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Le Malaise Algérien au Club du Faubourg

Article signé Naceur paru dans El Ouma, n° 39, mars-avril 1936

Leo Poldès, l’actif directeur du Club du Faubourg, avait organisé, le mercredi 18 mars, un débat sur le malaise algérien.

L’Etoile Nord-Africaine, toujours à la pointe du combat quand il s’agit de défendre les Nords-Africains, avait délégué le Docteur Ben Sliman pour exposer son point de vue sur la question.

Beaucoup de Nord-Africains assistaient à cette réunion. Il y avait là aussi tous les mercenaires et les écrivaillons de la presse coloniale et de la presse quotidienne à la dévotion des profiteurs et des suceurs de sang des colonies. Quelques Français d’Algérie, qui se feront remarquer par leurs hurlements contre la déclaration de notre délégué et quelques curieux, clientèle fidèle du Club du Faubourg.

Le débat, calme au début, deviendra de plus en plus passionné et, à part quelques interruptions orchestrées par des provocateurs et suivies par des inorganisés, le débat, quoique passionné, s’est déroulé jusqu’au bout, grâce à la maestria de Léo Poldès.

Le premier orateur est le Docteur Ben Djelloul, qui lit un long discours où il parle de la situation des Algériens, de l’indifférence des Français devant cette situation, du problème juif en Algérie et des événements de Constantine, tout cela, malheureusement, dans un style un peu trop littéraire. On s’attendait à plus d’énergie de la part du Dr Ben Djelloul.

Après le Dr Ben Djelloul, Bernard Lecache, président de la Ligue contre l’Antisémitisme, prend la parole et fait une bonne intervention qui contraste avec sa précédente intervention sur le problème juif en Afrique du Nord. Cela tient au dernier voyage qu’il vient de faire dans notre pays et qui lui a ouvert les yeux sur la profondeur de la misère de nos frères.

Après les deux principaux orateurs inscrits au débat, la parole est donné au Dr Saâdane, conseiller général de Biskra, puis au Dr Ben Sliman, notre délégué qui exposera le point de vue de l’Etoile Nord-Africaine, sur le malaise algérien. Le Dr Ben Sliman, aussitôt sur la tribune, tous les Nord-Africains se levèrent et saluèrent nationalement et applaudirent chaleureusement.

Puis, commençant son exposé, il déclare :

Je viens exposer le point de vue de l’Etoile Nord-Africaine sur le malaise algérien.

Qu’est-ce que l’Etoile Nord-Africaine ? Une organisation qui groupe les travailleurs algériens, tunisiens et marocains émigrés en France et qui a pour but leur éducation politique pour leur permettre de travailler à l’émancipation nationale et sociale de l’Afrique du Nord.

Elle défend aussi les Nord-Africains traqués par la rue Lecomte, les chômeurs radiés et tous ceux qui sont brimés par l’Administration.

On a dit que l’Etoile Nord-Africaine est une organisation antifrançaise et antijuive elle n’est ni l’une ni l’autre, elle est anticolonialiste et antiimpérialiste.

Elle est pour l’émancipation nationale, pour l’indépendance de l’Algérie, car l’Algérie existe, et, comme l’a déclaré notre vaillant président Messali au Tribunal Civil de la Seine : « Au-delà de la Méditerranée, c’est l’Algérie qui appartient aux Algériens et qui est territoire algérien. L’Algérie est bien en Afrique du Nord et la France en Europe. L’Algérie a son passé historique, politique, elle a eu ses poètes, ses historiens, ses géographes, et ceci, les Algériens le savent bien, et tous, nous travaillons pour donner à notre pays sa véritable figure et tirer ce peuple de la misère et de l’obscurantisme dans lequel il est plongé après un siècle de colonisation. L’Algérie n’est pas française ».

A ces derniers mots, les Nords-Africains applaudissent, les Français d’Algérie et les suppôts de la colonisation hurlent et les délégués musulmans s’agitent, très désespérés. Certains Français d’Algérie crient : « Descendez cet énergumène, on ne doit pas admettre des paroles semblables ». Quelques-uns somment le Dr Ben Djelloul d’intervenir en lui criant : « Est-ce que vous admettez des paroles semblables, des paroles impies ? Qu’est-ce que vous attendez pour intervenir ? ». Sur, ces injonctions, le Dr Ben Djelloul se lève et prouve ainsi qu’il n’a pas assez d’expérience politique et même de sang-froid. Il essaie de placer quelques mots qui se perdent dans le brouhaha et crie à notre délégué qu’il n’a pas le droit de parler ainsi. Mais le Dr Ben Sliman continue son discours et évite ainsi un colloque malvenu qui aurait fait mauvaise impression sur la salle. Léo Poldès rétablit la situation en faisant observer qu’à la tribune du Club du Faubourg, chacun a le droit d’exposer son point de vue. Les provocateurs des premiers rangs crient : « Vive la France ! » et notre délégué les dégonfle et déjoue leur provocation en reprenant leur cri :

Oui ! Vive la France de la Révolution de 89 ! Vive la France des Droits de l’Homme ! Vive la France républicaine et démocratique du Front Populaire, qui soutient les revendications des Algériens ! Vive le peuple français qui se solidarise avec le peuple nord-africain contre leurs exploiteurs communs ! Quant à ceux qui ont crié : « Descendez cet énergumène », je leur dit : ce sont eux les énergumènes puisqu’ils protestent contre une vérité qui a été dite devant le Tribunal Civil de la Seine par notre président, Messali.

Après mise au point, le Dr Ben Sliman continue l’exposé du point de vue de l’Etoile Nord-Africaine.

Nous sommes pour l’émancipation nationale parce que la colonisation que nous subissons depuis un siècle n’est pas une œuvre humanitaire, ni un apostolat, ni l’éducation d’un peuple mineur par un peuple majeur, mais l’exploitation économique par l’oppression politique. Cette exploitation économique, c’est l’expropriation des tribus et des propriétaires algériens, commencée avec la conquête et qui a pris toutes les formes. Les domaines expropriés, d’une superficie de plusieurs milliers d’hectares ont été livrés à des concessionnaires ou à des colons qu’on a installés pour faire du peuplement. En plus de ces expropriations, des impôts lourds frappent la masse algérienne qui ne profite pas du budget. Ces impôts serviront à entretenir une armée de fonctionnaires, à payer des subventions aux colons qu’on installe et à subventionner les Pères Blancs. Ces concessionnaires et ces colons trouvent aussi une main-d’œuvre à bon marché. Les salaires des ouvriers algériens sont trop bas et il n’existe pas de lois sociales ni d’allocation de chômage, ni d’indemnité familiale.

Je ne cite que quelques exemples de cette exploitation génératrice de misère et de maladie. Les preuves ! Sur 60.000 conscrits indigènes appelés en 1921, 12.000 seulement avaient pu être incorporés. C’est la misère physiologique qui a fait du peuple algérien un peuple de débilités, en proie à toutes les maladies.

Mais cette exploitation économique ne résisterait pas à l’assaut d’un peuple affamé s’il avait toutes ses libertés.

L’Impérialisme assoit son exploitation économique sur l’oppression politique.

L’instruction est insuffisante. Sur une population de 900.000 enfants d’âge scolaire, 76.000 seulement trouvent place dans les écoles qui existent. Plus de 800.000 enfants courent les rues.

A côté d’une instruction donnée au compte-goutte, aucune liberté n’existe, par suite du Code de l’Indigénat.

Ce code enlève aux indigènes tous les droits conférés par les lois françaises, mais maintient, en les aggravant, les obligations qui en découlent. L’Algérien n’est pas citoyen français, mais sujet français.

Le Code de l’Indigénat, c’est le maintien du séquestre introduit en 1844 : en vertu de cette disposition, des communes indigènes sont frappés de contributions collectives si un crime vient à être commis sur leur territoire sans que le coupable soit découvert.

C’est l’interdiction aux indigènes de se réunir, de créer des institutions. C’est l’absence de la liberté de voyage, c’est les délits forestiers, c’est la mise en surveillance spéciale dans les territoires du Sud, et j’en passe d’autres.

Ainsi, ni liberté de réunion, ni liberté d’association, ni liberté de presse.

En vertu de ce Code de l’Indigénat, plusieurs de nos militants de l’Etoile Nord-Africaine et des militants communistes et syndicalistes sont dans le sud algérien, en plein désert, comme d’ailleurs M. Peyrouton a son camp de concentration à Bordj-le-Bœuf.

Ainsi, la colonisation, comme je viens de vous l’expliquer, n’est pas une œuvre humanitaire mais une affaire qui rapporte des bénéfices.

C’est parce que nous sommes convaincus – et l’histoire et l’expérience d’un siècle en Algérie et ailleurs, l’ont prouvé – que la colonisation n’est pas un apostolat mais une affaire commerciale qui rapporte des dividendes aux banquiers et aux capitalistes qui nous exploitent, qui fait vivre une multitude de parasites. C’est parce que la situation du peuple algérien va en s’aggravant de jour en jour que nous croyons sincèrement que l’émancipation nationale est la première étape à réaliser et elle se fera par la suppression du régime colonial, par la suppression de la colonisation du peuple algérien, par une minorité étrangère qui n’a aucun sentiment de fraternité pour ce peuple.

La suppression de la colonisation, la victoire qui sera remportée sur ce régime inhumain remettra les destinées de l’Algérie entre les mains du peuple algérien.

Et, à ce moment, l’argent qui allait à toutes sortes de parasites sera employé pour construire des écoles où tous les enfants trouveront place, à lutter par tous les moyens contre l’ignorance, contre les maladies, contre toutes les vires laissées par le régime colonial.

Le peuple algérien, maître de ses destinées, mettra fin à l’oppression politique, et, dans une Algérie libre et indépendante, il n’y aura ni juif, ni Français, ni indigènes, mais des Algériens réconciliés dans la liberté. Il y aura aussi, ce, jour-là, comme l’a dit notre vaillant président, Messali, du pain pour tout le monde et la liberté pour tous.

Mais avant d’arriver à ce jour lointain – qui viendra, que les colonialistes et leurs soutiens le veuillent ou non – en hommes du peuple qui vivent avec la réalité, près de la réalité, nous avons compris que nous avons des revendications immédiates pour la réalisation desquelles nous luttons et nous appelons nos frères d’Algérie à lutter à nos côtés. La réalisation de ces revendications immédiates nous permettra d’aller de l’avant, d’arracher d’autres libertés et de tendre de jour en jour vers l’émancipation de notre pays.

Ces revendications immédiates, notre organisation, qui appartient au Front Populaire, et qui a défilé le 14 juillet avec 7.000 de ses adhérents, les a présentées au Comité National du Rassemblement Populaire.

Pour la réalisation de ces revendications humaines, nous faisons appel à la solidarité de tous nos frères d’Algérie et à l’appui du peuple français, imbu des immortels principes de 89 et qui a toujours été aux côtés des peuples qui ont lutté pour leurs libertés.

Après l’intervention très applaudie de notre délégué, la parole est donné à Ferhat Abbas, qui se tire d’affaire comme d’habitude.

Le dernier orateur est le sénateur Violette, qui fait une intervention favorable aux Algériens, mais qui commet une erreur en appelant le délégué de l’Etoile l’orateur communiste, ce qui soulève les protestations de nos frères nord-africains.

En conclusion, les délégués algériens ont déçu nos compatriotes par leurs déclarations exagérées de loyalisme et leurs craintes de toutes déclarations nationales algériennes, par leur coalition, pendant la réunion, avec les Français d’Algérie et les suppôts de la colonisation contre le délégué de l’Etoile Nord-Africaine, par leur inexpérience politique qui leur a fait prononcer des paroles malheureuses. La salle, hormis les provocateurs soudoyés par la rue Lecomte assez nombreux et les inorganisés, était divisée en deux parties : les Nord-Africains, qui étaient la grande majorité, sympathisant avec le délégué de l’Etoile, ce qui ne fit pas plaisir à ces Messieurs, de l’autre côté, les délégués musulmans algériens, coalisés avec les Français d’Algérie et les suppôts de la colonisation.

Bonne soirée pour l’Etoile, car elle a ouvert les yeux à plusieurs de nos frères.

NACEUR.


N .- B. – Nous avons reçu d’Algérie beaucoup de marques de sympathie pour notre intervention.

Nous faisons remarquer à l’Entente que les dirigeants de l’Etoile ne sont pas absents mais en prison et dans le Sud-Algérien, que le Dr Ben Sliman n’est plus étudiant et qu’un Tunisien a le droit de défendre l’Algérie.