Article paru dans L’Humanité, 22 novembre 1934

LE 13 octobre, la police empêchait un meeting de l’Etoile Nord-Africaine, qui devait se tenir à Paris, au Palais de la Mutualité.
Le dimanche 28 octobre, l’Etoile convoquait un meeting de protestation, à la Grange-aux-Belles. La police organisa un véritable état de siège pour également empêcher la tenue de ce meeting. Plusieurs centaines d’ouvriers nord-africains furent arrêtes, brutalisés, menacés.
Dans les jours qui suivirent, El Ouma, « organe national de défense des intérêts des Musulmans, Algériens, Marocains et Tunisiens », rédigé par les dirigeants de l’Etoile Nord-Africaine fut saisi chez les dépositaires.
Le 5 novembre, la 14e chambre correctionnelle condamne à 6 mois de prison chacun des trois dirigeants de l’Etoile : Messali, Imache et Radjef.
Le Parti communiste et son organe l’Humanité, ont pris résolument la défense du droit d’organisation, de réunion et de presse des travailleurs nord-africains. L’Humanité a montré comment l’offensive gouvernementale contre l’Etoile coïncidait avec une violente campagne de presse, exigeant ces mesures répressives inouïes. Ont fait chorus, en outre des journaux nord-africains de gros colons, l’Echo de Paris, la Liberté, la Dépêche Coloniale, l’Afrique Française.
Ce n’est pas par hasard que l’attaque contre les travailleurs nord-africains se produit en ce moment. Parmi les travailleurs arabes et kabyles exploités en France, l’écho du mouvement anti-impérialiste de leur pays résonne et crée une vive effervescence.
Au Maroc
Au Maroc, manifestations violentes, en mai, à Fès : les drapeaux de l’impérialisme français sont arrachés, le sultan s’enfuit. Manifestations à Rabat et à Taza, avec fermeture des souks, à l’occasion du deuxième anniversaire du dahir berbère (loi d’expropriation et d’asservissement). Interdiction par les autorités impérialistes de nombreux journaux et revues, par peur de l’effervescence qui grandit. Refus collectif des paysans de payer les impôts.
Et avant tout, l’héroïque résistance armée des tribus indépendantes à l’occupation militaire.
En Algérie
En Algérie, en mai, plus de 60.000 ouvriers et paysans arabes manifestent dans les grands centres contre les projets de la commission interministérielle, visant à une restriction de la liberté de presse, à la fermeture des écoles arabes, à l’immixtion de l’impérialisme français dans les affaires religieuses musulmanes. Recul du gouvernement. Manifestations à Alger et à Oran contre les manœuvres aériennes. Plus de 5.000 manifestants le 1er août. Manifestations, délégations, conférences des agriculteurs indigènes contre les impôts et les saisies. Cinq mille grévistes du bâtiment à Oran arrachent la victoire. Violentes manifestations de chômeurs à Tlemcen.
L’odieuse provocation impérialiste de Constantine au début d’août, ourdie pour détourner le mouvement de masse anti-impérialiste, contre la population juive, et pour écraser, dans une répression impitoyable les travailleurs arabes.
En Tunisie
En Tunisie, malgré les provocations des autorités et des bandes fascistes, les travailleurs arabes ne dirigent pas contre les travailleurs juifs, leur lutte anti-impérialiste.
Manifestations des ouvriers et chômeur : arabes le Premier Mai, à Tunis ; grand succès du mouvement syndical unitaire auprès des travailleurs arabes de Tunis, Bizerte, Sousse. La colère ronde et grandit dans le bled.
Mesures consécutives de Peyrouton pour arrêter le mouvement : dissolution des syndicats unitaires, fermeture de la Bourse du Travail, expulsions et déplacements de militants confédérés, unitaires, communistes ; interdiction de l’entrée, de la diffusion et de parution de plus de 300 journaux. Finalement, les décrets scélérats interdisant toute manifestation, réunion et la déportation dans le Sud de militants communistes et nationalistes.
La riposte du peuple tunisien : deux grèves générales, manifestations de masse dans tout le pays, lutte des paysans contre la troupe (200 morts) ; mouvement de boycottage des produits frappés d’impôts, promulgation des décrets, arraches par la lutte des fellahs, sur l’abandon des ventes-saisies des terres et du cheptel.
L’effervescence et les manifestations continuent.
Halte aux attaques contre les libertés démocratiques !
L’offensive de grand style qu’ont engagée les gouvernements profascistes contre les ouvriers nord-africains de la métropole a encore une autre signification : Voulant s’attaquer aux libertés acquises des travailleurs français, la bourgeoisie cherche à opérer par étapes. Elle cherche à frapper d’abord les couches les plus opprimées. D’abord, les Nord-Africains, puis les immigrés, puis les fonctionnaires …
C’est pourquoi il faut considérer l’interdiction de l’Etoile Nord-Africaine, les condamnations de Messali et de ses camarades, la saisie de El Ouma, l’interdiction, par la force, des réunions, comme un épisode de l’attaque des libertés démocratiques du prolétariat français, comme une étape dans la fascisation progressive du régime.
L’impérialisme français frappe les travailleurs nord-africains pour atteindre à travers eux le mouvement anti-impérialiste de Tunisie, d’Algérie, du Maroc et pour aiguiser son arme contre le prolétariat français. CELUI-CI SE DEFENDRA ET COMBATTRA LE FASCISME, EN CRIANT : HALTE-LA ! A CEUX QUI VEULENT REDUIRE LES LIBERTES DE LEURS FRERES NORD-AFRICAINS.
Le programme de l’ « Etoile »
Mais, nous disent de nombreux camarades communistes, en protestant contre la répression dont est frappée une organisation nationaliste comme l’Etoile Nord-Africaine, ne risquons-nous pas de créer des confusions ?
Le Parti communiste mène la campagne la plus énergique pour le droit d’organisation des travailleurs coloniaux, dans leurs pays comme en France.
Le programme de l’Etoile Nord-Africaine contient des revendications et des objectifs préconisés par le Parti communiste, tels que : abolition de l’odieux code de l’indigénat, suppression des communes mixtes, liberté de presse, d’association, de réunion, de droits politiques et syndicaux ; indépendance totale de l’Algérie, retrait des troupes d’occupation, constitution d’une armée nationale ; langue arabe comme langue officielle, remise en propriété à l’Etat algérien des banques, des mines, des chemins de fer, des ports et des services publics accaparés par les capitalistes français et européens, confiscations des grandes propriétés accaparées par les féodaux alliés des oppresseurs impérialistes, les colons et les sociétés financières, et de remise de la terre confisquée aux paysans, etc …
Notre Parti est prêt à soutenir toute organisation luttant réellement pour ces revendications.
Mais les communistes ne peuvent accepter le point du programme de l’Etoile qui envisage le « remplacement des délégations financières élues au suffrage restreint par un parlement national algérien élu au suffrage universel » et, comme forme d’un « gouvernement national révolutionnaire » une « assemblée constituante élue au suffrage universel ».
L’expérience du mouvement révolutionnaire dans les pays coloniaux et semi-coloniaux – en Chine, aux Indes, en Egypte – a prouvé que l’indépendance nationale du pays ne peut être obtenue que par l’instauration du régime soviétique.
Les Soviets, élus des masses travailleuses, ouvrières et paysannes, voilà l’arme qui permet de renverser l’oppression impérialiste, de conquérir l’indépendance nationale, de donner la terre aux fellahs, le travail et le pain aux ouvriers.
Le suffrage universel, à l’instar de la démocratie bourgeoise dans les pays capitalistes, le parlement national où pourraient avoir place les exploiteurs, les féodaux, les usuriers, tous les ennemis du peuple travailleur, loin d’être un mot d’ordre communiste, doit être combattu comme pouvant créer les illusions les plus néfastes et risquant de détourner de la lutte anti-impérialiste révolutionnaire les masses ouvrières et paysannes.
Les communistes ont inscrit dans leur programme la séparation de la religion et de l’Etat, ils ont violemment protesté contre l’ingérence des autorités de l’impérialisme français dans les affaires religieuses musulmanes. Mais ils ne peuvent être d’accord avec le mysticisme religieux et pan-islamique entretenu par des organisations comme l’Etoile Nord-Africaine, qui détourne les ouvriers, les chômeurs, les paysans, les artisans de la lutte pour leurs revendications d’exploités contre leurs exploiteurs.
Ces réserves faites, on ne peut que se réjouir de ce que l’Etoile Nord-Africaine accepte maintenant le front unique avec le Parti communiste et se déclare partisan de l’alliance de combat des travailleurs arabes et kabyles avec les travailleurs français. Et celui-ci engage les travailleurs français à unir la défense du droit d’organisation, de réunion des travailleurs coloniaux à la lutte menée contre le fascisme, pour les libertés démocratiques.

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