Article de Pierre Busseuil paru dans La Révolution prolétarienne, n° 188, 10 décembre 1934 ; suivi de « Au secours des Algériens de Paris ! », La Révolution prolétarienne, n° 189, 25 décembre 1934

18 mois de prison et près de 50.000 francs d’amende à trois Algériens, sous le prétexte d’avoir reconstitué une organisation dissoute.
Et cela non pas en vertu du code de l’indigénat, mais en vertu code civil français. Car, contrairement à ce que l’on pourrait croire, ça ne se passe ni à Constantine ni aux confins du Sahara, mais chez nous, en France, à Paris même, dans ce Paris révolutionnaire … jadis.
Mais voyons les faits.
Tout d’abord un peu d’histoire.
Il y a quelques années, des étudiants musulmans, algériens, marocains et tunisiens fondaient un groupement à tendance nationaliste : « l’Etoile Nord-Africaine ».
Par son organe, en langue française, El Ouma, par son activité « l’Etoile » jouit d’une certaine influence sur les travailleurs arabes de la région parisienne. C’est ce que n’ignore pas le gouvernement que renseigne un service de mouchardage et de corruption s’occupant spécialement des indigènes de l’Afrique du Nord travaillant en France.
A la suite des rapports de cette officine, dont le siège est à Paris, rue Lecomte, des poursuites en dissolution sont intentées, en 1929, contre l’Etoile Nord-Africaine Entre temps, le groupement se débarrasse de l’influence stérile des communistes, qui devenait trop envahissante, affirme nettement sa foi nationaliste et prend le nom de la « Glorieuse Etoile ».
La « Glorieuse Etoile » connaît le succès. Les travailleurs arabes viennent si nombreux à ses meetings que le gouvernement prend peur. Et vous savez que quand le bourgeois français a peur, il a vite fait de recourir à l’arbitraire et quand il y recourt, il a la main lourde.
Voyez plutôt : impossibilité pour la Glorieuse Etoile de tenir de réunion publique et poursuites contre trois de ses membres sous l’inculpation : « d’association illégale, complicité ». Et Me Berthon aura beau dire que la soi-disant dissolution de 1929 n’a jamais été signifiée, ni à lui-même, défenseur de l’Etoile, ni aux membres de ce groupement, les juges aux ordres condamnent : Messali Hadj, président de la « Glorieuse Etoile » ; Radjef Belkacem, trésorier, et Imache Amar, administrateur et rédacteur en chef d’El Ouma, à six mois de prison chacun, et solidairement à une amende qui s’élève à près de 50.000 fr .!
Mais ce n’est pas tout. Quelques jours avant sa condamnation, le directeur politique d’El Ouma, Messali Hadj, le propre président de la « Glorieuse Etoile », est enfermé à la Santé sous une nouvelle inculpation : « excitation de militaires à la désobéissance dans un but de propagande anarchiste ». Le prétexte ? Il paraît que dans une réunion publique où se trouvaient trois soldats indigènes, Messali aurait rappelé un verset du Coran disant qu’un musulman ne doit pas tuer son frère.
Et voilà comment le gouvernement français traite les Algériens à Paris !
Pour protester contre l’application en France du code de l’indigénat, un meeting organisé par la ligue antiimpérialiste s’est tenu au Palais de la Mutualité, le jeudi 22 novembre.
Nous n’étions pas nombreux, hélas ! Et pourtant ?
Le monde ouvrier parisien croit-il avoir fait tout son devoir de solidarité de classe en se rendant uniquement aux meetings organisés en faveur de nos camarades européens ? Des camarades allemands ou espagnols qui souffrent sous la botte du fascisme ont droit à toute notre sympathie agissante. Mais cela ne devrait pas nous empêcher de témoigner la même sympathie à tous ceux qui luttent contre le fascisme, qu’ils soient européens ou africains.
Camarades français de la métropole et plus particulièrement de la région parisienne, prenez garde ! Ceux que vous laisseriez vaincre aujourd’hui par le fascisme peuvent être demain gagnés à sa cause !
N’oubliez pas que les soldats marocains ont été les meilleurs artisans de la répression contre nos camarades espagnols des Asturies !
Sachez qu’il y a 60.000 travailleurs arabes dans la région parisienne et qu’il ne dépend que de vous qu’ils soient pour ou contre vous dans votre lutte contre le fascisme. Si vous voulez, vous pouvez faire de ces combattants magnifiques que sont les travailleurs nord-africains des allies précieux Mais pour cela vous devez réclamer pour eux la liberté de réunion et d’association, vous devez demander l’arrêt des poursuites contre leurs militants, vous devez faire sortir Messali de la Santé !
BUSSEUIL.
Au secours des Algériens de Paris !
Le scandale de la persécution des Algériens de Paris continue. Sous l’inculpation de « provocation de militaires à la désobéissance dans un but de propagande anarchiste », deux nouvelles arrestations viennent d’être opérées : celles de Radjef et d’Amar Imache, administrateur et rédacteur en chef du journal El Ouma, organe de l’association nord-africaine « la Glorieuse Etoile ». La même inculpation que Messali Hadj, président de ce groupement, et pour le même motif. A noter que la réunion où auraient été prononcées les paroles incriminées date du 15 septembre, c’est-à-dire il y a trois mois ! C’est dire l’odieux de cette nouvelle provocation contre les travailleurs nord-africains.
Allons-nous tolérer cela à Paris ?
Nous n’aurions pas d’excuses si nous permettions à ce scandale de se prolonger plus longtemps.
Déjà il y a beaucoup de mal de fait que l’on aurait pu éviter si répondant à l’appel de la ligue antiimpérialiste et des groupements qui s’étaient joints à elle, nous étions venus plus nombreux au meeting du 22 novembre protester contre l’incarcération de Messali Hadj.
C’était un coup de sonde dans l’opinion ouvrière parisienne que le gouvernement lançait. On ne l’a pas compris. On pensait sans doute qu’il n’était pas possible que ce soit sérieux.
C’était mal connaître nos impérialistes et la vigueur avec laquelle ils conduisent la répression contre les travailleurs coloniaux chaque fois que ceux-ci essaient de lever la tête.
Ceux qui savent ce que représentent les colonies pour nos capitalistes savent aussi que si la classe ouvrière française ne crie pas : « Halte là, bas les pattes devant les Algériens de Paris ! » le gouvernement démolira cette force africaine qui peut être d’un appoint sérieux dans les conflits de classe.
Camarades des unions, des syndicats de la région parisienne, allez-vous laisser étrangler, chez vous, des travailleurs nord-africains, vos frères ?
P. BUSSEUIL.

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