Article de Sadek Denden paru dans L’Ikdam, 5e année, n° 22, nouvelle série, 15 avril 1933

Dans son numéro du 5 avril, l’Action Française, sous la signature de M. Léon Daudet, écrivait en tête de son éditorial le passage suivant :
Si l’antisémitisme hitlérien soulève la réprobation des Américains, il soulève l’enthousiasme du monde musulman, à en croire les nouvelles qui parviennent de l’Afrique du Nord et de la Palestine. C’était à prévoir, après les échauffourées récentes entre Sionistes et Arabes, les seconds dépossédés par les premiers.
Certes ! Nous ignorons à quelle source ce journal royaliste a puisé ses renseignements pour s’autoriser de cette affirmation qui a provoqué, à Alger, dans les milieux musulmans et israélites autant de stupeur que d’indignation dès que la Dépêche Algérienne a publié, sous la rubrique « Revue de la Presse », cet extrait dans son numéro du 6 courant.
Or, l’information de l’Action Française eût été plus véridique si elle avait affirmé plutôt que notre enthousiasme a été réservé, au contraire, à l’admirable et sublime élan d’union et de solidarité qui peuvent nous être donné en exemple, de tout ce peuple d’Israël, minime par le nombre et grand par l’action, qui, d’un bout à l’autre du monde, par la beauté de sa tâche, entraîna dans le vaste mouvement de réprobation universelle les justes colères ameutées contre les persécutions dont les sémites, leurs coreligionnaires et nos frères de race, ont été les victimes au nom d’un Dieu teuton dont le « Führer », en sa fureur mystique, rêve de s’ériger en ange exterminateur.
Comment peut-on admettre que nous puissions garder notre impassibilité – hélas ! impuissante – quand nous avons encore présents à la mémoire les actes non moins criminels de son congénère et son alter ego le maître de la botte italienne ordonnant froidement, délibérément le massacre de cent mille musulmans tripolitains qu’il arracha à leurs foyers, déporta encadrés d’autant de « bersaglieri », de canons, de tanks et escortés d’avions de bombardement aux confins désertiques de la Cyrénaïque où la faim et la soif ont eu raison de l’outrecuidante prétention de défendre leur patrie envahie : Femmes, enfants et vieillards trouvèrent là une fin atroce, et ces abominables crimes sont perpétrés comme en Allemagne aujourd’hui, au nom de la Civilisation.
Non ! auguste et bouillant confrère, en nous attribuant même par la pensée une approbation des actes d’atrocité auxquels le dictateur allemand se livre en criminel sadique on vous a sciemment induit en une grave erreur !
Quand vos correspondants, dont le député de Constantine et les Charles Collomb doivent être indubitablement du nombre, vous ont suggestionné cette absurde allégation, nous avons, nous, le droit de nous élever, et tous ensemble, contre cette allégation et, encore une fois, contre les forfaits dont les répercussions ont douloureusement retenti dans les deux mondes en faveur d’un peuple qui se réclame du droit de vivre au grand soleil qui éclaire tout prosaïquement les peuples qui couvrent la planète sans distinction de couleur, de race ou de confession. Ici, en Algérie, il suffirait de revivre le passé de l’Islam pour acquérir cette conviction que notre Dieu unique, qui compte parmi ses créatures 400.000.000 de croyants, n’a jamais prêché, par Son Porte-Parole sur la terre, que l’amour de son prochain, et qu’à travers les siècles, depuis l’avènement de l’Islamisme, on n’a jamais compté de « pogromes » contre cette minorité du peuple juif ; aucune page de notre Histoire n’a été tâchée du sang des victimes israélites ou de tout autre élément étranger à notre croyance. Peut-on en dire autant du Christianisme, dont le Saint Office était le moindre ornement ? Sans remonter plus loin dans l’Histoire, rappelons seulement les faits, les incidents sanglants qui se sont déroulés sous nos yeux, dans notre capitale, alors que les Morinaud, les Drumont, les Max Régis, surexcitaient de leurs objurgations et de leurs gestes coupables nos coreligionnaires à se joindre à leur meute antisémite jusqu’à déployer, à Constantine, l’étendard vert du Prophète pour soudoyer les nôtres dans l’accomplissement de leurs sinistres projets ! Ceux-ci, sauf quelques rares exceptions, alléchés par l’appât du pillage des magasins juifs auquel ils étaient conviés, demeurèrent simples spectateurs, ne considérant en ce conflit qu’une manœuvre de basse et indigne politique et que, des deux éléments en présence, leur sympathie naturelle et atavique allait vers les persécutés.
De nos jours, nous voyons l’ancien fougueux mousquetaire gris, hier le détracteur des Juifs, aujourd’hui le contempteur de notre race, devenir au Parlement, grâce à l’appoint électoral des bulletins juifs dont il rêvait il y a trente-cinq ans la destruction avec la complicité des musulmans algériens.
Inutile d’aller plus loin dans cette démonstration, ne s’agissant aujourd’hui que d’une réplique pour détruire une légende qui risque de trouver créance dans les milieux israélites algériens avec lesquels, depuis l’instauration de l’Islam en Afrique du Nord, nous avons vécu en bonne et cordiale harmonie. Alléguer toute autre considération de notre opinion sur les événements actuels serait contraire à la vérité, serait contraire et diamétralement opposé à la réalité.
Confessons hautement qu’avec les fils d’Israël, avec les humanitaires du monde entier, nous donnons notre sympathie aux peuples contre tout hitlérisme hystérique et sadique et contre toute dictature qui porte ses excès sauvages à la hauteur du principe civilisateur dont ils exaltent par le glaive, par le fer et par le feu les pseudo bienfaits dont les résultats sauvages n’ont réussi qu’à étaler aux yeux de l’Humanité outragée un spectacle odieux.
Sadek DENDEN.
[sinedjib.com] est librement accessible depuis 2012 afin de faire connaître mon actualité et partager des textes issus de mes recherches. Chaque jour ou presque, je retranscris des articles ou documents qui concernent les luttes pour l’émancipation.
Nedjib SIDI MOUSSA
Pour soutenir cette démarche, vous pouvez vous abonner et relayer le contenu de [سي نجيب]. Vous avez aussi la possibilité de vous procurer mes livres, comme mon nouvel ouvrage, Le Spectre du colonialisme, disponible dans toutes les bonnes librairies.


Vous devez être connecté pour poster un commentaire.