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Robert Barrat : Leurs méthodes… et les nôtres

Article de Robert Barrat paru dans Vérité-Liberté, n° 8, avril 1961, p. 8

« Le F.L.N. fait assassiner des femmes et des enfants. Il tue par derrière, lâchement. Il serait déshonorant pour la France de traiter avec des hommes qui ne respectent pas les lois de la guerre. »

Déversés pendant des années par les propagandes officielles, ces slogans n’ont finalement pas empêché le gouvernement français de négocier avec les dirigeants algériens. Mais ils ont laissé des traces profondes dans les esprits. Comme les Algériens auront sans doute demain d’autres chats à fouetter que de publier des livres blancs sur les atrocités et les crimes des Européens, il est à craindre que le peuple français ne garde dans l’esprit, lorsque la paix sera rétablie, l’image d’une collectivité algérienne sanguinaire, fanatique et raciste. Cette image erronée risque de peser sur l’avenir des relations franco-algériennes et d’empêcher une réconciliation en profondeur, fondée sur la vérité, faute de quoi nos rapports avec l’Algérie risquent de devenir un jour comparables à ceux que nous entretenons avec le Nord-Vietnam ou la Chine de Mao Tse Toung.

Le recours à la violence

Les arguments employés contre les méthodes de combat des nationalistes algériens sont de deux sortes :

I. Ils ont eu tort d’avoir recours à la violence. Ils pouvaient faire entendre leurs revendications par des moyens pacifiques et démocratiques.

« Peut-on rêver ? se demandait encore Pierre-Henri Simon en juin 1960, dans le Monde. Quelle grande aventure c’eût été si, avec la participation et le soutien des chrétiens, les masses algériennes avaient, par imitation de la révolution gandhienne, obligé pacifiquement la France à reconnaître leurs droits personnels et politiques ? » De telles lignes, échappées à la plume d’un homme qui fut parmi les premiers à dénoncer la torture, prouvent à quel point l’opinion française s’est laissée mystifier, jusque dans ses sphères intellectuelles les plus hautes, par la propagande officielle.

A ce genre d’arguments, il faut répondre :

1° Que la violence fondamentale est celle de la conquête française de 1830, puis celle de la répression et de l’occupation coloniales.

2° Que depuis cent trente ans, le peuple algérien n’a cessé d’avoir recours aux méthodes de non-coopération gandhienne (refus de l’impôt, de la conscription et de l’école française) pour prouver son refus d’accepter la situation qui lui était faite sur son propre sol par l’occupant étranger.

« Un Gandhi en Algérie ? Vous n’y pensez pas, me disait en 1955 le vieux cheikh El-Okbi. Ils nous l’auraient tué. »

3° Qu’il a existé en Algérie de vrais martyrs de la non-violence par exemple les moussebiline ou volontaires de la mort – qui, durant la pacification de la Kabylie, se présentaient à nos troupes enchaînés l’un à l’autre, comme otages. Nos officiers les faisaient fusiller et rasaient ensuite leurs villages.

4° Qu’entre 1947 – date d’adoption du statut qui dotait les Algériens du droit de vote – et 1954 toutes les consultations électorales, qui eussent permis aux Algériens de faire entendre leurs revendications par des moyens démocratiques, ont été systématiquement truquées. Depuis 1958, il y a eu cinq votes en Algérie. Aucun journal français n’a prétendu que ces scrutins aient été libres.

C’est au lendemain de la gigantesque fraude des élections de 1948 que les activistes du M.T.L.D. ont commencé à mettre en place l’organisation spéciale destinée à préparer l’insurrection armée.

5° Qu’en 1956 et 1957, le F.L.N. a déclenché, avec l’appui massif de la population, un mouvement de résistance passive par le boycott du tabac, la fermeture des boutiques et la grève scolaire. L’administration et l’armée firent arracher les rideaux de fer des boutiques, embarquer les enfants en camion au son de fanfares militaires. Les fonctionnaires grévistes furent contraints de balayer les trottoirs ou expédiés en camp de concentration.

Comme me l’a dit en 1955 le sergent Ouamrane, organisateur du maquis de Kabylie, « pour l’homme qui veut défendre la liberté de son peuple et qui se heurte à un adversaire férocement décidé à la lui refuser, il vient un moment où il ne reste plus qu’à prendre les armes, à se battre et à mourir ».

Le terrorisme

Il. Deuxième argument : « La violence algérienne est peut-être explicable. Mais le recours au terrorisme aveugle et dirigé contre les civils est inadmissible. »

Certes, un crime est un crime et les fellaghas en ont commis de nombreux au regard de la loi publique et de la morale : le meurtre du petit Fiama, les victimes du casino de la Corniche, les Européens brûlés vifs à Oran, Melouza – si tant est que ce dernier massacre n’ait pas été commis par les hommes de Bellounis à l’instigation de l’armée française -, tout cela nous bouleverse et doit nous bouleverser. Mais pas plus que les attentats terroristes aveugles commis sur la personne de civils musulmans par les organisations clandestines européennes et les réseaux terroristes militaires. Selon l’estimation de la sociologue Germaine Tillion, ces crimes sont de vingt à vingt-cinq fois plus nombreux que les premiers. Mais l’on n’en parle quasiment jamais.

Il est donc hypocrite de pleurer sur les victimes européennes en gardant les yeux secs sur les victimes musulmanes et de taire les crimes des uns en dénonçant ceux des autres. Il est intellectuellement malhonnête de ne pas reconnaître que le terrorisme algérien a été la réaction désespérée d’un peuple aux mains nues contre le terrorisme collectif exercé séculairement contre lui par l’appareil de répression d’un occupant étranger.

Il faut en effet noter que :

1° Les ratonnades, lynchages et tortures sont bien antérieurs à l’insurrection de 1954. En mai 1945, le jour même où le monde célébrait la victoire sur l’Allemagne nazie, une atroce et aveugle répression a fait au moins 20.000 morts musulmans dans le Constantinois. Mais de tout temps des organisations ultras et certains services policiers avaient organisé un système de terreur contre les nationalistes et résistants algériens.

2° Dès le début de l’insurrection, les maquisards algériens ont tout fait pour apparaître comme les combattants d’une armée régulière. Ils ont pris soin de revêtir des uniformes et de s’attaquer surtout, du moins au début, à des objectifs militaires (ponts, voies ferrées, bâtiments publics) mais rarement aux personnes. La mort de l’instituteur Monnerot, présentée par la presse d’Alger comme un crime contre la culture française, n’a été qu’un accident malheureux, le caïd de Mchounèche étant seul visé par les maquisards.

3° Les assassinats de personnes qui se sont produits durant les premiers mois de la guerre n’ont touché que des musulmans collaborateurs de l’administration française et condamnés à mort par des tribunaux clandestins. La méthode peut nous paraître détestable ; mais les souvenirs de la résistance française doivent nous aider à n’y pas voir un phénomène nouveau, typique d’une « barbarie » propre aux musulmans, aux Arabes ou aux Algériens.

4° Le 20 août 1955, une flambée de terrorisme dirigée contre la population européenne s’est produite dans le Constantinois : quatre-vingt Européens ont été assassinés dans des conditions particulièrement atroces. Je n’hésite pas à dire que ces Européens sont morts victimes de la répression stupide que notre armée et notre administration avaient fait s’abattre sur le Constantinois depuis le 1er novembre 1954 et dont j’ai été personnellement témoin durant l’hiver 1954. « Les soldats et policiers français arrêtent les jeunes et les torturent, bombardent nos villages, incendient les mechtas, violent les femmes et les jeunes filles. Comment voulez-vous que nos hommes et la population n’aient pas envie de se venger sauvagement, m’a déclaré un des responsables du F.L.N., Abane Ramdane, au lendemain des événements du 20 août. Il viendra un moment où tout sera à feu et à sang dans ce pays. »

Ce qui a pu au contraire étonner certains observateurs, c’est que les réactions de vengeance de la population algérienne aient été si tardives et si limitées. Il ne semble pas douteux que, soumise à de telles vexations, une population européenne se fût livrée à des gestes terroristes infiniment plus nombreux, plus répétés et tout aussi atroces que ceux auxquels nous assistâmes ce jour-là.

5° On peut noter que, dans de nombreux cas, historiquement datés, le terrorisme aveugle contre les personnes a fait son apparition dans les villes d’Algérie à la suite d’événements qui obligeaient l’A.L.N. à réagir. Ainsi des exécutions capitales de condamnés à mort. Alger ne connut pas d’attentats terroristes jusqu’au lendemain de l’exécution en 1956 de Zabana et Ferradj.


A tout cela il faut enfin ajouter qu’on ne voit pas en quoi la bicyclette piégée de Boufarik serait plus condamnable moralement que l’obus de 75, le rockett incendiaire ou le napalm que nos troupes ont utilisés contre les femmes, enfants et vieillards algériens ?

Dans la guerre qui se termine, il suffit de comparer les chiffres des victimes pour savoir lequel des deux camps a eu le plus recours à la terreur : 60.000 du côté français (sur lesquels 40.000 militaires), 800.000 ou un million vraisemblablement du. côté algérien (sur lesquels 150.000 combattants).

Même sympathique à la cause de l’indépendance algérienne, une bonne partie de l’opinion démocratique française continue d’entretenir des préjugés racistes. Elle pense que les Algériens ont eu recours à des méthodes de combat particulièrement atroces et condamnées par la morale et les lois internationales, parce qu’ils appartiennent à une catégorie humaine sous-évoluée, encore mal dégagée du primitivisme et de la sauvagerie originelle.

Il faut purger la conscience française de cette fausse vision des choses. L’homme est l’homme partout. Il n’a pas fallu longtemps pour que, disparu le vernis de la bonne éducation, la guerre transforme bien des jeunes Français – bourgeois ou prolétaires – en brutes sadiques et sanguinaires.

C’est la situation de guerre qui conduit l’homme, quelle que soit son appartenance ethnique, religieuse ou nationale, à commettre des atrocités. C’est la guerre qu’il faut mettre hors la loi, en substituant partout le dialogue à la violence.

Robert BARRAT.


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Nedjib SIDI MOUSSA