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Denis Berger : Messali Hadj, PCF et Mouvement national algérien

Article de Denis Berger paru dans Sou’al, n° 2, 1982, p. 154-169 [une page manquante]

Les Mémoires de Messali Hadj* ! Il y a vingt ans, lors de l’indépendance de l’Algérie, bien peu auraient accordé à ce livre l’attention qu’il mérite. Minoritaire, compromis, doublement exilé, le fondateur du P.P.A. semblait n’avoir plus rien à dire sur l’histoire qu’il avait contribué à créer. Pourtant, les souvenirs que nous pouvons lire aujourd’hui constituent un document de premier ordre. Malheureusement arrêtés en 1938, ils ne disent rien des années de crise politique qui précèdent l’éclatement de la révolution. Ils fournissent, par contre, une masse de renseignements sur la naissance du mouvement national algérien.

Comme tous les recueils de mémoires, le livre de Messali ne peut être pris comme une source indiscutable. Ecrit d’une seule traite, sans vérification documentaire approfondie, jamais relu par son auteur, il contient obligatoirement un nombre important d’approximations et d’erreurs de fait. De plus, le narcissisme, caractéristique de tous les dirigeants populistes, oriente souvent la relation des évènements. Conscient de sa valeur et de son rôle, Messali utilise fréquemment les incidents, petits et grands, de sa carrière pour illustrer sont abnégation, sa pénétration, son courage et son rayonnement.

Mais ces défauts très apparents ne diminuent pas la valeur du livre ; ils lui donnent au contraire une qualité particulière. Il est en effet possible, en utilisant les travaux historiques consacrés au nationalisme algérien, de procéder aux recoupements qui permettent de corriger les affirmations erronées. Ce travail accompli (1), on peut apprécier tout ce qu’apporte Messali : nous approchons de l’intérieur le contexte politique et culturel des batailles qui furent nécessaires pour construire une organisation de lutte pour l’indépendance ; nous saisissons, par delà les programmes et les déclarations officielles, les motivations des protagonistes de ce combat. Du même coup, la signification des tactiques ou des scissions apparaissent avec un maximum de clarté. C’est en cela que les Mémoires de Messali Hadj sont d’une richesse exceptionnelle.

Pour le lecteur français que je suis, les pages consacrées à l’enfance et aux années de formation sont particulièrement intéressantes. Elles montrent bien comment le patriotisme algérien a pu s’affirmer comme une force politique. Face à l’oppression coloniale, qui conjuguait les agressions économiques, administratives, sociales et idéologiques, le recours aux institutions traditionnelles, telle la zaouia, a été un moyen de résistance. De même, la référence à l’Islam était un moyen privilégié de conserver l’identité d’un peuple soumis à la plus hypocrite des occupations. Et, dans les années 10 et 20 du siècle, un grand espoir naissait de l’action entreprise par Mustapha Kemal : du sein de l’empire ottoman, au sein duquel vivait la majorité des peuples arabes et musulmans, ce réformateur radical montrait que l’humiliation nationale pouvait avoir un terme et que la voie du progrès dans l’indépendance était ouverte. Dans les années 50, Nasser, porteur d’espoirs de libération qui dépassant ses propres réalisations, jouera un rôle identique.

En fournissant ces indications concrètes, Messali enrichit la compréhension que nous pouvons acquérir des voies de formation de la conscience nationale d’un peuple opprimé.

L’échec du mouvement communiste

D’autres que moi pourront aborder plus efficacement les problèmes d’un tel processus de prise de conscience ; ils seront à même de déceler ses contradictions internes entre le contenu anti-impérialiste profondément subversif et une forme qui, parce qu’elle résulte d’une fidélité a une idéologie traditionnelle porteuse pour une part de mystification et d’oppression, peut-être une entrave à une libération totale. Pour ma part, militant français, accessoirement chercheur dans le domaine de l’histoire du mouvement communiste, je voudrais utiliser les Mémoires de Messali pour tenter d’éclaircir les rapports entre le PCF et le mouvement national algérien.

On connait, en effet, l’hostilité profonde et profondément motivée, de l’écrasante majorité des militants de l’indépendance, pour le parti de Maurice Thorez. Cette donnée de fait pose une série de questions sérieuses. Car, au départ, la révolution russe et l’Union soviétique rencontrent un écho certain dans le monde arabe, et, en tout cas, en Algérie. Messali Hadj en témoigne à partir de son expérience personnelle. Et, si le recrutement de militants d’origine arabe ou berbère est faible en Algérie même, le Parti communiste français conquiert une audience non négligeable parmi les travailleurs émigrés en France. Il est, assez directement, à l’origine de la fondation de l’Etoile Nord-Africaine, en 1926 ; pendant plusieurs années, Messali sera un de ses adhérents, permanent même pendant quelques temps. Pourquoi ces débuts prometteurs n’ont-ils pas eu de lendemain ? Pourquoi les communistes algériens n’ont-ils jamais pu, même lorsque, de l’autre côté de la Méditerranée, le parti frère était à l’apogée de sa puissance, faire plus que conquérir des zones d’influence sans pouvoir gagner une audience de masse ?

A de telles questions précises, il est courant d’apporter des réponses générales. Ainsi souligne-t-on l’incompatibilité de la religion islamique et du communisme. Explication qui n’est certainement pas dépourvue de fondements mais qui ne nous aide nullement à comprendre quand et comment ces musulmans bien déterminés que sont les algériens ont rompu avec ces communistes si particuliers que furent les disciples français de Staline. « Savoir que la lune guide les femmes ne dit pas quand aborder la jeune fille » affirmait le proverbe chinois.

Une autre tentative d’approche est, d’emblée, beaucoup plus opératoire. Elle renvoie à la pratique du P.C.F. depuis près de cinquante ans. En 1934, après la victoire d’Hitler en Allemagne, en même temps que s’ouvre en Union Soviétique avec l’ère des grandes répressions la phase finale de la consolidation du pouvoir bureaucratique, les communistes français se lancent à corps perdu dans le Front populaire. Ce n’est pas le lieu de discuter ici ce que cette tactique a eu pour conséquence sur les luttes en France. Bornons-nous à constater ce qu’elle a impliqué pour les peuples de l’Empire colonial.

Dans les années qui précèdent la guerre, le Parti communiste peut être caractérisé sans ambages de stalinien. Il fait inconditionnellement sienne l’idéologie dominante en URSS. bien plus, il s’aligne sur la politique extérieure de Moscou ; chacun de ses méandres est approuvé, glorifié, inconditionnellement suivi. S’agit-il pour le Kremlin de se rapprocher des démocraties occidentales pour contrer l’Allemagne nazie ? Le PCF met en œuvre toute sa puissance – et dès 1936, il a conquis la majorité au sein du mouvement ouvrier – pour consolider de l’intérieur l’Etat français. Or, à l’époque, il n’y a pas de République forte sans Empire puissant. Maurice Thorez et ses camarades n’ont donc de cesse que soit bannie toute idée d’indépendance, en Algérie comme dans les autres colonies.

Les résultats de cette politique sont trop connus pour devoir être rappelés dans le détail. Il suffit de souligner que, jusqu’à la veille de l’indépendance algérienne, le Parti communiste a constamment oscillé entre le refus de l’émancipation nationale des peuples colonisés et le pur et simple soutien à la répression contre les combattants anti-impérialistes les plus résolus (2). Au niveau de l’idéologie, Maurice Thorez avait fourni l’argumentation décisive avec sa théorie de la « nation en formation » : l’Algérie n’existait pas encore, la minorité européenne avait autant de part à sa constitution que la masse des Arabes et des Berbères, la solution devait être cherchée du côté de l’union avec la métropole.

Nul doute que cette série d’exploits n’ait consommé la rupture entre le mouvement ouvrier français et le peuple algérien. Lorsque le principal parti de gauche se range du côté du colonialisme, il est inévitable que les travailleurs, soumis aux pressions quotidiennes de la société, cèdent au racisme et au chauvinisme ambiants. On peut donc dire sans hésitation que la stalinisation du PCF a abouti à la dénégation des intérêts de la nation algérienne. Dès 1935, André Ferrat (3), dans un rapport que cite E. Sivan, affirmait : « Le Front populaire risque d’être, en fait, un front européen anti-indigène. Et, dans le meilleur des cas, un front indifférent aux indigènes ». Il n’y a pas eu de meilleur des cas.

Cependant, une difficulté subsiste : si l’on se réfère aussi bien aux Mémoires de Messali qu’à tous les récits dignes de foi, la guerre entre le PCF et les nationalistes algériens a commencé avant les années de Front populaire. C’est entre 1928 et 1932 que s’est effectuée la rupture avec l’ENA, jusque là très proche des communistes. A cette époque, la section française de l’Internationale communiste se réclame encore des perspectives de la révolution mondiale ; elle tente de mettre en pratique internationalisme, anti-militarisme, anti-colonialisme. Pourquoi, dès lors, cette fracture ?

La volonté de contrôle

Les Mémoires ne nous fournissent que des éléments généraux de réponse. « Les communistes avaient un plan qu’ils cherchaient à nous imposer, mais la majorité d’entre nous n’était pas d’accord » (p. 162). « De plus en plus, nos rapports avec le PCF se dégradaient. Il voulait que nous soyons communistes avant d’être nationalistes et n’arrêtait pas de nous le faire savoir » (p. 166). Ils suffisent pourtant à édifier quelques hypothèses.

Tout semble s’être passé comme si la création de l’Etoile Nord-Africaine n’avait pas été conçue par les dirigeants communistes que comme le moyen de se doter d’une organisation de masse algérienne strictement contrôlée par le parti grâce à une fraction disciplinée. Et cela n’a rien de surprenant si l’on veut bien se souvenir de ce qu’était le PCF au tournant des années vingt et trente. Le parti était réduit à sa plus simple expression (en 1931, il ne comptait probablement pas plus de 25 000 militants). La liberté de discussion avait, depuis plusieurs années, cédé la place au caporalisme le plus effréné. Le révolutionnarisme triomphait dans toutes les initiatives, car, selon l’Internationale, on était entré dans la « troisième période » de l’après-guerre, celle de la crise mondiale du capitalisme et des victoires rapides de la révolution. Bref, le Parti communiste était une secte, au sens politique de ce terme. Sa direction, contrôlée par une équipe issue des Jeunesses communistes, menait, en toute bonne conscience, le mouvement communiste au désastre. En toute bonne conscience car, jusqu’en 1931 du moins, elle était soutenue par le Komintern. Il faudra, plus tard, inventer le mythe du « groupe Barbé-Célor » pour tenter d’effacer la responsabilité des dirigeants soviétiques dans les aberrations de ces années.

Rien d’étonnant, dans ces conditions, que le sectarisme généralisé se manifeste aussi dans les rapports avec l’Etoile Nord-Africaine. Ce mouvement est important car, même s’il s’essouffle à partir de 1928, il a su toucher près de 4 000 travailleurs algériens en France. Pas question pour un Bureau politique, qui substitue volontiers le parti d’avant-garde au mouvement des masses, et, plus encore, la direction omnisciente au parti lui-même, de laisser une autonomie réelle au noyau de responsables qui s’est formé autour de Messali Hadj. Ces hommes sont d’abord algériens. C’est ce que leur reproche Pierre Semard, alors secrétaire général du PCF « il n’y a pas de cadres indigènes vraiment communistes, ceux que nous avons actuellement étant pour la plupart surtout nationalistes » (4). Le mot est lancé. Y’a-t-il incompatibilité entre lutte pour la révolution et lutte pour l’indépendance nationale ? Un mouvement national à vocation de masse doit-il, peut-il se rassembler autour d’une plateforme communiste, mis en pratique par des cadres communistes ?

La réponse à cette dernière interrogation est négative de la part du Parti communiste de 1929. Pour la comprendre, il faut tenir compte du contexte de l’époque. Depuis sa naissance en 1920, le PCF a connu plusieurs mutations. La majorité issue du congrès de Tours, mélange de jauressisme et de syndicalisme révolutionnaire homogénéisé par le seul enthousiasme pour la révolution d’octobre, a fondu au fil des années. Un parti nouveau est né, composé de militants plus jeunes, plus combattifs, plus proches de la classe ouvrière Ce parti-là mène la lutte dans les entreprises, dans des conditions difficiles ; il a su, par son combat contre la guerre du Rif, gagner de fortes sympathies parmi les colonisés. La rupture est nette avec les habitudes de la SFIO d’avant 1914. Mais la « bolchévisation » qui a permis ces résultats a eu une autre dimension. Dès 1923-24, sous l’égide de Zinoviev déjà, l’ensemble de mesures organisationnelles rassemblées sous ce vocable a transformé les partis communistes du monde entier en un détachement profondément militarisé, entièrement soumis pour ses actions essentielles aux impératifs du secrétariat de l’Internationale, lui-même contrôlé de près par le Bureau politique soviétique. La bureaucratisation du mouvement est très avancée et le poids de la politique internationale de l’URSS pèse de façon déterminante sur la ligne générale. La différence, de taille, avec les années trente est que Staline n’est pas encore à chercher l’alliance avec, successivement, les divers groupes d’états capitalistes.

C’est donc un parti communiste français déjà stalinisé, sinon encore parfaitement stalinien, qui cherche à réduire à néant l’influence de Messali Hadj . Tous les moyens sont bons, la cessation de l’aide matérielle comme les tentatives fractionnelles, pour arriver au but. L’essentiel est de maintenir l’homogénéité, le monolithisme du mouvement, car c’est ainsi que la direction peut être assurée de détenir un instrument au service de ses orientations. Il s’agit là d’une tendance (inhérente) à toute bureaucratie ; et la bureaucratie stalinienne en a poussé très loin sa réalisation.

Il est pourtant difficile d’en rester à ce constat très général. Certes, le PCF, lorsqu’il engage le processus de rupture avec l’Etoile Nord-Africaine, n’est plus seulement un parti qui lutte avant tout pour la révolution socialiste mondiale ; il défend aussi les intérêts de l’Etat soviétique qui ne sont pas nécessairement identiques à ceux du mouvement ouvrier. Mais il conserve encore une partie des traditions de ses jeunes années en dépit de ses déformations et de ses aberrations, il est encore, à plusieurs égards, un parti révolutionnaire. En Union soviétique, le processus de bureaucratisation entre dans une phase décisive avec la collectivisation forcée des campagnes. La consolidation d’une nouvelle classe dirigeante ne s’achèvera qu’au terme des transformations politiques et sociales que représentent les grandes purges. Ce processus, encore en cours au début des années trente, soumet les partis communistes à des déterminations contradictoires : ils sont à la fois les pièces d’un appareil international et les incarnations d’une tradition, faite elle-même de leurs propres expériences de lutte et de leurs références aux principes des premiers temps de l’Internationale communiste (5).

Aussi est-il difficile de se contenter, pour expliquer un phénomène particulier comme l’évolution des rapports entre PCF et ENA d’une explication générale sur la croissance de la bureaucratie dans le mouvement communiste. Il faut pousser plus loin l’analyse et se demander quels traits spécifiques du communisme français ont facilité son échec en Algérie – et aussi quelles insuffisances de l’élaboration de l’Internationale communiste dans le domaine des « révolutions coloniales » ont réduit les capacités des militants français à comprendre la réalité des mouvements d’émancipation nationale.

Ce sont ces deux questions que je voudrais aborder maintenant. Auparavant, je souhaite souligner l’importance particulière de la deuxième. A l’heure où l’on peut faire carrière à Paris en décrivant, en termes claudeliens, la vision que l’on a eue des culottes de Staline sur les pages du Capital de Marx, il importe pour tous ceux qui se réclament du marxisme révolutionnaire, de faire face à cette offensive en renonçant à tout dogmatisme. Et donc en faisant le bilan critique de ce que fut pendant trop longtemps la tradition intouchable de l’extrême-gauche, à savoir l’héritage de la révolution russe.

La gauche la plus chauvine du monde

Le Parti communiste français a dû lutter contre les tendances plus ou moins paternalistes de la plupart de ses adhérents européens d’Algérie. Il l’a fait, dans les années vingt, avec courage, souvent dans la clarté, au prix du départ de nombreux de ses militants. Pour ne prendre qu’un exemple, il a su répondre, dès 1922, aux demandes de l’Internationale pour condamner les communistes – français – de Sidi Bel Abbès qui subordonnaient la libération de l’Algérie à la victoire de la révolution en métropole, non sans arguments racistes.

Mais, à propos de cette offensive en apparence victorieuse, on est en droit de s’interroger. Aucun succès politique n’est définitif, surtout lorsque l’ennemi à vaincre n’est pas une force matérielle mais une idéologie nourrie par les structures mêmes du marché mondial. Le colonialisme de gauche, l’idée que « le meilleur moyen d’aider … tout mouvement libérateur n’est pas d’abandonner cette colonie … mais au contraire d’y rester » (6) ont resurgi en force de l’époque du Front populaire, et ont tout envahi ensuite. (7). On peut supposer qu’elles avaient continué à cheminer souterrainement, même lorsque le PCF se battait résolument contre le colonialisme français du Rif, à la Syrie et à l’Indochine.

N’oublions pas en effet que l’implantation du PCF en Algérie, faible numériquement, avait ses racines dans la colonie européenne. Jusqu’à la seconde guerre mondiale, le nombre de militants algériens était très faible. Les communistes « pieds-noirs » ne pouvaient, spontanément, du fait de leur position dans le système colonial, acquérir une vision adéquate du problème national. Hommes de gauche, sincères, ils conservaient les yeux fixés sur la métropole, terre de la révolution de 1789 et de la République, bientôt socialiste. Pour eux, réclamer l’assimilation des « indigènes » était leur réserver le sort le plus enviable, puisqu’ainsi ils pourraient s’intégrer au grand courant du progrès universel. La tradition en ce domaine avait été fixé par la fédération d’Algérie qui, au congrès de Lyon de la SFIO, en 1912, avait demandé « d’assimiler les trois départements français d’Algérie aux départements français avec … pour l’élément indigène un régime mieux inspiré des idées de justice et d’équité (8) ».

Pour que la continuité eut été rompue, il aurait fallu que le mouvement ouvrier français dans sa totalité, pèse, à l’inverse de cette tendance naturelle des colons européens. Or, après 1920, seule la direction du PCF lutte à contre-courant, avec les moyens dont elle dispose. Ailleurs, on peut dénoncer les violences de la répression, condamner les intérêts privés que privilégie le pacte colonial, on remet rarement en question le

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dication nationale, ils ne sauront qu’opposer un discours pédagogique ou une propagande athéiste.

Lié à cette incompréhension surgit un autre aveuglement. En France, même chez les marxistes, on ne comprend guère les structures de la société algérienne. Les références au féodalisme abondent, autre symptôme des mécanismes de projection des concepts utiles à l’étude de l’Europe sur des mondes différents. Et l’on se contente de parler en général des ouvriers et des paysans. Les problèmes spécifiques des différenciations de classe au Maghreb sont négligés. De ce fait, la lutte nationale et la révolution socialiste sont envisagées dans les termes où elles ont été, et sont posées dans les pays impérialistes ou semi-impérialistes. Le problème du pouvoir, tel qu’il se pose dans une formation sociale bouleversée et dominée par le colonialisme, les stratégies qui en découlent – quelle violence utiliser, quelles couches sociales mobiliser en priorité – ne sont mentionnées qu’en vertu des exemples russes et occidentaux ainsi dotés d’une vertu universelle. C’est là une forme d’assimilation redoutable.

Encore une fois il serait injuste de nier les efforts de compréhension fournis par les cadres communistes, encore moins l’anticolonialisme sincère de beaucoup de militants. Mais force est de constater l’extrême pesanteur des traditions nationales – et donc coloniales- françaises sur l’ensemble d’un mouvement ouvrier qui, au demeurant, n’a jamais eu de formation théorique sérieuse. Au niveau du non-dit collectif, qui conditionne obscurément les pratiques des organisations politiques, ces traditions influent énormément. Le faible Parti communiste des années vingt-cinq a peu de moyens de réagir. C’est ici qu’il faut s’interroger sur les forces et les faiblesses du plus puissant moyen dont il dispose : son recours aux élaborations des premières années de l’Internationale communiste, dont la mémoire est encore présente en dépit de tous les reculs survenus en Union Soviétique.

Existe-t-il une « révolution coloniale » ?

Le mérite historique de la Troisième internationale est d’avoir intégré les luttes de libération nationale à une stratégie mondiale de lutte pour la révolution socialiste. Son deuxième congrès, en 1920, marque une rupture avec les ambiguïtés de la majorité de l’Internationale socialiste, avant 1914. Et il ne s’agit pas seulement d’une position théorique ; les vingt-et-une conditions d’admission font de l’anticolonialisme militant une obligation pour les partis communistes.

Nous qui vivons après ce tournant du mouvement ouvrier mondial devons avoir conscience de son importance – sans perdre pour autant tout esprit critique. Les « thèses et additions sur les questions nationales et coloniales » – constituent un point de départ pour une réflexion sur la nature et les formes des luttes anti-impérialistes. Rien de moins, rien de plus. Elles montrent bien, concrétisant en cela les recherches amorcées par Lénine dès l’éclatement de la guerre mondiale (9) la place des mouvements de libération nationale dans la politique mondiale. Une telle vision est indispensable sur le plan méthodologique. Elle n’est pas suffisante pour comprendre la dynamique interne des « révolutions coloniales », pas plus que la spécificité des structures sociales des pays dominés et, en conséquence, les formes que peut revêtir la prise de conscience nationale en Afrique, en Asie, en Amérique Latine. Trotsky, avec la théorie de la révolution permanente, avait tenté d’approcher le problème dans le cas de la Russie ; il allait, quelques années plus tard, généraliser ses conclusions à partir de l’expérience chinoise. Il ne semble pas avoir participé activement aux débats du 2e congrès.

En tout état de cause, on en reste en 1920, à une vision abstraite et générale du problème, ce qui est compréhensible. Un principe est affirmé, celui du droit des peuples à disposer totalement d’eux-mêmes. C’est un énorme pas en avant. Mais les peuples en question, s’ils sont une couleur, n’ont pas tous encore un visage. Ils sont d’abord des éléments du grand échiquier mondial. Et une tendance existe dans les milieux dirigeants de l’Internationale à les considérer d’abord comme des auxiliaires naturels de la lutte que mène l’Union soviétique contre l’impérialisme mondial. Je sais ce qu’une telle affirmation a de schématique et donc d’injuste pour Lénine et d’autres qui ne séparent pas, dans leurs perspectives, la politique internationale de la lutte des classes à l’échelon national. Mais on ne peut ignorer que déjà apparait, occasionnellement, une tendance à instrumentaliser les mouvements anti-impérialistes en fonction des besoins de l’URSS. Le congrès de Bakou fut un évènement historique parce qu’il tente de nier les conditions d’un front unique international entre communistes, Etats soviétiques et mouvements de libération nationale. Mais la confusion de son déroulement, tout autant que la participation d’éléments dont l’anticolonialisme était douteux, donne à penser qu’il était aussi – certains disent surtout – un moyen d’alléger l’encerclement de l’Union soviétique par une agitation systématique au Moyen-Orient. N’oublions pas qu’à la même époque à peu près, l’avenir du Parti communiste turc est quelque peu sacrifié sur l’autel d’un rapprochement, stratégiquement indispensable, avec la Turquie de Mustapha Kemal.

Soyons clair : une certaine confusion entre diplomatie soviétique et lutte révolutionnaire internationale était inévitable au départ. Elle n’avait que des inconvénients mineurs car les dirigeants bolchéviks liaient encore leurs perspectives de développement à des victoires révolutionnaires en Europe ou en Asie. Les tendances à une vision étatique de la politique mondiale étaient encore minoritaires. Elles ne s’imposeront que plus tard, à l’heure du « socialisme dans un seul pays ». Toutefois, une certaine absence de clarté et de précision rend difficile l’élaboration d’une théorie de la lutte anticoloniale. Rien ne le montre mieux que les débats du 2e congrès mondial de l’Internationale communiste.

Deux positions sont en présence parmi les défenseurs de la révolution coloniale (l’italien Serrati, qui exprime les réticences inavouées de beaucoup de communistes européens, ne peut être rangé dans cette catégorie). D’un côté Lénine et la majorité qui insistent sur le nécessaire soutien à tous les mouvements nationaux, même s’ils sont dirigés par la bourgeoisie ; implicite dans cette position est l’idée qu’une étape d’indépendance nationale est indispensable avant que ne s’ouvrent des perspectives socialistes. En face, l’indien Roy, insiste sur l’existence de deux mouvements « qui, chaque jour, se séparent de plus en plus : le premier est le mouvement bourgeois démocratique national qui a un programme d’indépendance politique et d’ordre bourgeois ; l’autre est celui des paysans et des ouvriers ignorants et pauvres pour leur émancipation de toute espèce d’exploitation » (10). Et Roy de conclure non seulement à la nécessité de l’action indépendante des partis communistes (que Lénine proclame aussi), mais au caractère indispensable de la lutte pour la constitution de soviets. Après un débat vif, les thèses de Lénine et celles de Roy sont présentées ensemble au vote et adoptées toutes deux.

Dans l’Internationale de cette époque, la discussion était encore possible. Et il faut sans doute admirer la prudence et l’intelligence de Lénine qui sait reconnaître les failles de ses propres positions et laisser mûrir un débat. Mais comment ne pas constater en même temps l’inachèvement de la réflexion ? Les thèses en présence sont, à bien des égards, divergentes, sinon incompatibles. En les laissant coexister, on laisse la marge aux interprétations empiriques que fait naître la conjoncture. L’entrée des communistes chinois dans le kuomintang, va s’effectuer, quelques années plus tard, dans des conditions d’extrême confusion. Plus encore, les envoyés de l’Internationale communiste en Chine s’avèreront incapables de faire la différence entre le soutien à un mouvement « national-bourgeois » et la capitulation devant les actes contre-révolutionnaires de ses dirigeants. La déroute qui suivra, en 1927, a ses origines principales dans l’évolution des rapports de forces au sein du parti bolchevik en URSS même. Mais il serait vain de nier que les approximations de la théorie dominante ont facilité le désarroi.

Avec le recul, une conclusion se dégage : l’Internationale communiste n’avait, et ne pouvait sans doute avoir, qu’une vision imprécise de la réalité des pays colonisés. Les références en la matière étaient puisées dans quelques pages qui avaient une importance décisive pour la politique mondiale de l’Etat soviétique, dont l’ennemi principal était l’impérialisme britannique : 1’Inde, la Chine, le Moyen Orient. C’est à partir de ces exemples qu’a été élaborée la théorie de la révolution coloniale. Ainsi un modèle a été créé en fonction des nations où existaient de forts mouvements dirigés par la bourgeoisie nationale. Malheureusement, ce modèle ne pouvait convenir pour toute une série de pays – dont l’Algérie » où la bourgeoisie nationale était faible et où, en raison du développement historique, la majorité de la population était composée d’éléments plébéiens – paysans, ouvriers, chômeurs. Dans de tels cas, la place était libre, pour un mouvement populaire, au sein duquel la petite bourgeoisie traditionnelle en formation, jouerait le rôle d’encadrement.

Les communistes n’étaient pas armés face à une telle situation. Le poids politique immédiat des ouvriers et des paysans dans la lutte pouvait les leurrer et leur faire négliger l’aspect national du combat, leur faire penser que les traditions culturelles et religieuses pourraient être rapidement dépassées au profit d’un programme communiste. Erreur concomitante, ils pouvaient arriver à la conclusion qui était, en 1920 du moins, celle de Roy : seul le parti communiste peut diriger un tel combat ; il convient donc qu’il ait le contrôle et la direction de tous les mouvements. C’est ce qu’a mis en pratique le Parti communiste français par rapport à l’Etoile Nord-Africaine. Il était, ne l’oublions pas, dans une phase de sectarisme inspiré d’en haut. Mais les insuffisances de l’élaboration antérieure de l’Internationale communiste ont aidé à rendre ce sectarisme indiscutable.

Actualité de l’histoire

Loin de moi la pensée que les communistes devaient disparaître au sein du mouvement national et surtout renoncer à leur identité politique. Le problème se situait ailleurs : dans un pays comme l’Algérie, la constitution d’un mouvement national de type populiste, dirigé par des cadres nationalistes fidèles à la foi islamique, était un moment nécessaire, en raison même de la réalité idéologique et sociale du pays. Le devoir de marxistes révolutionnaires aurait dû être de respecter l’autonomie d’un tel mouvement, de s’y intégrer, d’aider à sa construction. C’était la condition pour que les idéaux et les théories du communisme puissent être entendus et débattus par ceux dont le premier mouvement ne pouvait être qu’un sursaut national contre l’infâmie coloniale. A condition toutefois de considérer que la politique communiste s’identifie à une conquête de l’hégémonie et non à une simple conquête de majorité par les moyens de contrôle fractionnel.

Le PCF n’a pu mener à bien un tel travail, avant même que son stalinisme ne le range du côté de l’ordre bourgeois colonial. En fait, la rupture avec l’Etoile Nord-Africaine préparait, dès le tout début des années trente, la voie à bien des capitulations intérieures dont les conséquences ont été graves. Ne sous-estimons pas, en effet, le manque à gagner qu’ont représenté l’absence puis la dégénérescence du premier parti ouvrier français. Le mouvement national algérien a été laissé à sa propre logique de développement ; le populisme y a pris rapidement un caractère borné et la lutte pour dégager une perspective socialiste, y compris contre les tendances islamiques réactionnaires, a été rendue difficile. Toute l’histoire du MTLD puis du FLN en témoigne.

De ce combat amer, tirons au moins une conclusion positive. La lutte anti-impérialiste et la question nationale sont encore à l’ordre du jour de notre époque, de même que les problèmes soulevés par l’existence de directions populistes, petites bourgeoises. De l’histoire sachons tirer la leçon que la théorie générale du processus révolutionnaire mondial n’est jamais achevée. L’élaboration de concepts généraux n’exclut pas mais exige un retour aux réalités particulières de chaque nation et de chaque région du monde. C’est à ce prix que, de l’Afghanistan au Nicaragua, les révolutionnaires pourront trouver les voies d’une intervention efficace.

Ce n’est pas le moindre mérite des Mémoires de Messali Hadj que d’aider à poser, à partir d’un récit vivant d’une expérience qui nous détermine encore, des problèmes aussi importants pour notre avenir.

par Denis Berger


* Les Mémoires de Messali Hadj. 1898-1936, Ed. J.-C. Lattès, 1982.

(1) Les postfaces dues à C.-A. Julien, C.-R. Ageron et M. Harbi y aident beaucoup. On peut utiliser aussi les ouvrages d’Emmanuel Sivan (communisme et nationalisme en Algérie 1920-1962) et Janette Zagoria (The Rise and fall of the movement of Messali Hadj in Algeria).

(2) Approbation de l’interdiction de l’Etoile Nord Africaine en 1937, dénonciation des messalistes comme agents nazis, soutien à la répression dans le Nord Constantinois en 1945, désaveu des actions armées du 1er novembre 1954, vote des pouvoirs spéciaux qui donne à Guy Mollet les moyens de mettre l’Algérie à feu et à sang en 1956 : voici quelques uns des temps forts de l’action coloniale du PCF.

(3) A l’époque, membre du Comité Central et ancien responsable de la « section coloniale ». Il sera exclu en 1936.

(4) Cité par Charles-Robert Ageron en postface aux Mémoires de Messali.

(5) Les Partis communistes conservant, tout au long des diverses glaciations staliniennes, une nature contradictoire mais celle-ci changera de forme. L’obédience à Moscou ira en s’aggravant mais l’entrée dans la société politique substituera peu à peu aux souvenirs révolutionnaires l’allégeance aux traditions nationales que défend l’Etat bourgeois. Jusqu’à ce que celles-ci deviennent déterminantes, dans le cas de la Yougoslavie, de la Chine ou des partis euro-communistes.

(6) Extrait de la lettre des communistes de Sidi Bel Abbès.

(7) J’ai personnellement entendu Léon Feix défendre cette idée dans une réunion interne du PCF en 1956. Il défendait le principe de l’Union française et ajoutait que l’Indépendance du Maghreb ouvrait la porte de l’impérialisme américain et aux « féodaux arabes ».

(8) Cf. Compero-Morel. Encyclopédie socialiste. La France socialiste, tome II, p. 42-48.

(9) Dans ses travaux sur l’impérialisme mais aussi dans ses polémiques sur la question nationale, avec Rosa Luxembourg entre autres.

(10) Manifestes, thèses et résolutions des quatre premiers congrès de l’IC, 1919-1923 (Paris, Maspero, p. 60)


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Nedjib SIDI MOUSSA