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Mohammed Harbi : La fin d’une époque

Tribune de Mohammed Harbi parue dans Libération, 12 octobre 1988

La représentation est terminée. On massacre à nouveau en Algérie mais, cette fois, au nom du FLN. Sauf pour une infime minorité, cette formation a épuisé sa fonction créatrice. La page du passé est définitivement tournée. Le fossé entre les générations s’est mué en rapports d’hostilité. Le discours du président Chadli, le 19 septembre, a secoué les Algériens. L’esquive des responsabilités du pouvoir dans la crise économique a réveillé l’esprit frondeur d’une opinion lassée du cynisme de ses gouvernants. La masse des jeunes sans emploi promis à la civilisation du rebut est entrée en lice. Elle n’avait plus le choix face à la perspective d’une mort sociale certaine.

Comme après le 8 mai 1945, le long voyage des Algériens à la recherche de la liberté a repris son cours. Le bateau a appareillé. Mais il faudra attendre longtemps avant que sa direction ne devienne perceptible. L’opinion publique, comment peut-il en être autrement, a des aspirations encore confuses. Un drapeau neuf manque à une jeunesse grandie dans le monde du silence. Les manifestants d’Alger agissent selon ce qu’ils sont. Dans ce pays de révolution manquée, il faudra quelque temps avant que les réactions spontanées ne se greffent sur des mots d’ordre politique. On ne peut imaginer l’intensité de la dépolitisation de la société. Pour en entrevoir les contours, une brève histoire de la contrainte que le FLN a exercée sur la conscience algérienne est indispensable.

Un des faits majeurs de l’Algérie des années 1950 est l’autonomisation des groupes sociaux par rapport à l’Etat français. Cela est vrai pour les classes urbaines : bourgeoisie, classe ouvrière et intelligentsia qui ont donné au mouvement de libération nationale son armature politique et idéologique, moins vrai pour la paysannerie restée sous le contrôle de caïds et de notables, clients de l’Etat colonial.

Les groupes urbains se sont ainsi forgés une expression politique propre, susceptible de porter les revendications de la société. Certes, l’approche traditionnelle du politique fondée sur l’unanimisme de la communauté n’avait pas été éradiquée. Son support social demeurait important, mais l’idée d’une société constituée hors de l’Etat, politiquement différenciée et organisée, faisait lentement son chemin. Pourtant, cette tendance va se trouver contrecarrée pendant la guerre de libération : dans de nombreux groupes politiques, la notion même de liberté de conscience de l’individu était entièrement niée. Derrière cette négation, se profilait la possibilité historique de la manipulation ultérieure des Algériens par une caste politique masquée. S’il est vrai que la formulation du politique en terme de blocs communautaires sans faille commençait à céder la place à la vision moderne du politique en termes de rapport réciproque entre l’individu et sa communauté, l’option du FLN, en novembre 1954, en faveur du monopole politique va inverser cette tendance. Sur fond de radicalisme national, une véritable guerre civile est menée contre les mouvements et les populations qui refusent l’hégémonie du FLN. Les ouvriers, les intellectuels et les bourgeois voient leurs organisations transformées en courroies de transmission et perdent dans l’aventure leurs identités propres. Leurs prises de conscience se trouvent déviées dans un sens favorable à la construction du nouvel Etat en marche. La ruralisation du mouvement politique ainsi que de toute la société urbaine, l’exode massif des Européens accélèrent le retour aux formes politiques du passé. Si complots et dissidences rythment la formation et le développement du FLN, ces formes ne peuvent être tenues pour une amorce de pluralisme. Pour la majorité de ses cadres, le FLN demeure avant tout le parti de la force physique. Sa face politique lui vient des militants formés avant novembre 54 dans le cadre pluraliste des partis de type moderne. Au fur et à mesure de leurs évictions successives, son vrai visage se dessine de plus en plus clairement. Derrière le sigle du FLN s’affirment des groupements d’intérêts militaires et policiers. Ce sont eux qui géreront à leur profit les résultats de la résistance.

En 1962, le FLN, morcelé, en proie à des conflits de pouvoirs acharnés, n’est pas en mesure de s’imposer sans partage à la société. La mobilité de la population, l’élan lyrique permettent provisoirement à une société atomisée d’exprimer ses aspirations. Mais les tentatives de s’appuyer sur la société réelle pour reconstruire l’Etat et l’économie se heurtent aux pratiques des militaires de toute obédience. Le goût du changement brusque et total, le refus de l’action politique patiente, la préférence de Ben Bella pour les voies irrégulières dans la conduite des affaires publiques, tous ces facteurs mènent droit au coup d’Etat de Boumédienne. Avec lui, les médiations politiques et sociales en voie de reconstitution sont brisées net. L’Etat et sa police encadrent l’ensemble de la société. Périodiquement, des machinations de type stalinien sont montées par la sécurité militaire pour éliminer tel ou tel opposant. Un sentiment d’oppression politique prend corps, mais la rente pétrolière ainsi que diverses allocations de ressources clientélaires permettent au régime de se concilier une grande partie de l’opinion. La modernisation fondée sur des industries difficiles à maîtriser sacrifie l’agriculture, l’hydraulique et les équipements. Les grandes tensions commencent sous le régime de Boumédienne, sur fond de croissance démographique accélérée; ses successeurs hériteront ainsi d’un système à bout de souffle. Il devenait urgent de substituer à ce système autre chose afin d’enrayer la progression du vide social pur et simple. Au lieu de cela, le FLN aura aggravé les conditions de son contrôle sur la société. Il domestique les organisations de jeunesse et réserve à ses seuls militants le droit d’encadrer les syndicats pour préparer un réaménagement du système économique et en finir avec les techniques administratives de gestion. La libéralisation s’engage à tâtons. Dans la confusion. Ni le contexte social ni le contexte politique ne lui sont favorables. La magistrature suprême, les fonctions de l’Etat sont occupées et exercées dans de telles conditions qu’on est étonné que la machine politique n’ait pas été grippée plus tôt. Les procédures de sélection des hommes ont abouti au règne d’une médiocratie ravageuse. Dans ces conditions, parler de débats, de tendances dans les sphères du pouvoir relève de la construction idéologique. Le Président nomme et emploie. Il n’a pas de contradicteurs. Le Parti et son chef Chérif Messaadia n’ont pas de programme nouveau. Devant l’accélération des inégalités, la corruption et le trafic qui se nourrissent directement de la libéralisation, ils craignaient de plus en plus clairement une explosion qui mettrait à nu la fiction du parti dirigeant. C’est maintenant chose faite.

Par Mohammed Harbi*


*Historien de l’Algérie contemporaine, membre fondateur du FLN, vit en exil en France.


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Nedjib SIDI MOUSSA