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Patrick Rotman : L’indignation désenchantée des anciens porteurs de valises

Article de Patrick Rotman paru dans Libération, 17 octobre 1988 ; suivi de la tribune « Algérie, la révolte congénitale » par Jean-Louis Hurst

Les ex-militants de l’Indépendance algérienne ne veulent pas être suspectés de tiédeur dans leur condamnation de la « répression sanglante ». Patrick Rotman, auteur du livre « Les porteurs de valises », les a interrogés pour « Libération ».


Qu’on ne le soupçonne pas d’atermoiement, qu’on n’évoque pas devant lui un silence complice ou coupable. Georges Mattéi a gardé la fougue de ses engagements d’antan. Dès qu’il a appris les massacres dans les rues d’Alger, il a rédigé un court texte qui sonne comme une condamnation sans appel : « Aujourd’hui, les choses sont claires, les fusilleurs sont au pouvoir en Algérie, une armée qui constitue la véritable classe dirigeante, se cramponne à ses privilèges en ouvrant le feu à la mitrailleuse sur une foule d’adolescents ». Et il signe rageusement « membre des réseaux de soutien au FLN, 1959-1962 ».

Voici presque trente ans, Mattéi s’appelait « Raoul ». Nom de clandestinité d’un « porteur de valises » que l’horreur de la guerre vécue sur le terrain avait conduit à l’illégalité. Rappelé en 1956, il tire les sonnettes du train qui l’emmène à Marseille. De l’autre côté de la Méditerranée, il est affecté en zone opérationnelle. « J’étais un soldat colonialiste. J’ai pris conscience sous l’uniforme français de l’injustice de notre cause. J’étais prêt à faire la guerre. Mais les bombardements de villages, les tortures, non ». A son retour à la vie civile, Mattéi envoie son témoignage aux Temps modernes qui le publie sous le titre : « Jours kabyles ».

Bientôt, Mattéi prend contact avec le réseau Jeanson, puis travaille avec Henri Curiel dont il devient l’un des principaux adjoints. Jusqu’au cessez-le-feu, il reste l’un des responsables nationaux du soutien aux Algériens : « Je suis dans la fidélité. Hier, j’étais aux côtés des fusillés. J’y suis toujours même si les fusillés sont devenus les fusilleurs. »

Ceux qui dans les années sombres d’une sale guerre, lorsque la torture gangrénait la République, ont été à la pointe du combat pour l’indépendance de l’Algérie, s’indignent aujourd’hui qu’on puisse les suspecter de tiédeur dans la réprobation. En témoigne le texte publié cette semaine par Le Nouvel Observateur, où plusieurs dizaines d’anciens signataires du « Manifeste des 121 » condamnent la « répression sanglante ». De Francis Jeanson à Albert-Paul Lentin, de Claude Roy à Pierre Vidal-Naquet, Madeleine Rebérioux ou Gisèle Halimi, les intellectuels engagés hier, à des titres divers, aux côtés des Algériens, ne font en fin de compte que réaffirmer leur fidélité à cet engagement-là : ils sont toujours aux côtés du peuple algérien en butte à la répression. Lorsque Jean Daniel écrit « plus on se dit ami de l’Algérie, plus on doit s’imposer d’en dénoncer les écarts – en l’espèce monstrueux », il exprime sans doute le sentiment de tous. « L’Algérie est un pays que nous avons beaucoup aimé mais la fibre sentimentale n’intervient pas dans l’analyse. On ne peut que condamner totalement », affirme Jean-Paul Ribes, arrêté en 1960 pour aide au FLN.

L’indignation devant ces massacres est d’autant plus nette que le désenchantement est ancien. Dans la mouvance de la « résistance française » à la guerre d’Algérie, se retrouvaient des anticolonialistes qui agissaient au nom du droit des peuples à disposer d’eux-mêmes. Ceux-là, dès la proclamation de l’indépendance, estimèrent leur tâche achevée. L’avenir de l’Algérie appartenait aux Algériens. Michel-Antoine Burnier, qui rendit des services au FLN il cacha un temps Mohamed Boudia – est catégorique : « J’ai aidé les Algériens pendant la guerre. Je n’ai jamais soutenu le régime algérien. Dès 1962, j’ai rompu. »

Pour d’autres, davantage impliqués encore, le désengagement fut plus long. Ils avaient reporté leurs espérances révolutionnaires sur une Algérie socialiste, qui serait le modèle de la révolution dans le tiers monde. Ils s’installèrent dans cette nouvelle Mecque. Pour ces « pieds rouges » aussi, la déception vint.

Gérard Chaliand, lui aussi ancien des réseaux, rédacteur en chef de Révolution, le journal fondé à Alger par Jacques Vergès, reprend le bateau au bout d’un an : «Le mythe s’est écroulé vite. La désaffection a été rapide. Partout la bureaucratie prenait le pouvoir.» Les plus persévérants des « pieds rouges » qui, misant sur un clan ou un autre, crurent un temps à « l’autogestion » et à la réforme agraire, perdirent leurs dernières illusions au moment du coup de force de Boumédienne en 1965.

Jean-Paul Ribes, qui enseignait dans l’Algérie indépendante : « Pendant trois ans, on a ramé : on charriait la merde. La corruption s’étalait partout. » Lorsque les chars de Boumédienne quadrillent Alger, Ribes retrouve ses réflexes de porteur de valises pour cacher des militants en fuite. Amère pirouette de l’histoire !

« Que l’Algérie soit devenue une dictature du tiers monde comme les autres, nous ne le savons que trop », constate Jean-Louis Hurst, autre « figure » des réseaux. En septembre 1958, Hurst, sous-lieutenant appelé, instituteur et communiste, déserte son unité en Allemagne lorsqu’il est envoyé en Algérie. Il rejoint le réseau Jeanson, puis fonde avec quelques autres Jeune Résistance, organisation qui regroupe les insoumis et les déserteurs.

En 1960, il publie sous le nom de Maurienne Le Déserteur aux Editions de Minuit. Le livre, aussitôt saisi, circule sous le manteau, avec un immense retentissement. Après l’indépendance, Hurst travaille à Alger au ministère de la Jeunesse. « En 1965, on a vu les copains arrêtés et torturés. Les officiers algériens maniaient les électrodes aussi bien que les paras de Bigeard. » Et Mattéi en écho : « Un ami qui avait participé à la bataille d’Alger, arrêté et « questionné » par les Léopards en 1957, a été interrogé par les flics de Boumédienne. Il m’a affirmé que leurs méthodes n’avaient rien à envier à celles des paras français. »

Pour bien des militants français, le sursaut moral contre la torture avait été à l’origine de leur engagement. En 1965, la leçon était tirée et le divorce consommé.

Cela fait donc bientôt un quart de siècle que les anticolonialistes français se sont éloignés de l’Algérie « socialiste » : parti unique, absence de démocratie, erreurs économiques, gâchis et gabegie, corruption, il ne manque rien à la panoplie désormais tristement classique des « révolutions » victorieuses qui, à défaut de « réaliser » le socialisme pour tous – ambitieux programme – se contentent de satisfaire les besoins du comité central.

Pourtant, l’intelligentsia française, qui n’ignore rien des tares du régime algérien gardera longtemps un silence pudique. Comme si une sorte de tabou interdisait de critiquer ouvertement les nouveaux maîtres d’Alger, qui se drapent dans la légitimité historique des combattants de l’indépendance.

Contester ceux-là, n’est-ce pas remettre en cause celle-là ? Des relents de mauvaise conscience interdisent-ils de dénoncer ceux que l’on a si longtemps opprimés ?

Ribes balaie l’objection : « Nous n’avons pas une once de responsabilité. Il est préférable que l’Algérie soit ce qu’elle est, malgré les erreurs et les crimes, que colonisée. J’aurais souhaité naturellement un régime démocratique mais ce n’est pas notre affaire. »

Il reste qu’une frange non négligeable des anticolonialistes a investi dans le FLN algérien le désir de révolution que la gauche française, alors exsangue, compromise ou frileuse, était incapable d’offrir. Le Front n’était pas simplement le levier de la guerre d’indépendance, il représentait l’instrument de la « rédemption », le moyen de régénérer le mouvement ouvrier français. A la limite, le FLN ainsi « sacralisé » – selon le mot de Jean Daniel – devenait la seule force sacralisée d’une gauche perdue corps et âme.

La désillusion – ce ne sera pas la dernière, la Havane, Hanoï ou Pékin illustreront la décennie – sera à la mesure de l’espoir. Sans doute, cette dimension passionnelle de l’engagement algérien auquel plus d’un sacrifia beaucoup, maintiendra, longtemps après la prise de distance politique, une sorte de tendresse mâtinée de nostalgie pour un combat qui n’était pas douteux.

Il faut y ajouter le facteur humain : les liens créés dans la clandestinité entre Français et Algériens, les amitiés nées dans des circonstances historiques tragiques transcendent les clivages et les oppositions. Or, les « frères » hier pourchassés et persécutés sont les nantis de l’Algérie d’aujourd’hui. Georges Mattéi le dit avec brutalité : « Nos copains, ce sont les ripoux. »

A la pénurie économique qu’engendre la planification dirigiste et bureaucratique s’est combiné l’enrichissement d’une caste dirigeante. Jean-Louis Hurst : « Nos compagnons de lutte et de prison sont compromis avec le régime. Ils vivent en vase clos, parlent de la « ville arabe », s’étonnent, eux qui ne roulent qu’en Mercédès, qu’on puisse utiliser les transports en commun. Leurs enfants étaient au lycée français et, lorsque celui-ci a fermé, ils se sont précipités en Suisse ou en France pour caser leur progéniture afin qu’elle ne fréquente pas les fils du peuple. Ce sont deux planètes qui ne se rencontrent plus. Cet été, je les voyais passer le long de la plage sur des hors-bords. Cette arrogance nouvelle a sans doute été un détonateur. »

Il aura fallu ce bain de sang, unanimement condamné par les ex-militants de la cause algérienne, pour que soit vraiment mis en question le pouvoir militaire. Un silence davantage dû à la désaffection qu’engendre l’amour déçu qu’à une complicité intéressée envers un régime qui depuis longtemps avait cessé de susciter les rêves.

Reste béante la question de l’avenir. Gérard Chaliand, en expert du tiers monde, pronostique : « Les émeutes d’Alger sont prémonitoires de ce qui va se passer ailleurs. La combinaison du mal-développement, de la croissance démographique, de l’urbanisation sauvage se coagule dans la ville, ferment d’explosion. Demain, d’autres explosions surviendront à Dakar, ou ailleurs ».

Patrick ROTMAN


Algérie, la révolte congénitale

On s’étonne du silence des « porteurs de valises » devant la boucherie d’Alger. On les somme de parler. Je vous le demande : vers qui voulez-vous que l’on crie ?

Vers l’opinion française ? Aux heures sombres de la guerre d’Indépendance, nous n’avons été qu’une poignée à lui tenir tête. Nous ne l’avons jamais vraiment réintégrée depuis. Aboyer avec les caniches pour constater que l’Algérie est devenue une dictature du Tiers-Monde comme les autres ? Nous ne le savons que trop. Nous l’avons même subi dans notre chair dès le coup d’Etat de 1965. Des officiers algériens y maniant les électrodes aussi bien que les paras, comment s’étonner que leurs trouffions aient la gâchette de mitrailleuse facile par la suite ?

Le glissement a été constant : du retour au « sérieux » de l’étatisme, mettant fin à l’initiative que l’autogestion laissait aux travailleurs, au retour à la vérité du marché censée corriger les désastres de la planification bureaucratique. Dans les deux cas, la classe politique française a trouvé ce réalisme de bon augure, sans voir que sous Boumediene le peuple n’avait plus le droit de parler et que sous Chadli il n’avait plus de quoi bouffer.

Mais nos amis algériens de la première heure, nos compagnons de prison, le voyaient-ils eux-mêmes ? Là est notre vrai drame. Il ne s’étale pas facilement au grand jour. Ces « frères » ont tous été au pouvoir à un moment ou à un autre. Rares sont ceux qui n’ont pas changé, préférant l’exil ou la retraite au village pour ne pas se renier. D’autres aussi, peu nombreux, je le concède, sont devenus les garde-chiourme de leur peuple. Mais l’énorme majorité, elle, en est devenue complice, laissant acheter son silence par quelques poignées de pétro-dollars et se consacrant calmement aux « affaires ». Vivant en vase clos, entre Alger et Paris, c’est à peine si elle remarquait la poussée démographique de son indigénat local.

La jeunesse d’El Harrach et de Bab-el-Oued ne s’y est pas trompée. Bien que s’attaquant peu à la propriété privée, elle n’a pas raté quelques-uns de ses symboles les plus provocants, parmi eux la boîte de nuit des anciens dirigeants de la Fédération de France du FLN, la boutique de haute couture du responsable de la zone autonome qui tint tête à l’OAS, le « Fauchon » d’une héroïne célèbre de la bataille d’Alger. Et dire qu’ils s’attristaient entre eux du peu d’intérêt des nouvelles générations pour les anciens combattants !

La sauvagerie des émeutiers n’a fait que répondre à celle de la nomenklatura. « Sauvage », voilà bien le qualificatif qui revient dans toutes les analyses de nos nouveaux experts de la réalité algérienne : industrialisation « sauvage », libéralisme « sauvage », ou, aujourd’hui, répression « sauvage ». Ce pays est-il inapte à la juste mesure ?

Nous, ses amis, en avons fait aussi la lente expérience. Derrière le jeu diplomatique de ses dirigeants, l’humour contagieux de ses intellectuels, l’apparent conformisme de ses ruraux urbanisés, tout ce qui se cache en Algérie est extrême : la frustration, la mal-vie, la médiocrité des aspirations. Elles renvoient à une origine peu commune : le plus terrible des laminages, la plus totale acculturation qu’un peuple n’ait jamais connus. Ça a duré cent trente deux ans. Vous en souvenez-vous ?

Le sursaut a été à la mesure du dégât. On a cru ce peuple exceptionnel par sa ténacité dans la lutte de libération, par sa formidable disponibilité à l’indépendance. Eh bien, il l’est resté ! Peu de soulèvements dans le Tiers-Monde ont eu des cibles aussi nettement politiques que celui de ce mois-ci. Mohammed Harbi a raison de le comparer à celui du 8 mai 1945. La jeunesse algérienne s’est dressée contre de « nouveaux colons ». C’est congénital. Peu de peuples ont gardé aussi viscéralement le sens de l’injustice, le mépris du mépris, cette exigence frondeuse de l’égalité entre les citoyens.

Le plus grabataire des « porteurs de valises » y perdrait ses rhumatismes !

Jean-Louis HURST*


(*) Dit Maurienne, fondateur du mouvement Jeune Résistance d’insoumission à la guerre d’Algérie.


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Nedjib SIDI MOUSSA