Article paru dans La Commune, n° 154, 25 novembre 1938

Alliance des révolutionnaires pour bâtir, unir et armer les soviets d’ouvriers, de paysans et de soldats
Pour la première fois en France, au cours de la législature ayant une majorité de Front populaire, le Gouvernement emploie les gaz pour chasser les ouvriers en grève. Daladier fait annoncer le même jour qu’il assure le Ministère de l’Intérieur. Celui qui capitula le 7 février 1934 devant les fascistes entend agir « vite et fort » contre les prolétaires.
L’évacuation de l’usine Renault, ce n’est pas qu’un épisode tragique d’un conflit de classe, comme il y en eut souvent dans l’histoire du prolétariat. L’évacuation de l’usine Renault fut menée avec violence, volontairement, sous les ordres de Daladier, homme du capitalisme français, qui estime le moment venu de procéder à des opérations politiques de grande envergure.
Le coup d’État
Voici moins d’un an, quand les ouvriers de chez Goodrich occupaient leur usine, Chautemps, radical tout comme Daladier, déclara à ceux qui le pressaient de faire respecter la propriété capitaliste : « Croyez-vous que soit venue l’heure des mitrailleuses ?… » Les gouvernants n’estimaient pas possible à cette époque de recourir à des mesures aussi violentes ; l’expérience de juin 36 n’était pas tant effacée, la classe ouvrière venait de déborder momentanément ses vieilles directions ; il fallait attendre … L’évacuation fut obtenue au bout de quelques jours, avec l’aide des dirigeants syndicaux.
Mais, en un an, la situation du capitalisme français s’est aggravée et elle lui impose des mesures frappant lourdement les masses travailleuses ; il lui faut obtenir une production plus grande à meilleur marché ; il lui faut s’orienter sur la route déjà prise par le capitalisme allemand, celle du fascisme … L’opération ne peut se faire d’un coup; on va procéder à un premier coup de force, à un coup d’Etat sans 6 février, concentrant les pouvoirs dans un petit nombre de mains, s’appuyant sur l’armée, la police, utilisant un système de répression accentué, restreignant considérablement les libertés démocratiques, avant de les supprimer complètement. C’est à cette tâche que s’attelle Daladier ; le Parlement ne l’inquiétait guère, car celui-ci ne pouvait retrouver de vie que pour enrober un fort mouvement de masses. La victoire de Billancourt lui permet de parler encore plus fort.
Les responsables.
Ce n’est pas cela, le Front populaire, vont dire les dirigeants du Parti Socialiste, du Parti Communiste et de la C.G.T. Allons donc !
Qui peut être surpris de l’attitude des radicaux ? Qui ne pouvait pas prévoir, le 14 juillet 1935, quand Daladier, le poing levé, défilait de la Bastille à la Nation, qu’il n’hésiterait pas, le moment venu, à mitrailler les travailleurs qui le suivaient ce jour-là ?
Il faut chasser Daladier, il faut briser l’offensive capitaliste et gouvernementale, il faut écraser le coup d’Etat qui s’opère. Mais, pour pouvoir le faire, il faut savoir quels sont ceux qui ont amené les ouvriers à cette situation. Les responsables, ce sont ceux qui ont donné, en 1935, aux radicaux tarés et discrédités par leur passé, un brevet d’honorabilité pour l’avenir ; ce sont les dirigeants du P.C., du P.S. et de la C.G.T., en qui les masses avaient confiance.
Aujourd’hui, après l’évacuation de chez Renault, les responsables staliniens, qui ont la responsabilité du déclenchement des diverses grèves, sonnent la retraite en cherchant à rejeter les responsabilités sur d’autres.
Le communiqué du Syndicat et de la Fédération des Métaux, après un premier alinéa donnant un salut aux grévistes, les désavoue dans l’alinéa suivant en condamnant les mouvements « prématurés » ; dans l’ « Humanité », Darnar prononce la même condamnation. Or, les mouvements ont été déclenchés par les staliniens et rien que par eux. Ils déclarent, dans certains cas, que ce sont les « trotskystes » qui ont déclenché la grève ; ils mentent une fois de plus. Chez Renault et dans les autres boîtes, ce sont les délégués, contrôlés et commandés par le Parti Communiste, qui ont ordonné la grève. Les staliniens voulaient non pas défendre les intérêts agressés de la classe ouvrière, mais utiliser le mécontentement des masses contre les décrets-lois pour faire une pression sur la politique extérieure du Gouvernement. C’est le renouvellement de l’opération faite avec les métallos parisiens, en mars-avril 1938. C’est pour faire pression contre la venue de Ribbentropp qu’ils se sont empressés d’agir chez Renault. Mais devant les actes gouvernementaux, craignant de pousser une résistance qui pourrait déborder les cadres du régime capitaliste, ils cherchent à couvrir leur retraite en accusant Belin et Cie, certaines Fédérations de la C.G.T.
Stalinistes et belinistes
Ce n’est pas chez nous que Belin et autres trouveront des défenseurs ; ces hommes, nous les avons toujours stigmatisés comme les agents de l’impérialisme français dans les rangs ouvriers. Mais Belin et Cie, tout comme Jouhaux, n’ont repris du crédit auprès de larges couches ouvrières que le jour où les staliniens sont passes sur les positions de collaboration de classe. Belin et autres ne veulent pas lutter, mais les staliniens portent autant et plus de responsabilité qu’eux.
Qui a voté depuis trois ans les budgets de guerre ? les budgets de gardes mobiles ? les budgets qui ont servi à construire et à entretenir ce matériel ultra-moderne, ces voitures à gaz lacrymogènes ? Les socialistes et les communistes.
Qui a envoyé quelques milliers de travailleurs, membres du P.C. et du P.S., dans les rangs de la police, et qui a donné ainsi à la bourgeoisie des troupes contre les ouvriers ? Qui a endormi les ouvriers avec la formule « La police avec nous. » ? Les dirigeants du P.C. et du P.S.
Qui, depuis juin 36, a freiné à chaque coup les ouvriers ? Qui a dit à ce moment : « Il faut savoir arrêter une grève » ? Qui a appelé les ouvriers à faire la pause ? Qui a employé les cotisations syndicales pour souscrire aux emprunts de la Defense Nationale ? Qui se déclare prêt à faire faire des « sacrifices » aux ouvriers pour le réarmement de l’Etat capitaliste ? Les dirigeants du P.C., du P.S. et de la C.G.T.
Les dirigeants du P.C. ont su assez habilement rejeter sur les « frères socialistes » les responsabilités des reculs et des défaites depuis deux ans ; mais leur responsabilité est d’autant plus grande qu’ils occupent les positions stratégiques dans la masse des travailleurs.
Qui dirige les Métaux, les Transports, les Cheminots, les Produits Chimiques, le Bâtiment ? Les staliniens, et non les Instituteurs. D’ailleurs, à Nantes il n’y a pas eu de désaccord sur les méthodes à employer ; la résolution contre les décrets-lois a été votée par stalinistes et belinistes. La proposition de grève générale de 24 heures a été formulée aussi bien par Hénaff que par celui qu’il a appelé « vieille radoteuse », Chambelland.
Pas d’avertissements !
Des actes !
Les dirigeants de la C.G.T. discutent cet après-midi du mot d’ordre de grève générale de 24 heures. Nous disions dans notre numéro d’avant-hier : à quoi peut rimer cet « avertissement » au moment où le Gouvernement applique déjà les décrets-lois ? Après l’évacuation par les gaz de l’usine Renault, cet avertissement n’a même plus de sens. Les délibérations de la C.A. confédérale ne sont-elles pas plutôt placées devant un « avertissement » de Daladier de procéder aux réquisitions et aux mobilisations ? Qui peut croire que les dirigeants de la C.G.T. oseront pousser les actes jusqu’à leurs conséquences extrêmes ? Devant la provocation faite hier soir chez Renault, il aurait fallu lancer un ordre général de bataille jusqu’au bout. Mais, à Nantes, Delmas l’a dit et aucun orateur ne l’a contredit sur ce point : nous ne voulons pas faire la grève générale pour renverser le gouvernement et prendre le pouvoir, nous ne sommes pas partisans de faire la révolution.
Contre les décrets-lois, contre le gouvernement Daladier, les ouvriers veulent se battre, contraints par la misère à laquelle ils sont réduits à mener le combat. Mais, pour pouvoir mener ce combat victorieusement, il y a une condition première : écarter les chefs traîtres. Impossible de lutter sous la direction de ceux qui prennent les ouvriers pour des pantins dont ils tirent les ficelles : en grève, partez, arrêtez, repartez, attendez, etc … Les travailleurs n’ont pas peur de l’action, même la plus résolue ; une forte minorité vient encore de le montrer hier soir chez Renault. C’est une nouvelle direction qu’il leur faut créer pour le combat et dans le combat.
Dans certains cas, déjà les staliniens font arrêter le mouvement, notamment chez Bloch et chez Blériot, car « la France a besoin d’avions ». Mais des milliers d’ouvriers restent en grève. D’autres veulent entrer en lutte. Les provocations vont se multiplier, comme chez Renault ou dans le Nord.
Pour dissiper la confusion, pour faire progresser le combat, il faut écarter les chefs traîtres et provocateurs avec leur mot d’ordre de grève de 24 heures, tout au plus bonne à favoriser la répression. Et il faut créer, là où les ouvriers veulent se battre, des CONSEILS D’ENTREPRISES, qui prendront la liaison avec les usines voisines, qui s’adresseront à tous les travailleurs pour suivre leur exemple et pour coordonner leurs efforts entre eux par un CONGRES DES ENTREPRISES qui dirigera l’ensemble de la lutte.
Ce sont ces CONSEILS D’USINES qui prendront les mesures indispensables que les forces permettront de prendre, en assurant toujours la liaison, le rassemblement des travailleurs en lutte, la garde des locaux ouvriers, etc …
Alliance révolutionnaire
La situation, comme nous l’avons montré, pose une question de pouvoir. Les ouvriers ont besoin d’associer à eux les autres couches travailleuses de la société : ce ne sont pas les radicaux, quels qu’ils soient, qui peuvent assurer cette liaison. Les CONSEILS OUVRIERS doivent s’adresser à tous les exploités de la ville et des champs pour qu’ils constituent eux aussi leurs comités : COMITES DE PAYSANS, COMITES DE SOLDATS. La bourgeoisie juge que c’est l’ « heure des mitrailleuses » ; pour les masses, cela doit signifier : c’est l’heure des SOVIETS.
Mais, ces soviets, ces conseils d’ouvriers, de paysans et de soldats, auront en face d’eux les mitrailleuses, les gaz de l’Etat capitaliste. A la force, on ne peut répondre que par la force. Il est faux de penser que les ouvriers sont impuissants devant le matériel moderne. Les ouvriers ont leurs méthodes de lutte, qui ne sont pas celles des stratèges de l’Etat-major. La résistance d’une minorité chez Renault a montré qu’une majorité ORGANISEE aurait triomphé de la police et des gardes mobiles. Si la résistance avait été dirigée, si les combattants avaient été groupés dans des MILICES OUVRIERES, l’ARMEMENT primaire que les prolétaires avaient constitué (les boulons, les barres de fer, le pétrole), des couteaux et des revolvers leur auraient permis de conquérir un matériel plus perfectionné. Renault a présenté en tout petit ce que l’Espagne montre en grand depuis le 18 juillet 1936 : avec des armes élémentaires, la classe ouvrière avait enrayé le coup de force fasciste à Barcelone et Madrid ; avec des armes modernes, sous une direction de Blum, de Jouhaux et de Thorez espagnols, les travailleurs succombent … au service du capital.
Les Soviets ! La Milice !
Une grande bataille est en cours. Ceux qui se revendiquent de l’avant-garde du prolétariat doivent être les premiers à comprendre les nécessités et les enseignements de cette lutte. Il ne peut s’agir de suivre au maximum les directives que les organisations ouvrières « devraient normalement décider » comme il est écrit dans un numéro spécial de Juin 36. C’est la trahison que décident normalement les Thorez, les Blum et les Jouhaux. Il faut aider les travailleurs à dégager une nouvelle direction par la création des Conseils d’usines. Et c’est pourquoi il importe dès maintenant que, dans chaque usine comme entre organisations d’avant-garde, se constitue une ALLIANCE DES REVOLUTIONNAIRES pour pousser à la création des Soviets.
L’expérience du Front populaire se poursuit dans le sang des ouvriers. Celui-ci ne doit pas couler en vain. C’est pour le pouvoir des ouvriers et des paysans, c’est pour le socialisme, que les ouvriers feront tous les sacrifices.
[sinedjib.com] est librement accessible depuis 2012 afin de faire connaître mon actualité et partager des textes issus de mes recherches. Chaque jour ou presque, je retranscris des articles ou documents qui concernent les luttes pour l’émancipation.
Nedjib SIDI MOUSSA
Pour soutenir cette démarche, vous pouvez vous abonner et relayer le contenu de [سي نجيب]. Vous avez aussi la possibilité de vous procurer mes livres, comme mon nouvel ouvrage, Le Spectre du colonialisme, disponible dans toutes les bonnes librairies.


Vous devez être connecté pour poster un commentaire.