Lettres d’Algérie

Lettres parues dans Informations Correspondance Ouvrières, n° 25, janvier 1964, p. 12-15.

 

 

Nous ouvrons ici, avec deux lettres de camarades partis comme enseignants en Algérie un dossier et un débat sur la réalité algérienne et sur la société prétendue par certains « socialiste » qui prend la place de la société de type colonial.

Si l’on reprend toute la collection d’ICO on peut voir que nous n’avons jamais eu d’illusions sur ce que serait « l’indépendance » algérienne et que nous avons essayé d’analyser, notamment par des critiques de livres ce que sont les structures politiques et sociales des pays dits « sous-développés » (ou tiers-monde), pays placés dans la compétition impérialiste URSS-USA, et par voie de conséquence, aux prises avec une classe dirigeante qui tend à donner aux problèmes économiques et sociaux les solutions qui maintiennent sa domination et accroissent sa puissance.

Ces deux lettres ont été écrites courant novembre au moment de la guerre avec le Maroc, partie semble-t-il de la revendication d’un gisement de minerai de fer ; cette guerre fut exploitée à fond, dans le sens du nationalisme le plus éculé, pour résoudre par « l’unité nationale devant la patrie en danger », les conflits intérieurs aigus. Ces conflits s’étaient polarisés autour du « Front des Forces Socialistes » ; la misère des villes et des campagnes lui donnait un contenu prolétarien ; les revendications plus politiques des maquisards (ou autres) évincés des places, les réactions nationalistes kabyles face à un autre nationalisme arabe, lui donnait une ambiguïté que le revirement rapide des leaders n’a fait que confirmer.

*

« J’aimerai vous transmettre des informations concernant les comités de gestion et autres, mais je crains que cela ne soit pas très facile. En effet, nous vivons totalement à l’écart de la population. Non par refus de notre part. Ici très peu de gens parlent français. Il y a également une grande proportion de réfugiés de Tunisie, très pauvres ; pour la plupart de ces gens, nous restons « le français », « supérieur »… En fait, nous sommes les gens les plus riches du village. Toutes choses assez navrantes du reste.

« A première vue, les nationalisations n’ont rien changé. Si ce n’est un changement de patron, l’ETAT. Dernièrement sur les journaux, j’ai vu les salaires qui étaient appliqués pour la cueillette de je ne sais plus quoi, entre 700 et 800 fs par jour. Dans la région, il reste encore des charrues à un soc, tirées par des bœufs comme en Espagne. A Bône , les grands magasins comme « L’Uniprix » ne sont pas nationalisés. Les banques sont toujours à leur place.

« Peut-être avez-vous entendu parler des dons en argent ou en bijoux du peuple pour le « Fonds National de Solidarité ». Ceci se passait entre juin et juillet. Un peu partout on retenait tout simplement d’office sur la paye des ouvriers (ceci a d’ailleurs été imprimé sur plusieurs journaux mais sans que ceci ne change rien à cela). Aujourd’hui les dons sont pour « nos frères qui sont au front ».

« Dans les bleds où nous étions fin septembre au moment des élections ceci était fort simple : un seul bulletin le OUl. Pas d’erreur possible. C’est une sorte d’hommage rendu à la France !..

« Je crois qu’il est inutile de parler du· culte de la personnalité. Aux actualités cinématographiques : Ben Bella – A la radio : Ben Bella – Sur les journaux : Ben Bella – Ben Bella qui jure toujours devant Allah !..

 

2ème lettre :

« Si j’avais écrit un article au moment où l’opposition semblait prendre forme et passer à l’action, je l’aurais intitulé : « La Kabylie veut rester française ». Cela aurait été légèrement paradoxal et alléchant en tout cas pour certaines personnalités de gauche ou de droite, car dans le bellisme de certaines personnalités de gauche et les regrets de certains droitiers, il n’y a pour moi guère de différence ; car aucun n’exprime une objectivité quelle qu’elle soit, y compris « Le Monde ». Moi-même je n’arrive pas à me faire une opinion objective de la question ; j’avais écrit une lettre que je terminais en disant : je ne pense pas qu’il y ait de la casse car personne ne veut en venir aux mains ; le lendemain, il y avait 10 morts à Port G. un petit port de mer situé à peu près en face de moi lorsque j’étais à A. Les jours suivants, les troupes de l’ANP entraient à Michelet, Fort National, sans coup férir ou à très peu de frais et les journaux locaux annonçaient « l’opposition kabyle est réduite tout est rentré dans l’ordre et Ben Bella en profitait pour lancer quelques quolibets à l’adresse d’Aït Ahmed mais se gardait bien d’attaquer Mohan el Hadj, le suppliant presque de rentrer au sein de notre sainte mère l’église démocratique et musulmane. Les gens du coin, j’étais encore là-bas, n’étaient pas de cet avis, et il est évident que ce n’était pas parce qu’ils avaient fui quelques villes que le mouvement était réduit, au contraire. Les ordres de ralliement arrivaient et les anciens « djounouds » (les vrais) rejoignaient peu à peu le maquis. Les Kabyles sont irréductibles ; ils l’ont montré au cours des siècles et lorsque Ben Bella disait : « 800.000 français n’ont pu venir à bout de l’Algérie ; ce n’est ni l’opposition intérieure ni les troupes du roi du Maroc qui réussiront à nous réduire », il oubliait de dire qu’en cas de conflit vraiment sérieux, si l’apport kabyle lui faisait défaut, il pourrait très bien se trouver dans une position difficile. J’avais été à Bougie pour l’entendre, ou plutôt pour me rendre compte de l’atmosphère de la foule ; je suis arrivée trop tard, mais j’ai eu l’occasion de discuter avec un kabyle évolué et avec certains membres de sa famille (on avait donné congé aux écoles et ordre de se rendre au stade, lieu de rassemblement) qui paraissaient écœurés de l’atmosphère populaire, n’importe quelle foule illettrée applaudit à n’importe quoi. Il n’en est pas moins vrai que l’enthousiasme existait et que l’annonce de nouvelles nationalisations et les diatribes violentes contre les spéculateurs avaient un succès fou auprès du peuple. J’avais de mon côté rencontré des paysans d’A… et j’avais essayé de savoir ce qu’ils pensaient ; le plus clair étaient qu’ils étaient Ben bellistes parce qu’ils étaient heureux des mesures prises ; pour quoi ? puisqu’on n’avait rien fait pour leur village. Ceci est la philosophie des masses ou sa bêtise, comme on voudra. Les commerçants étaient hostiles et les quelques gars moniteurs que j’avais pu rencontrer venant de France et faisant partie de la Fédération l’étaient aussi.

« Qu’Aït Ahmed ait joué pour le pouvoir peut-être ; Mohan el Hadj certainement pas. C’était le seul qui avait conservé un poste important et il n’avait pas un caractère à s’engager à la légère ; je pensais donc qu’il y avait quelque chose de plus profond dans ce mouvement. J’ai eu en mains un tract signé de lui où il était question d’arrestations et même de disparitions, où il disait notamment :  » je ne suis pas un produit de la presse française », ce qui m’avait remis en mémoire un propos de copains : que Ben Bella aurait été l’homme de Bourdet. Le mouvement voulait rester pur et ils avaient refusé d’y accepter Belkacem Krim. Quoiqu’il en soit, comment résumer ce mouvement :

– Régionaliste :

Les Kabyles ont l’impression d’avoir été lésés parce qu’ayant beaucoup souffert de la guerre, tout ce que le régime a fait jusqu’à présent , est spectaculaire mais ne s’est traduit en rien de concret pour eux. Ils exportent en France une quantité de travailleurs et craignent que la France exaspérée par les mesures ne dise : « Eh! Bien, reprenez les donc » et ce serait pour eux la catastrophe car les familles vivent uniquement des mandats envoyés de France.

Les nationalisations ne les touche pas. La grande partie du pays est pauvre (petites propriétés, économie de subsistance) ; il leur fallait des secours immédiats pour remonter leurs maisons, des bœufs et des tracteurs pour labourer leurs champs, des semences, des techniciens agricoles pour remettre en état leur sol ; cela a été fait pour eux à une trop petite échelle. Les quelques grandes fermes de la vallée de La Souman ont été prises sur des marais ; il n’y a donc pas eu de spoliation ; le départ des français est plutôt une catastrophe car les relations étaient très bonnes depuis la fin de la guerre et les paysans préféraient travailler pour des européens que pour des comités de gestion. Un petit colon resté dans le coin jusqu’au dernier moment a été nationalisé juste avant mon départ ; il servait de conseiller technique à la ferme collectivisée du voisinage. La S.A.P. sorte d’organisation pour l’aménagement des sols, avait fait un très bon travail entre autre contre l’érosion, pour la taille des arbres, le greffage, a été plus ou moins désorganisée par le départ des européens. Un des représentants, resté là, mais ayant changé de service, me disait que les fellahs avaient tout bonnement refusé de recevoir dans les champs les types qui le remplaçaient. Enfin, que ce soit un mouvement régionaliste ou non, il faut en tenir compte, puisqu’il a toujours existé ; les bretons sont régionalistes, et peu importe car ils ne meurent pas de faim ; ici, la misère est top grande pour durer.

– Bourgeois :

« Les Kabyles sont des hommes d’affaires et des travailleurs ; ils ont des commerces parfois importants ; les nationalisations leur ont fait peur car ils ne savaient où cela allait s’arrêter : « c’est facile de distribuer aux fainéants ce que d’autres ont gagné à la sueur de leur front au prix de privations inouïes, qui leur a coûté pas mal d’intelligence et de débrouillardise alors que d’autres se chauffent au soleil ». J’expliquais à mes élèves la phrase célèbre de Rousseau : « La terre n’est à personne et ses fruits sont à tout le monde ». Je me suis aperçue alors qu’on pouvait l’interpréter très actuellement en Algérie ; je leur disais : « il n’est pas juste que certains profitent alors que d’autres sont dans la misère. Un Kabyle (j’ai su par la suite que son père avait une petite entreprise de liège à D. qui venait d’être nationalisée), m’a dit oui, à condition que ce ne soit pas des faignants. C’est facile de prendre ces belles terres bien cultivées, mais dans un an, comment seront-elles ? Les algériens et les kabyles (assez intelligents pour le reconnaître) n’ont pas le sens de la chimie, de la technique, des fermentations ; comment vont-ils se débrouiller par exemple pour faire du vin l’an prochain ? Lorsqu’on est en contact avec la réalité concrète, que l’on a pu juger comme je l’ai fait en Israël de la différence entre les pays israëliens et arabes, on commence à se poser des questions. La démagogie c’est une chose ; la réussite économique une autre. Certains ici regrettent la révolution, disant qu’elle est arrivée 50 ans trop tôt, peut-être n’en aurait-on pour preuve que certains mots d’ordre rétrogrades du FLN, celui de la guerre sainte par exemple. La grande bourgeoisie a toujours été collaboratrice, mais ici, cela recoupe une réalité économique précise et importante il me semble, pour l’avenir de l’Algérie. Car la masse du peuple est illettrée et les intellectuels n’ont pas l’air d’être tellement pour le socialisme comme c’était le cas en Russie. Ben Bella ayant évincé tous ceux qui professionnellement auraient été capables de rendre service au pays afin d’avoir sous sa main des gens faciles à manier.

« Sur ce point, je n’ai rien de précis, car je n’ai pu avoir aucun contact ici ; à Alger non plus à mon passage. Un fait à ajouter : ici il y a une école de sages-femmes ; leurs cours théoriques devraient être commencés, le docteur européen ne les fera pas, bien qu’ils soient préparés et que lui de son côté soit très apprécié par tous ceux qui le connaissent, parce qu’à Alger on n’est pas d’accord avec sa méthode – on prendra sans doute les frères égyptiens ou bulgares…

« … J’ai parlé avec un jeune kabyle de B. : j’ai su incidemment qu’on n’était pas content là-bas et je lui demandai : « qu’est-ce qui ne va pas au fond ? ». Il ne voulait pas me répondre car sa position est délicate, mais finalement nous sommes tombés d’accord : le malaise est profond et économique. Avez-vous vu, m’a-t-il dit ce qu’on a fait dans la région d’Oran ? Ben Bella a soigné particulièrement son département ; le pipe-line, qui rationnellement pourrait aboutir à un port kabyle (Djidjelli ou Bougie) (Bougie est déjà équipé pour cela) doit aboutir à Arzew en Oranie, en cela au prix de 400 km de conduites de plus…

« Je ne sais ce qui se passe en ce moment, mais les prix augmentent dans des proportions importantes et les mesures financières ne vont certes pas faire revenir la confiance. »

3 réponses sur “Lettres d’Algérie”

  1. La description de la nationalisation et du soit disant « socialisme » en Algérie fait écho à la période des collectivisations en Tunisie. Bains de sang, suicides, privations, famines et exode rural ont ouvert la porte à la corruption généralisée et à la décapitation de la gauche. Le capitalisme sauvage, le FMI, la banque mondiale et les multinationales se chargeront du reste.

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