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Déclaration du M.L.N.A.

Textes publiés dans Le Libertaire, n° 404, 11 novembre 1954


Le Mouvement Libertaire Nord-Africain dénonce le colonialisme comme véritable responsable de la situation actuelle de l’Algérie.

Il constate que le terrorisme est la conséquence logique de 124 ans d’expropriations, de massacres, d’hécatombes au service de la mère patrie, de surexploitation, de répression, d’analphabétisme, d’étouffement de la personnalité culturelle, spirituelle et morale algérienne.

Il souligne que le déploiement des forces répressives militaires, policières et civiles aucunement en rapport avec la gravité des attentats témoigne de l’affolement d’un régime qui est prêt comme en 1945, où il y eut 45.000 victimes, à noyer dans le sang toute velléité de la population misérable à grossir les rangs de ceux qui ont pris les armes.

Il dénonce le caractère provocateur et mensonger de la presse colonialiste s’efforçant de créer un climat de panique favorable [a]u déchaînement de la pire des répressions.

Il s’élève contre le caractère arbitraire des détentions de militants et responsables du M.T.L.D. qui sont maintenus au secret, leur manifeste sa solidarité ainsi qu’à celle de tous les autres militants anticolonialistes.

Il s’élève également contre la saisie illégale des journaux anticolonialistes et les perquisitions illégales dans les locaux des organisations anticolonialistes.

Il souligne le véritable visage du prétendu colonialisme « éclairé » prétendant donner l’essor économique en Afrique du Nord tout en l’asservissant politiquement, et une amélioration sociale et son fiasco lamentable.

Il met en garde les travailleurs et militants contre cet autre colonialisme « éclairé » de soi-disant nationalistes et anticolonialistes et qui consisterait à remplacer dans l’exploitation le gouvernement actuel par un[e] autre équipe complice du gouvernement français, la bourgeoisie actuelle par une bourgeoisie nouvelle.

Il appelle tous les travailleurs nord-africains à prendre conscience de la nécessité d’une lutte révolutionnaire commune.

Il fait un appel pressant à toutes les organisations anticolonialistes afin de réaliser d’urgence un front antirépressif.

Il souligne aux organisations révolutionnaires françaises, la nécessité de solidariser avec les peuples luttant pour leur indépendance contre leur ennemi commun l’Etat colonialiste et impérialiste.

Il les adjure de lancer un appel aux travailleurs français afin d’obliger leurs dirigeants à abandonner leur position de « colonialistes éclairés » avec leurs manifestations de solidarité platonique, pour s’engager sur le terrain de la véritable solidarité par de puissantes actions de masse.

LE COMITE NATIONAL

du Mouvement Libertaire Nord-Africain.


Mauvaise foi et colonialisme éclairé

UN couple de jeunes instituteurs qui regagnait son poste, est mitraillé en compagnie du caïd dans un autobus, au cours de la nuit du dimanche 31 octobre au lundi 1er novembre. Notre malheureux collègue a été tué, si sa femme est actuellement hors de danger.

« Que nous nous élevions contre les actes de terrorisme aveugle qui frappent les victimes innocentes », comme le précise la motion adoptée par la majorité du bureau de la section d’Alger du S.N.I. est très compréhensible ; encore fallait-il ajouter, afin de respecter la vérité, que les jeunes collègues se trouvaient en compagnie du caïd qui, pour ne pas utiliser les armes à feu, n’en condamne pas moins la malheureuse population à mourir de faim, en ajoutant son exploitation à la surexploitation de l’Administration, quitte à lui servir d’homme de main lorsque quelque ratissage s’efforce de rechercher l’un de ces terroristes qui méconnaissent les bienfaits de la « mère patrie ».

Où la motion est de la plus insigne mauvaise foi, c’est lorsqu’elle condamne ces terroristes qui frappent « aveuglément même de jeunes collègues métropolitains … ». La motion laisse entendre, sans ambiguïté, que les terroristes savaient qu’il s’agissait d’instituteurs qui regagnent leur poste, où nous étions à la fin du mois d’octobre, et les postes d’instituteurs se rejoignent à la rentrée scolaire. Nos majoritaires avaient le devoir de présenter la relation des circonstances de l’attentat plus objectivement, surtout qu’il a été exploité par la presse colonialiste qui, à l’égal de la presse du Maroc, au moment des événements de Casablanca, ajoutait à l’horreur de l’attentat en spécifiant mensongèrement que la jeune institutrice avait été violée, afin de créer une atmosphère de panique et de répression impitoyable.

On s’étonne, ou mieux, on est abasourdi par le fait que dans le 2e paragraphe de la motion, il est fait état de la nécessité du rapprochement indispensable des populations, alors que le premier paragraphe contribue justement par la présentation dépourvue des élémentaires garanties d’objectivité à créer tous les éléments du divorce de plus en plus grave entre les 2 populations.

Le 3e paragraphe est le plus scandaleux : nos majoritaires, dont les ex-cégétistes n’ont pas pu faire partie, condamnent les terroristes sans appel qui, « avec les meurtriers, doivent être recherchés et punis ». Nos majoritaires n’ignorent pas que les recherches et les punitions sont confiées aux légionnaires, gardes mobiles, C.R.S. et autres gendarmes, en mal d’expéditions punitives depuis l’armistice en Indochine et que l’opposition des instituteurs contre la répression ne les empêchera pas d’exercer leur sens élevé de la justice en ratissant, violant, tuant, suivant les ordres de ceux qui veulent continuer à s’enrichir colossalement sur la misère des fellahs, ouvriers agricoles, mineurs, dockers, etc…

Mais, tranquillisons-nous : le S.N.I. ne sera-t-il pas là pour limiter les dégâts, alors que lui-même, en réclamant que « les meurtriers et les terroristes soient recherchés et punis », aura contribué à mettre en branle la machine répressive (on ne peut, en effet, employer une autre expression) ?

Pour nos réformistes, le problème est d’une simplicité enfantine : l’action vigilante des forces de l’Ordre, animée par un sens élevé de la justice, « punissant » les terroristes, nous conduirait, grâce à la motion de la Section d’Alger, inspirée par la motion de l’Union française adoptée au dernier Congrès des Instituteurs, à un rapprochement et à une « possibilité d’avenir pour la recherche d’une solution démocratique. Qu’avec prudence et peut-être même avec angoisse (si les responsables n’arrivaient plus à maintenir l’ordre ?!) cela est dit. On croirait entendre un fidèle écho du discours de Mitterrand, au cours de son voyage-programme en Algérie.

Non, camarades majoritaires, le terrorisme n’est pas un fait isolé en soi, ni provoqué par les émissions de la rad:o du Caire, comme lé fait valoir avec tant de perspicacité (!) le gouverneur général de l’Algérie. Le terrorisme est la conséquence, en Algérie, de 124 ans d’expropriation, de surexploitation, de répression, de massacres, d’hécatombes au service de « la mère patrie », d’analphabétisme, d’étouffement de la personnalité culturelle et morale de l’Algérie, de l’hypocrisie démocratique et colonialiste.

Le terrorisme, c’est le seul espoir des fellahs et ouvriers agricoles à 250 fr. par jour, des centaines de milliers de chômeurs, d’émigrés, refluant vers les bidons villes, s’engagent dans une lutte à mort pour l’indépendance, car les colonialistes français et leurs séquelles de béni-oui-oui représentent pour eux la seule exploitation.

Le terrorisme et la lutte pour l’indépendance, c’est la solidarité des nationalités contre l’ennemi impérialiste commun et la réalisation de l’unité continentale politique, économique et sociale.

Actuellement, « la recherche des terroristes », suivant le vœu exprimé par les majoritaires du bureau de la Section d’Alger du S.N.I., est organisée ; des centaines de responsables, militants nationalistes et communistes dont on ignore où ils sont détenus, les locaux perquisitionnés, les journaux saisis sous l’impulsion des maires constituant des milices, comme à Sétif, en 1945, où il n’y eut pas moins de 45.000 victimes, menaçant les responsables de les faire remplacer s’ils sont incapables de rétablir l’ordre (avec beaucoup de tortures, de sang et de camps de concentration).

C’est alors qu’on réalise la faiblesse du mouvement nationaliste algérien : la C.G.T., dont le secrétaire Benoît Frachon est venu exprimer la solidarité des travailleurs de France (1) à l’égard des travailleurs d’Algérie, est encadré (jusqu’à quand ?) par les staliniens avec leur colonialisme éclairé, type accord de Genève et autonomie interne à la Tunisie. Le mouvement syndical se trouve, par ce fait, désarmé devant le déchaînement aveugle de la répression. Et une tâche s’impose aux syndicalistes révolutionnaires et aux militants nationalistes travailler à la constitution d’une confédération spécifiquement algérienne, indépendante des préoccupations du Politburo et de ses négociations avec les bons bourgeois français, même si ces derniers sont des colonialistes éclairés, une confédération qui ne monnayera pas l’indépendance nationale contre un nouveau colonialisme éclairé pro-américain, mais qui, le colonialisme abattu, marchera par la solidarité révolutionnaire internationale vers le véritable communisme et la véritable paix.

Fernand


(1) A quand la grève générale de solidarité contre la répression ?

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