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Pour en finir avec les flottements

Article paru dans El-Oumami, n° 21, janvier 1982, p. 10

One of the busiest and most popular streets in the Casbah of Algiers. (Photo by Christine Spengler/Sygma/Sygma via Getty Images)

La mobilisation des femmes à Alger contre le projet de statut personnel continue. Après les rassemblements qui ont eu lieu au mois d’octobre à l’appel du Collectif des femmes, la mobilisation a repris au mois de décembre. Le 14 décembre : rassemblement devant le siège de l’APN. Les femmes ont été reçues par les flics en civil et en uniforme, pour des injures et par des coups. Malgré la répression, le collectif des femmes a appelé à un autre rassemblement le 23 décembre, cette fois-ci en plein centre-ville, sur les marches de la grande poste.

Les conditions difficiles dans lesquelles se fait le travail d’information et de mobilisation et le sabotage de celles qui prétextent que les « femmes ne sont pas encore prêtes à descendre dans le rue », « qu’il faut d’abord organiser des débats » avant d’appeler à des actions concrètes, pour ne pas faire le travail de mobilisation, expliquent largement qu’il n’y ait pas eu beaucoup de femmes au rassemblement du 23 décembre.

Rappelons par ailleurs qu’à Oran, une grève a eu lieu le 14 décembre en milieu étudiant. Une assemblée générale s’est tenue et une motion de soutien au Rassemblement d’Alger a été adoptée.

Cependant les conditions difficiles dans lesquelles se fait le travail de mobilisation ne peuvent justifier le recours à des méthodes qui, pour le moins qu’on puisse dire, désorientent et affaiblissent les femmes qui participent au mouvement. Ainsi en est-il par exemple de l’attitude qui consiste à jouer au plus fin avec l’Etat bourgeois en demandant le respect de la « Charte nationale » et de la constitution dans l’espoir d’éviter des coups durs ou d’échapper aux calomnies (« agents de l’impérialisme », etc.). Avec une telle attitude, il est vain d’espérer quoi que ce soit. Les autorités répondent que les textes officiels sanctionnent déjà l’égalité des droits. Et puis, la Charte et la Constitution… n’autorisent pas les travailleurs et les femmes à descendre dans la rue. S’il y a des problèmes, ils n’ont qu’à les poser dans le cadre des structures officielles (UGTA, UNFA, etc.). Bref, il ne sert à rien de se cacher derrière les textes officiels à partir du moment où on a le courage de descendre dans la rue.

Mais, répondent certaines, comment entraîner les femmes sous-informées, hésitantes ou qui ont peur ? En tous cas, il serait illusoire de penser que la meilleure façon de les mobiliser serait de leur cacher l’enjeu réel de la bataille. D’ailleurs, il suffit que la police intervienne ou que les autorités menacent sérieusement les manifestantes pour qu’on ressente le besoin d’un réel travail de mobilisation et de préparation qui consiste à expliquer aux femmes qu’il ne s’agit pas d’une promenade où on va demander le respect de la « Charte » mais d’une action éminemment politique dans le contexte du pays qui exige à la fois nombre, fermeté et détermination.

Le même raisonnement s’applique évidemment aux autres expédients choisis pour combler la faiblesse de la mobilisation. Ainsi en est-il de l’utilisation des anciennes moudjahidates qui ne sont nullement prêtes à remettre en question leur parenté avec le FLN ni à accepter un travail régulier en dehors en dehors des structures officielles. Et pour cause, ne sont-elles pas pour la plupart aujourd’hui… femmes de bourgeois ?

L’utilisation des magistrates n’est pas non plus heureuse pour le mouvement des femmes. Le légalisme de ces gens explique leur flottements et leur absence lors du rassemblement du 23 décembre et s’explique parfaitement lorsqu’on sait que ces gens-là, même s’ils voient effectivement d’un mauvais œil le projet de statut personnel, sont bien intégrées dans la société bourgeoise et n’ont ni problème de logement ni problème de transport.

Certains proposent de travailler en commun avec l’UNJA et les pagsistes dans l’espoir de briser l’isolement du mouvement des femmes. Il s’agit de voir pourquoi on veut briser l’isolement. Il ne s’agit pas de briser l’isolement pour briser l’isolement auquel cas on se demande bien pourquoi on n’a pas rejoint l’UNFA. Il s’agit de briser l’isolement du mouvement pour atteindre les milliers, les centaines de milliers de femmes et de travailleurs objectivement intéressés pour la lutte contre les discriminations et l’oppression. Or, peut-on croire sérieusement l’UNJA et les pag­sistes sur paroles lorsqu’ils font semblant de s’opposer au projet de Statut personnel ? Et même si cela était vrai, leurs méthodes à savoir le « dialogue » et la « concertation » ont-elles déjà, par le passé, arraché une quelconque revendication ?

Oui, pour arracher ses revendications légitimes, le mouvement des femmes a besoin de briser son isolement. Mais pas à n’importe quel prix. Pas au prix de dénaturer ses objectifs initiaux. Cet isolement est dû en partie au manque de travail à la base et à l’incapacité du mouvement à prendre en charge les revendications sociales pressantes lesquelles peuvent mobiliser un grand nombre d’ouvrières et de ménagères : logements, coupures d’eau, crèches, santé, etc. Il est encore temps pour s’atteler à ce travail. Mais pour qu’un tel travail soit effectivement pris en charge, il est clair que les militantes combatives doivent se convaincre de la nécessité de fixer au mouvement comme objectif à court terme, la liaison avec le mouvement social plus généralement et, en particulier, avec les groupes de travailleurs qui organisent la lutte syndicale dans les entreprises.

Le rassemblement de femmes tenu sur les marches de la Poste le 23 décembre a fait peur. Le dispositif mis en place un quart d’heure après le déploiement des banderoles le prouve : la Poste fermée, la place bouclée, la foule repoussée sans ménagement, les flics nous encerclant et commençant à arracher les banderoles. Et pourtant, nous nous sommes assises sur les marches et avons résisté.
Qu’aujourd’hui des courants crapuleux y voient la confirmation que les femmes ne sont pas assez « mûres » pour sortir dans les rues revendiquer une liberté d’expression est signe que nous leur avons — à eux aussi — fichu la frousse ! Et ils tentent désespérément de décourager des éléments combatifs en croassant que nous n’étions pas des milliers.
Les mêmes courants proposent aujourd’hui de passer à l’offensive en appelant — tenez-vous bien — à… des conférences et des discussions autour du projet du statut personnel (manifestement, il n’y a pas un mais plusieurs projets qui circulent à Alger, donc auquel se fier ?) et ils dénoncent les rassemblements sous prétexte qu’ils n’ont pas été « démocratiquement » décidés !
Mais le plus grave est que des courants qui admettent la nécessité d’aller au-delà du « dialogue » persévèrent dans l’appel au front uni. « Il y a, comme disait Lénine, en arithmétique politique, des opérations un peu plus compliquées que l’addition de tous les éléments d’opposition”. Une opposition flottante et prête à trahir ajoutée à des éléments révolutionnaires véritablement combatifs ne donne pas toujours un résultat positif, il est souvent négatif » (tome 11).
La question de l’autonomie par rapport aux forces opportunistes et conciliatrices se pose avec acuité dans le mouvement des femmes dont les tergiversations, l’inaptitude à la fermeté, l’indécision ont déjà éloigné de nombreux éléments sincères et combatifs : cette question doit être tranchée immédiatement pour en finir enfin avec les pas en arrière.
Au cours la discussion que les déléguées des femmes ont eu avec les députés de l’APN le 16 novembre 1981, le député Bélayat n’a pas pu s’empêcher de dire à propos du projet de statut personnel : « Si on publiait ce texte maintenant, vu la mentalité de notre peuple on en arriverait peut-être aux armes ».
Ces salauds de bourgeois ne perdent rien pour attendre !

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