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De la Marche de 83 à Convergence 84

Article paru dans Le Prolétaire, n° 380, décembre 1984, p. 1-3

Défilé contre le racisme ‘Convergence 84’ le 1er décembre 1984 à Paris, France. (Photo by Patrick AVENTURIER/Gamma-Rapho via Getty Images)

DE LA MARCHE 83 POUR L’ÉGALITÉ ET CONTRE LE RACISME A CONVERGENCE 84 POUR L’ÉGALITÉ
OÙ EN EST LE MOUVEMENT ANTI-RACISTE AUJOURD’HUI ?

Les dix dernières années ont vu se développer une combativité accrue dans les rangs de la classe ouvrière immigrée, notamment, par rapport aux conditions de logement (lutte des foyers), aux droits syndicaux et aux conditions de travail (automobiles, saisonniers, etc.), à l’obtention de la carte de séjour et de travail (lutte des sans-papiers).

Aux grèves de la faim du début des années 1970 ont succédé des luttes à caractère nettement prolétarien comme les magnifiques grèves dans l’automobile pour ne parler que des plus récentes, qui, au-delà des revendications immédiates liées aux conditions de vie et de travail, allaient dans le sens de l’affirmation du droit à l’organisation et de l’égalité des droits syndicaux et politiques pour les travailleurs étrangers, conditions nécessaires du renforcement des luttes ouvrières pour l’avenir. L’opération “régularisation des sans-papiers” du gouvernement de gauche en 1982 est la “reconnaissance” de l’importance de ces luttes par la bourgeoisie française en même temps qu’une tentative réussie, pour l’instant, de diviser les travailleurs immigrés en bons et mauvais ; les clandestins entrant dans la deuxième catégorie.

Cette opération a été préparée par les états-majors politiques et syndicaux qui, des socialistes aux communistes, jugeaient indispensables de contrôler les flux migratoires en fonction des besoins économiques et de la paix sociale, et même de fermer les frontières, pour le PCF, tout en proposant des projets de loi, des chartes sur l’immigration, etc. pour définir les statuts à géométrie variable des immigrations. L’immigration familiale, la carte de 10 ans sont des démonstrations pratiques de la continuité de la politique avant et après mai 81 ; il ne s’agit nullement de définir des droits égaux pour tous mais de saucissonner les travailleurs immigrés en tranches socio-économiques adaptées au banquet national.

En pratique, l’opération régularisation déboucha sur les, désormais, fameuses grèves de Talbot-Citroën, donnant à toute la classe politique officielle l’occasion d’hurler au terrorisme et à la manipulation intégriste. Comment s’étonner alors de la vague de crimes racistes qui s’en est suivie ?

Ce qu’il importe de constater, c’est qu’une politique déterminée (il ne saurait être question d’inconséquence à ce niveau-là à moins de prendre les Mitterrand, Mauroy, etc. pour des naïfs ou des imbéciles), conduit, dans des circonstances données, à libérer certains “réflexes” pour tenter de maîtriser un processus qui tend à déraper ; l’hystérie du discours engendre le crime en pratique.

A leur tour ces réactions chauvines et réactionnaires conditionnent l’évolution politique ; tout ceci étant évidemment relié à la situation économique générale qui augmente inéluctablement les contradictions
sociales et dévoile les projets politiques des uns et des autres. Il est donc tout à fait faux de ne voir seulement dans la politique actuelle que des promesses non tenues, contradictoires avec les idées d’une gauche qui ne saurait pas choisir, serait hésitante, etc. et ferait, en dernière analyse, involontairement le jeu de la droite. Dire ou présenter les choses de cette manière, c’est avoir la mémoire courte et ignorer les années 70, ou croire naïvement que la politique de gauche s’élabore sur la base des opinions des militants des partis de gauche. A-t-on jamais vu une guerre être menée par la discussion démocratique des simples troufions ?

La situation politique actuelle ne tombe donc pas du ciel, ni n’est le fruit du hasard ou de la folie ; elle est le résultat d’une politique anti-ouvrière consciente combinée à des facteurs historiques (guerres
anti-coloniales) et aux exigences des différentes couches bourgeoises, semi-bourgeoises, moyennes, etc. y compris l’aristocratie ouvrière qui aspirent à la sécurité et à la stabilité relative des années 60 même si cela doit se faire en précipitant encore plus le prolétariat des métropoles, le prolétariat et les masses sans réserve des pays dominés dans la misère. Il sera toujours possible de pleurer hypocritement. ensuite sur les Éthiopiens qui meurent de faim.

CONVERGER VERS QUOI ? COMMENT ? ET POURQUOI FAIRE ?

La marche de 83 est née en réaction à la vague de crimes racistes et anti-jeunes de l’été 83.

Contrairement aux luttes ouvrières qui ont plus ou moins bien réussies à se dégager de l’influence paralysante de l’opportunisme syndical, surtout dans la lutte des foyers avec la création d’un comité de coordination des foyers en lutte, et après des années de lutte et d’expériences le mouvement anti-raciste de 83 est né à l’image des premières grèves de la faim au début des années 70, encadré et chapeauté par des forces sociales et politiques liées à l’Eglise et à la gauche, comme la Cimade et les syndicats CFDT et CGT ; les organisations du type Cimade jouant le rôle de passerelle entre les travailleurs immigrés isolés et souvent inorganisés et les organisations traditionnelles du mouvement ouvrier français (1).

Un an après, Convergence 84 réédite l’initiative de 83 sans en avoir tiré un bilan ou plutôt en en reproduisant les aspects les plus faibles et donc aussi les plus dangereux pour le renforcement d’un anti-racisme véritable.

En effet, malgré les désaccords exprimés tout au long du parcours entre les organisations “traditionnelles”, professionnelles de l’anti-racisme, et la coordination nationale de Convergence, distincte du collectif parisien de soutien qui regroupait les premières (2), la simple lecture de la presse de Convergence, et à plus forte raison le contact avec les rouleurs, montre une désorientation extrême et une absence de proposition concrète pour ce qui concerne le futur immédiat et montre du même coup l’absence d’alternative.

Bien que Convergence affirme ne pas vouloir mobiliser pour revendiquer, elle revendique cependant une égalité abstraite que tout le monde peut accepter en paroles. C’est le cas d’une organisation comme la Cimade, ce qui n’empêche pas celle-ci de se prononcer en faveur des dernières mesures gouvernementales sur l’immigration familiale ; on pourrait multiplier les exemples sur les quotas, le FAS, etc. toutes ces mesures discriminatoires qui se combinent avec des déclarations de principe sur l’égalité, la fraternité et la liberté.

Bien que Convergence affirme ne pas vouloir mobiliser pour organiser, elle s’empresse de critiquer de la manière la plus abstraite possible la prétention des organisations anti-racistes à vouloir représenter le mouvement et à l’organiser selon ses propres objectifs. Loin de renforcer la lutte elle introduit l’idée que toute organisation est par nature un obstacle à la lutte. Si certaines organisations sont des obstacles à la lutte, ce sur quoi nous pouvons être en accord, il faudrait en expliquer les causes.

Ce qui ressort des critiques multiples développées sur les thèmes de l’organisation et du mouvement revendicatif, est une équation du style organisation + revendication = sectarisme.

Cette équation on la retrouve dans l’opposition, abstraite une fois de plus entre repli sur soi et ouverture, avec pour corollaire, le postulat que Convergence, elle, se branche sur la réalité, veut rencontrer directement les jeunes, etc. La phobie de la récupération est la traduction sentimentale sur le plan politique de ce rejet du mouvement organisé et revendicatif.

Ces attitudes et positions, plus ou moins clairement revendiquées non seulement par les “convergents” mais aussi par les jeunes prolétaires eux-mêmes en réaction à l’immobilisme social qui prévaut aujourd’hui, appellent quelques remarques.

Toute lutte implique une direction générale qui trace la marche à suivre. Pour que la revendication de l’égalité pour tous ne se perde pas dans le général et l’abstrait, il faut nécessairement la définir concrètement, c’est-à-dire lui donner un sens précis en rapport avec la lutte en cours. Le seul mot d’ordre général et concret qui indique avec clarté le sens des luttes particulières nées sur le terrain de l’immigration est celui du refus de tout contrôle de l’immigration, c’est-à-dire du refus de toutes les mesures discriminatoires sur le plan politique et syndical qui, de fait, aujourd’hui, sont appliquées en fonction de critères tels que la nationalité, le salaire, le comportement public, etc. La moindre concession dans ce domaine conduit automatiquement à faire de l’immigration un phénomène à part et à donner aux travailleurs immigrés un statut particulier ; bref, soit à accepter l’ordre des choses ou à vouloir simplement l’aménager sans modifier les rapports sociaux généraux qui fondent la situation actuelle.

A ceux qui trouveraient cette revendication utopique, nous pouvons répondre par avance que tout changement social parait toujours utopique. De plus, une indication générale n’a pas pour but sa réalisation immédiate mais sert à donner le sens général du combat en le définissant concrètement. Si l’égalité pour tous est bien une revendication générale, elle n’en demeure pas moins abstraite, coupée de la réalité et donc acceptable par tous, y compris par le raciste Le Pen qui défend l’égalité pour tous les français quelques soient leurs religions, leurs origines, etc. (3).

“Non au contrôle de l’immigration” n’est récupérable que par ceux qui luttent véritablement et sans arrière-pensée pour les intérêts immédiats des travailleurs étrangers et par voie de conséquence dans l’intérêt plus général des travailleurs français et immigrés.

Par ailleurs, la dénonciation du sectarisme, du repli sur soi, etc. reste là encore général et abstrait si on n’exprime pas concrètement le sens de cette critique.

Bien ou mal, la réalité de la lutte de classes veut qu’un certain développement historique produit certaines organisations. Le regretter est une perte de temps ; en déduire que par nature toute organisation est un obstacle à la lutte est une catastrophe pour le renforcement de la lutte. Le résultat de cette déduction est de renforcer les organisations serviles existantes en drainant vers elles les énergies et les empêchant ainsi de s’organiser indépendamment sur une base et pour des méthodes et des objectifs qui lui soient propres. De fait, Convergence en est réduit à jouer le rôle de la mouche du coche ou de la bonne conscience universelle par rapport à des organisations anti-racistes traditionnelles dont elle critique l’insuffisance, l’apathie, l’hésitation, etc. En critiquant d’autre part la récupération gauchiste, minoritaire, le repli sur soi (veut-on parler des Assises de Lyon qui avaient “expulsé” le soutien “français” ?) et en ne proposant aucune autre alternative, elle aboutit à empêcher qu’une indépendance de lutte se manifeste en s’organisant pratiquement pour tenter de regrouper ceux qui doutent de l’efficacité du dialogue entre associations et pouvoirs publics et lui préfèrent la lutte ouverte et directe contre tous ceux qui d’une manière ou d’une autre se font les larbins actifs ou passifs d’une politique anti-ouvrière et anti-immigrée.

Ce choix, loué par les uns parce qu’ils n’ont pas à craindre de devoir s’affronter à une force organisée et indépendante, et craint par les autres, comme Delorme de la Cimade par exemple, parce que la violence risque de déboucher sur des révoltes dans les quartiers au lieu d’être canalisée dans les canaux inoffensifs de l’animation socio-culturelle et de gestion de la misère, conduit à une impasse et ne peut que contribuer à plus long terme à une démoralisation et à une démobilisation. N’est-ce-pas le sentiment exprimé par d’ex-marcheurs de 83 et qui reflète probablement l’état d’esprit de nombreux jeunes prolétaires après que le rassemblement de décembre 83 se soit dilué dans un enthousiasme sans perspective ?

La marche de 83 et Convergence 84 ont vu la mobilisation des jeunes
dits de la deuxième génération ; il s’agit d’une autre fraction du prolétariat que celles qui ont participé aux luttes des foyers, des luttes des sans-papiers, de l’automobile, etc. néanmoins ces luttes qui amènent des couches différentes sur le terrain de la lutte entre les classes peuvent et doivent converger pour s’opposer de plus en plus radicalement à tout contrôle de l’immigration.

Les communistes révolutionnaires doivent organiser l’action dans cette
perspective en s’appuyant sur tous les éléments d’avant-garde qui se dégagent et se dégageront des différentes luttes menées sur les différents fronts de classe. Cela signifie pratiquement :

1) Participation active aux différentes luttes qui se mènent sur des
terrains d’intervention tels que le logement, l’usine, l’obtention de papiers pour les clandestins, la lutte contre les violences racistes, les luttes menées par les familles victimes du racisme, etc.

2) Défense d’une lutte prolétarienne indépendante dans les faits et pas seulement en paroles. Il ne suffit pas, en effet, de dénoncer les faux-amis pour satisfaire il cette exigence ; pour que cette dénonciation ait une valeur pour les masses en lutte, et non pas seulement pour les
communistes révolutionnaires elle doit se réaliser dans l’action en cours et sur la base de la pratique des différentes forces présentes dans les luttes.

3) Unification des différentes luttes. Dans cette perspective il faut faire converger les différentes luttes et non pas les opposer les unes aux autres ; par exemple : les luttes dans les usines aux luttes des jeunes dans les quartiers. La complexité des rapports de classe qui tend à dépouiller le prolétariat de toute solidarité effective pour le réduire à une masse d’individus étrangers et hostiles les uns aux autres, crée les conditions de l’éparpillement des luttes. SEULE L’ORGANISATION CONSCIENTE DES DIFFÉRENTES LUTTES EN UN MOUVEMENT GÉNÉRAL QUI SUPPOSE UNE INDÉPENDANCE DE CLASSE peut dépasser cet isolement relatif à condition que cette indépendance de classe ne nie pas les mouvements particuliers mais cherche au contraire à les insérer dans une perspective unique.

Non au contrôle de l’immigration !
Pour l’égalité des droits politiques et syndicaux entre travailleurs français et immigrés !
Pour une lutte prolétarienne indépendante de toutes les forces bourgeoises !
Non au dialogue, oui à la lutte directe !
Contre les divisions entre prolétaires, le travailleur clandestin n’est pas l’ennemi de son frère de classe !
Pour l’unité combattante entre les travailleurs quelques soient leurs nationalité, leur sexe, leur âge !


1) Cf. E… comme Esclaves, éditions Alain Moreau ; chapitre 8 : grève de la faim pour la carte de travail, p. 293.

2) Se reporter à la presse de novembre et à l’article du MRAP, paru dans “Le Monde” du 5/12/84.

3) La lecture de l’article d’Etienne Balibar, membre du PCF, paru dans “Le Monde” du 1/12/84 en page 2 est instructive à cet égard. S’appuyant sur l’idée de l’égalité pour tous, défendue par Convergence, il y dit dit : “les rouleurs de Convergence ont… placé très haut la barre. Ils ont pris le risque de globaliser toutes les revendications…”, ce faisant ils ont dénoncé “comme intoxication et imposture le faux problème de l’immigration…” et de conclure que c’est à la gauche d’entendre le message pour agir. Dans le même temps on n’hésite pas à assimiler les revendications particulières à des mesures de protection et d’assistance. Qui récupère quoi ?

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