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Maxime Rodinson : Intégrisme et intégrisme

Article de Maxime Rodinson paru dans Le Monde, 14 mai 1983

A man bleeding with head injury is taken away by friends when Hezbollah forces attack leftist students on the street outside Tehran university campus, on the occasion of Cultural Revolution, 21st April 1981. The Cultural Revolution (1980-1987) was a period following the 1979 Islamic Revolution in Iran where the academia of Iran was purged of Western and non-Islamic influences to bring it in line with Shia Islam. (Photo by Kaveh Kazemi/Getty Images)

LA puissance des mots est étonnante. Il parait impossible d’obtenir qu’on renonce à ce que les scolastiques appelaient le réalisme : raisonner comme si les mots recouvraient une réalité bien déterminée, comme s’ils étaient autre chose que des étiquettes pour des concepts aux limites vagues et fluctuantes, se chevauchant, débordant les uns sur les autres.

Ainsi du mot “intégrisme” et de son équivalent (approximatif) “fondamentalisme”, aux racines anglo-saxonnes. La réalité, ce n’est pas ce mot-ci ou ce mot-là. Ce sont des phénomènes multiples, plus ou moins apparentés. Rien de plus.

Parlons de l’intégrisme musulman. La religiosité, l’attachement aux rites traditionnels, au minimum le refus d’un rejet public, d’un détachement ostensible comme celui du laïcisme européen, sont des phénomènes de beaucoup majoritaires dans le monde musulman. Il s’y ajoute la conception très répandue, un moment partiellement refoulée mais toujours vivace, que la religion musulmane contient quelque part le secret d’une troisième voie, d’un royaume de ce monde qui résoudrait, bien mieux que le capitalisme et le socialisme, tous les problèmes politiques, économiques et sociaux. L’Église catholique a très longtemps chéri la même idée : on appelait cela la doctrine sociale de l’Église.

À l’imitation du monde chrétien, on a collé l’étiquette d’intégrisme ou de fondamentalisme sur les tendances qui prônaient le retour à une fidélité sans faille aux dogmes et aux rites traditionnels. On a particulièrement accolé ces termes aux orientations les plus extrêmes dans ce sens, celles qui débordent sur le terrain politique et social, qui prônent un État et une société intégralement musulmans, où la fidélité serait obligatoire et sanctionnée.

Khomeiny a appliqué cette doctrine extrême en Iran avec les sanglants développements que l’on sait et qui, fort justement, ont horrifié le monde. Je puis le souligner avec aisance car je mettais en garde dans ces colonnes contre des conséquences de ce genre à la veille de sa prise du pouvoir, alors que l’intelligentsia de gauche s’enthousiasmait en général pour cette nouvelle forme de “spiritualité politique”.

Le régime intégriste de Téhéran a horrifié à très juste titre. Dès lors, on voit partout de l’intégrisme et partout Khomeiny. On s’affole (un ministre l’a fait il y a quelque temps) devant mille formes de religiosité islamique. Le péril khomeiniste montre son nez à Billancourt et à Flins. Ben Bella faisait de l’intégrisme près de Paris, et la preuve en était que sa femme portait un tchador. Les médias et des plumes de journalistes, en général mieux inspirés, ont relayé pendant quelques jours des terreurs qui remontent loin, et la version conspirative de l’histoire toujours prête à resurgir – ici avec l’aide opportune d’un pro-israélisme viscéral en maints secteurs – a fourni l’image affolante du djihâd déferlant à nouveau sur Poitiers, avec Andropov tirant les ficelles derrière Khomeiny et Kadhafi.

Je suis rationaliste, athée convaincu, et je déteste le fanatisme religieux sans oublier que ce n’est, je pense, qu’une des formes du fanatisme idéologique. Mais, quand on veut lutter contre l’irrationnel, il vaut mieux ne pas laisser soi-même la rationalité au vestiaire. Même et surtout quand il s’agit de l’islam.

Mosquée et tchador

Il y a une tendance générale actuellement chez les musulmans à accentuer des formes de religiosité traditionnelles. Des groupes poussent à une observance accrue. La religiosité ne s’est jamais éteinte. Au lieu de demander une parole d’honneur, si l’on veut avoir des garanties de fidélité à un engagement, on fait jurer sur le Coran. Sauf erreur, on fait jurer sur la Bible très souvent dans beaucoup de pays. Depuis combien de temps n’y a-t-il plus de crucifix dans nos tribunaux ? Bien longtemps, pensent instinctivement beaucoup de nos compatriotes sans grande mémoire, qui se jugent plus “évolués” que “ces gens-là” et naturellement s’en font un mérite personnel – comme si les uns et les autres ne devaient pas tout cela à leur conditionnement social.

La religion, heureusement ou malheureusement, cela existe. Il y a beaucoup d’églises, de temples et de synagogues en France. Il paraîtrait juste qu’il y ait proportionnellement autant de mosquées… et d’autres lieux où on peut faire ses cinq prières quotidiennes, si on veut être dévot. Il est permis de les faire n’importe où.

Le vêtement féminin est, curieusement, le lieu préféré des critères de religiosité dans la tradition musulmane comme dans la tradition chrétienne. Un vêtement est un signe. Les musulmans religieux poussent à porter un voile. Il y a cent sortes de voiles. Le tchador iranien n’est qu’une forme entre autres. Il faut, bien sûr, protester contre une imposition obligatoire de ce signe, surtout sous ses formes les plus incommodes et les plus contraignantes. Mais un voile léger et sans obligation n’est pas plus choquant que le foulard traditionnel (et imposé à l’église) des femmes chrétiennes d’Europe centrale et orientale.

J’ai vu à la télévision Mme Ben Bella avec un voile qui ne rappelait en rien le tchador iranien. De là à soupçonner son époux de vouloir imposer à Paris la loi sanglante de Khomeiny, comme cela a été répété cent fois en quelques jours, il y a loin. Je ne sais rien des ambitions et des projets d’Ahmed Ben Bella, je ne garantis nullement ses idées, ses actions d’aujourd’hui et encore moins celles de demain. Mais je l’ai vu et entendu présider à l’UNESCO, en septembre 1981, une assemblée où on a proclamé une “déclaration islamique universelle des droits de l’homme”. Ces droits de l’homme islamique ressemblent beaucoup à ceux définis ailleurs et d’abord en France : droit à la liberté politique et religieuse, droits de la femme, droits des minorités, droit à un procès équitable, etc.

Tout cela au nom de l’islam. Pourquoi pas ? On peut trouver des références islamiques pour tout, comme des références chrétiennes, juives, bouddhistes ou marxistes. On peut rester sceptique sur l’origine religieuse de ces beaux préceptes. On doit répéter mille fois, comme je l’ai fait devant les amis des “spiritualistes” iraniens et les apologistes de l’islam, que les préceptes ne suffisent pas. Il faut rester vigilant si la tendance qui les proclame arrive au pouvoir quelque part. Mais, en attendant, si on appelle cela intégrisme, il vaut mieux cet intégrisme-là que l’opposé.

Il est bien possible que, pour une période historique, on ne puisse gouverner un pays traditionnellement musulman, canaliser des masses de souche musulmane sans invoquer l’islam. Dans ce cas, islam pour islam, il vaut mieux celui qui trouve des raisons musulmanes de condamner la torture que l’autre. Et même que l’on jure sur le Coran d’être fidèle à cet islam-là.

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