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Chawki Salhi : Panique à Alger

Article de Chawki Salhi paru dans Inprecor, n° 417, octobre 1997, p. 34-33

Gravestones stand in a cemetery October 22, 1997 in Baraki, Algeria. Angered by the suppression of the Islamic Salvation Front (FIS) when elections were suspended in 1992, militant Muslims, most notably the Armed Islamic Group (GIA), have used extreme measures to undermine the government including attacking members of the military and government as well as individuals expressing secular or non-Muslim views like journalists, teachers and members of the clergy. (Photo by Scott Peterson/Liaison)

Alger ne dort plus depuis le massacre de plusieurs centaines de personnes à Haouch Rais dans la dangereuse banlieue est de la capitale. Et ce n’est pas une figure de style. Les rumeurs sur “les militaires qui tuent” étaient colportées par tous les milieux sociaux, toutes les tendances politiques et tous les spécialistes internationaux avant que le soutien américain “aux mesures militaires” prises par le régime, proclamé il y a quelques jours par l’ambassadeur US à Alger, ne provoque ralliement des gouvernements étrangers et apaisement des élites politiques algériennes.

Cela faisait pourtant des mois que des massacres systématiques décimaient la population de hameaux isolés de régions de Tlemcen, Médéa, Blida. Égorgements (même des nouveaux-nés), mutilations sauvages des cadavres, pillage des modestes demeures, vol du bétail. les détails horribles ne manquaient pas. Mais la majorité urbaine de la population n’était pas concernée par ta terreur qui se répandait dans les zones semi-rurales. Le danger le plus préoccupant était ces dizaines de bombes qui semaient la mort dans les endroits les plus fréquentés. Des psychoses collectives périodiques vidaient les artères les plus fréquentées et les voitures inconnues provoquaient des alertes nombreuses.

Il n’empêche ! La campagne électorale avait en mai tenu ses milliers de meetings entre deux alertes mais sans trop y penser. Les plages de l’été étaient noires de monde.

Les privatisations commencent

Le régime Zeroual, malgré la défiance populaire et les accusations publiques de fraude massive, avait obtenu, par les élections, le vernis de respectabilité apparente exigé par les grandes puissances. Aussi, dès les résultats du 5 juin et sans attendre la mise en place du nouveau gouvernement, la partie la plus douloureuse du programme de réformes libérales était entreprise : dissolution d’entreprises dans le bâtiment, l’édition, la distribution ; annonce de privatisation totale de pratiquement l’ensemble du secteur de la chimie et partielle dans l’industrie mécanique et électronique ; compressions d’effectif partout ailleurs.

Le défilé indécent des charognards du monde entier venus partager les dépouilles du secteur industriel étatique mis en liquidation tranchait avec les années d’isolement imposées depuis la chasse aux étrangers commencée en 1994 par le GIA. Se sont aussi succédé visite du patronat allemand et des industriels autrichiens, projets d’investissement de groupes pharmaceutique comme Pfizer et surtout spectaculaire attribution de l’usine de camions de Rouiba et des téléviseurs de Sidi-Bel-Abbès au patron de Daewoo qui promet une mise de deux milliards de dollars dans l’économie algérienne. Les encouragements du FMI insistaient sur la privatisation des terres retardée par crainte d’une crise politique majeure et sur la levée des derrières barrières protectrices de l’économie.

Lors des débats parlementaires sur le programme de gouvernement, début août la plupart des partis à l’exception peu remarquée du RCD, s’étaient fait l’écho des inquiétudes populaires devant le programme du FMI. Les députés du FFS de Aït Ahmed, habituel partisan de pressions économiques des occidentaux sur la dictature algérienne, avaient même, comme leurs alliés du PT, dénoncé l’ingérence dans les affaires du pays de Camdessus (le DG du FMI). De nombreux élus des partis de la coalition gouvernementale (RND, FLN, Hamas) conditionnaient leur soutien au premier ministre Ouyahia, à la renonciation à la privatisation des terres et de l’école ainsi qu’aux fermetures d’entreprises.

Grondement sur le plan social

Sur le terrain des luttes sociales, la résistance s’organisait. Les travailleurs de l’ENAL, après trois mois de grèves, multipliaient les initiatives (sit in…), ceux du complexe sidérurgique de Sider à Annaba (extrême est) contestaient par des débrayages les 6 000 licenciements prévus, ceux de l’usine de camions de Rouiba (prés d’Alger), menacés de perdre plusieurs milliers de postes de travail, étaient au centre des journées d’action unitaires suivies en plein mois de juillet par les trente mille ouvriers de la zone industrielle la plus importante du pays.

Le mouvement de contestation qui s’amplifia et s’étendait à travers le pays n’avait pas de porte-parole ni d’organisation. La direction de la centrale syndicale (UGTA) compromise dans la mise en place du parti de Zéroual, n’avait d’existence que dans les prétendues négociations qu’elle menait au nom de la classe ouvrière avec le gouvernement. Mais les structures locales purent ça et là prendre en charge la protestation comme dans la zone de Skikda (pétrochimie et gaz) et surtout comme à Rouiba où l’union locale joua un rôle central dans la mobilisation.

Bien entendu, ces résonances de collectifs ouvriers menacés par les compressions et les démantèlements étaient très défensives et les actions visaient surtout à contenir le raz-de-marée des licenciements. Le contexte d’insécurité contribuait à diluer les énergies et le programme de dissolution de la classe ouvrière atomisait les travailleurs. Mais ce réveil antilibéral, si tardif soit-il, était un précieux point de repère pour conduire la reconstruction du mouvement de la classe ouvrière et éviter la prise en charge du désespoir social par l’intégrisme.

Le choc de Haouch Errais

La contestation des privatisations et des fermetures d’entreprises sur le terrain des luttes sociales et des débats parlementaires signifiait que la peur était désormais contenue dans des limites supportables. Allégée en ce qui concerne la pression sécuritaire, la société algérienne se remettait à vivre.

C’est après une série de bombes dans divers quartiers de la capitale, une suite de massacres se rapprochant de Médéa à Chréa vers Alger que l’opinion reçoit la nouvelle du carnage de Sidi Moussa (banlieue est d’Alger). Plus de quatre cent personnes égorgées par familles entières, des cadavres mutilés, des dizaines de jeunes femmes enlevées (le bétail aussi …). Juste après, c’est à l’Ouest, à Beni Messous, sur le trajet des résidences de haute sécurité, en bordure de la forêt de Baïnem synonyme de promenade de plein air, qu’un village est assailli, soixante trois morts.

Les jours suivants, les familles sont décimées tout autour de cette forêt (Miramar, Aïn Benian) dans des habitations périphériques un peu isolées.

La panique s’empare alors des habitants de l’Algérois (Baraki, Zghara) qui fuient leurs demeures lorsqu’elles sont isolées et dorment dans les rues proches du commissariat de leurs quartiers. A l’origine des mouvements de panique qui se généralisent à toute la région, des rumeurs d’infiltration intégriste le plus souvent infondées. Sous la pression des habitants effrayés, la police consent à distribuer des armes aux civils, sans l’habituel filtrage politique. On parle d’un millier d’armes ainsi réparties pour Baraki malgré un renforcement plus que conséquent des contingents de militaires dans cette localité.

Qui est responsable des mas­sacres ?

Alors que la fraternisation avec la police est constatée dans les quartiers, la méfiance à l’égard des militaires est affichée. Mais le doigt accusateur contre les militaires qui tuent est peu à peu remplacé par un reproche plus prudent les accusant de ne pas intervenir.

Il n’est pas facile de faire la part des choses dans l’océan de rumeurs colportées par une population choquée et privée de sommeil. Et la pratique du massacre systématique laisse peu de témoins directs.

Il nous a été possible d’établir qu’à Haouch Errais, une cinquantaine d’assaillants dont plusieurs enfants du pays reconnus comme ex-militants du FIS avec parmi eux l’ancien maire de Sidi Moussa élu en 1990, ont procédé au massacre, épargnant les familles proches de leurs combattants. Témoignage poignant paru dans El Watan pour le massacre de Mahroussa (Médéa), il y a plusieurs semaines, que celui de cette jeune fille ayant reconnu son oncle parmi les aggres­seurs et racontant que cet oncle avait tué sa propre mère qui continuait de protester alors qu’il tentait de l’épargner.

Les rumeurs reprises par tout le monde ici parlent de militaires en uniforme, alors que nos témoins ont noté quelques personnes en uniforme, l’arrivée en camions (en fait civils), l’inefficacité de la protection militaire, la carrure des agresseurs… tels sont les arguments avancés pour incriminer l’armée.

L’armée qui, depuis dix ans, a emprisonné des milliers de gens sans raison, torturé des intégristes, brutalisé les populations ratissées, ne semble pas responsable des derniers massacres.

La possibilité de règlements de compte par des milices communales, soupçonnées dans un ou plusieurs meurtres collectifs de 1997, ne semble pas pouvoir être retenue pour les horreurs de ces derniers jours qui se sont concentrées dans les alentours immédiats de la capitale.

L’impuissance du dispositif militaire à protéger les simples citoyens n’a pas besoin d’être expliquée par une machiavélique machination. Aucun déploiement policier ne peut protéger les 28 millions d’Algériens dispersés sur plus de deux millions de kilomètres carrés. La finalité de ce système répressif n’est d’ailleurs pas la protection du citoyen mais celle des classes dirigeantes et de leur pouvoir.

On ne peut exclure bien entendu dans les opérations de ces dix derniers mois que des calculs politiques aient pu conduire certains milieux à vider de leurs occupants les terres riches à la veille de leur privatisation.

Mais l’offensive à allure de génocide de ces derniers jours semble bien avoir surpris et bousculé un pouvoir qui se pensait sorti de l’ornière, à l’image du discours de Zéroual annonçant le 20 août dernier la fin du terrorisme.

Le désespoir des groupes armés intégristes

Cela fait bien longtemps que les groupes armés intégristes sont passés de l’encadrement brutal et barbare des populations à une démarche punitive à l’égard de l’ensemble de la population déclarée mécréante (Ettekfir).

Meurtres, pillages, prise des jeunes filles (et du bétail…) comme butin de guerre à ce peuple impie.

Réfugiés dans des zones montagneuses inaccessibles (Chréa, Zbarbar, …) les groupes armés intégristes organisent ces expéditions punitives qui s’apparentent à des génocides pour rappeler leur existence au moment où le pouvoir plastronne et proclame sa victoire militaire. L’épisode Abassi, qui ne semble pas avoir fait l’unanimité chez les militaires.

A la suite de l’opposition algérienne, éradicatrice comme réconciliatrice, les commentateurs occidentaux ont tout d’abord été frappés par le doute. Le régime Zéroual est-il capable de tenir et d’assurer leur domination sur l’Algérie reconquise ?

La réponse sans équivoque à cette question apportée par l’ambassadeur des Etats-Unis soutenant et les mesures militaires et le simulacre d’État de droit dans le cadre « de la mise en oeuvre des réformes économiques », a vite transformé le concert des interrogations et des interpellations de Zeroual en un garde-à-vous mental respectueux des propos des maîtres actuels de la planète.

Il reste que l’autodéfense populaire, certes encore confuse, est le seul acte de dignité citoyenne à la mesure de l’horreur vécue dans notre pays et c’est le seul moyen pour notre peuple, s’il venait à être armé et structuré efficacement, de combattre les agressions dont il est victime.

2 réponses sur « Chawki Salhi : Panique à Alger »

Quelle horreur ces années de massacres ! Que de traumatismes ! Je découvre l’intervention du FMI…et les privatisations, en parallèle…

En effet, une catastrophe en cache souvent une autre. La destruction des forces productives à cette époque permet de comprendre bien des choses pour la suite…

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