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Une “grande muette” : l’institution sportive

Article paru dans Courant alternatif, n° 57, juin 1986, p. 9-11

Argentina player Diego Maradona outjumps England goalkeeper Peter Shilton to score with his ‘Hand of God’ goal as England defenders Kenny Sansom (top) Gary Stevens (c) and Terry Fenwick look on during the 1986 FIFA World Cup Quarter Final at the Azteca Stadium on June 22, 1986 in Mexico City, Mexico. (Photo by Allsport/Getty Images)

En 1968, le sport a été perturbé par le dysfonctionnement institutionnel généralisé mais l’institution sportive est restée un point aveugle, une oasis non contestée. Le sport apparut alors comme le seul rapport possible de l’homme à son corps. Le corps ne parla pas. L’institution sportive resta « grande muette », un ciment idéologique contre la désagrégation du « moral de la nation ».

C’est en 1968 pourtant qu’un collectif de militantes et de militants marxistes lança le mouvement de contestation de l’institution sportive au travers d’un numéro « historique » de la revue Partisans, un numéro conçu comme « la critique fondamentale » de l’idéologie bourgeoise nichée dans l’institution sportive ». Un numéro où « il importait avant tout de montrer que le sport reflète non seulement les catégories idéologiques bourgeoises ou bureaucratiques, mais encore qu’il est structurellement médiatisé par l’appareil d’Etat, car, comme le dit Marx dans l’Idéologie allemande, « toutes les institutions communes passent par l’intervention de l’Etat et reçoivent une forme politique ». (1)

En 1975, ce collectif de militants crée la revue Quel corps ? qui prolonge le mouvement de contestation de l’institution sportive. Quel corps ? participe au Comité anti-olympique de 1976, au COBA (comité de boycott de la coupe du monde de football dans l’Argentine de Videla) et au COBOM (comité de boycott des Jeux olympiques de Lake Placid et de Moscou en 1980).

L’analyse des rôles économique, politique, militaire et idéologique du sport de compétition – c’est-à-dire du sport institutionnalisé et non de l’activité sportive – (2) débouche sur une remise en question du statut du corps dans les sociétés capitalistes actuelles. Quel corps ? s’efforce d’analyser les processus d’institutionnalisation de toutes les dimensions ou instances de la corporéité puisque le corps ne peut être compris qu’en tant qu’objet-sujet culturel inséré dans la totalité des rapports sociaux. Puisque le corps est une institution de classe traversée par la lutte des classes.

La sociologie critique est toujours l’indice d’une crise de son objet. La sociologie du sport (3) est en effet le produit de la crise du système sportif et en accentue la profondeur. Une crise qui n’a fait que s’accélérer au cours des quinze dernières années, depuis la brisure du mythe olympique en 1972 à Munich jusqu’au terrorisme du football illustrée par la barbarie sanglante du stade du Heysel en mai 1985.

Pourtant, face au mouvement Quel corps ?, l’illusion réformiste continue de nier l’objectivité des contradictions. Tous les thuriféraires du sport lancent régulièrement des cris d’alarme pour enrayer la violence, stopper les magouilles, arrêter la triche, mettre un terme à l’invasion mercantile, etc. Tous ces médecins du sport sont incapables de concevoir la matérialité institutionnelle objective du sport, son insertion dans les rapports sociaux du capitalisme, bref ses déterminations socio-économiques matérielles.

Aujourd’hui, à droite comme à gauche, voire, malheureusement, à l’extrême gauche, le consensus sportif est total. Dans les lignes qui suivent, nous allons brièvement analyser ce refus compact des milieux sportifs et intellectuels à toute évaluation théorique et politique du sport. Un sport totalement déterminé par les rapports sociaux de production.

LE SPORT “SUR LA TOUCHE”

Le désintérêt massif des intellectuels (journalistes, politologues, militants politiques, etc.) pour l’analyse critique et même la simple prise en considération des pratiques physiques et sportives traduit un “désintérêt de connaissance” manifeste. Le pseudo-intellectualisme dominant de “l’idéologie française” traite souvent le sport comme une question mineure, sans conséquences politiques et sans intérêt théorique. Ravalées au titre de jeux du cirque ou méprisées comme préoccupations de la “plèbe”, les pratiques sportives n’ont pas la place qu’elles devraient occuper dans les sciences sociales, eu égard à leur poids objectif, tant économique que politique, dans l’univers de la modernité

Quand, par aventure, les intellectuels essayent d’aborder la question sportive, c’est souvent pour renforcer les énoncés triviaux du sens commun ou pour idéaliser un univers qu’ils ne connaissent généralement que par leur propre pratique passée ou par les propos rapportés de la « légende dorée du sport ». Le champ des activités physiques et sportives fait office de terra incognita, comme si un phénomène de masse qui touche, à travers le sport-spectacle télévisé, des centaines de millions d’individus dans le monde, n’était pas digne de faire l’objet des mêmes analyses critiques que celles qui se sont portées sur la médecine, la prison, la sexualité, l’éducation, la famille, etc.

Rares sont donc les intellectuels, surtout les gestionnaires de la démagogie populiste, capables de s’arracher aux griseries des « plaisirs du sport » et de comprendre les effets – pour le peuple et sur le peuple – d’une pratique sociale massivement dominante, sinon dominatrice. La plupart, les Pivot, Lalonde et autres Nucera, codifient les préjugés ambiants afin de ne pas apparaître isolés de la « meute sportive » (C. Canetti).

Dans un entretien avec un journaliste de l’Equipe, Roland Barthes donne un exemple de cette attitude magique ou incantatoire qui consiste à parler de ce qui n’existe pas pour mieux ne pas parler de ce qui existe (4). Barthes a recours à l’argumentation émotionnelle.

« J’apprécie certaines valeurs morales. Grâce au sport, on peut prendre de belles habitudes, comme celle qui consiste à respecter l’adversaire (…). C’est pourquoi je souffre devant la sauvagerie. C’est très insupportable. Il y a également l’utilisation politique du sport parce que la planète est partagée entre des conflits, entre des camps. Il fut une époque où il y avait une critique marxiste du sport qui reposait sur une thèse : à partir du moment où il y avait passion, ça se dépolitisait. Cette époque est dépassée. A mon humble avis, il conviendrait que chacun fasse l’effort de penser le sport de façon morale ».

Par une sorte d’ascèse éthique, Barthes voudrait que le sport fût « moralisé » ou pensé de façon « morale ». Il passe un peu vite, ce faisant, sur les analyses socio-politiques, notamment celles se réclamant du marxisme, qui loin d’être « dépassées » montrent au contraire, que les valeurs morales invoquées par le code d’honneur du sport (« fair play », amateurisme, fraternité, etc.) sont en permanence bafouées parce qu’elles sont contradictoires avec la recherche de la victoire à tout prix et la chasse aux records qui caractérisent le sport actuel (5).

RELIGION SPORTIVE ET FAUSSE CONSCIENCE

L’omniprésence du sport dans la vie sociale contemporaine (médias, publicité, sponsoring, spectacles télévisés, langage politique, style de vie, etc.) engendre et exprime à la fois un consensus idéologique massif que nous comprenons comme l’effet de cette religion positive des temps modernes qu’est devenu le spectacle sportif. De la gauche à la droite dans l’ordre politique, de l’immigré au PDG dans l’ordre de la hiérarchie sociale, on constate un enthousiasme militant a-critique, parfois irrationnel ou passionnel, voire fanatique, que l’on voit à l’œuvre par exemple dans le déferlement du football ou du tennis à la télévision et dans l’engouement sans précédent pour les techniques de mise en forme (aérobic, jogging, etc.). Ces « communions magiques » (P. Bourdieu), mystiques parfois, qui produisent et reproduisent le consensus, l’hégémonie totale sinon totalitaire de l’espace réel et imaginaire du sport, contribuent à la sacralisation de la “religion athlétique” (Coubertin). La démarche scientifique critique se heurte alors à tous les mécanismes de défense opérant dans les champs religieux : adhésions aveugles, croyances collectives, mystifications idéologiques (6).

Le sport est l’univers de l’évidence, de la doxa, c’est-à-dire de ce qui, dans une société comme la nôtre, est admis comme allant de soi. A cet égard, comme dans la religion, l’univers magique et les sphères enchantées, se manifestent des forces collectives de crédulité obligatoire, de croyance unanime ou de “foi enracinée” pour reprendre les termes de M. Mauss (7).

S’il est vrai que le sport comporte, comme la magie, des rites, des représentations, des mythes, des pratiques sacrificielles et incantatoires, des croyances en l’action de forces bénéfiques ou maléfiques (ce fameux « jus », cette « pêche », cette “frite”, qualités d’excellence des sportifs qui réussissent ou la “malchance”, la “poisse” des vaincus), alors on peut parfaitement dire du sport ce que Mauss dit de la magie en tant que phénomène intermédiaire entre la technique et les sciences d’une part, la religion d’autre part. En effet, pour expliquer la ténacité des “croyances obligatoires de la société”, « la croyance collective, c’est-à-dire traditionnelle et commune à tout un groupe », Mauss suppose une foi a priori, une adhésion telle que rien ne peut l’ébranler.

Ces désirs collectifs ressortissent au besoin religieux au sens fort du terme qui met en scène les liturgies et cérémonies sportives comme autant de “messes”, rites païens, tètes solennelles, commémorations mystiques dans les “temples”, « enceintes sacrées », “cathédrales”, “mecques” du sport.

L’anthropologie religieuse, archaïque, régressive même, ce fond magique, animiste parfois (8) qui perdure dans le sport contemporain explique, selon nous, les stratégies mentales ou institutionnelles, généralement inconscientes et non intentionnelles de la mauvaise foi, les états affectifs, générateurs d’illusions collectives, les attitudes de ce que Mauss appelle encore « la collaboration magique » qui engendrent tous les procédés de dissimulation, de falsification, de diversion qui renforcent l’impensable et l’impensé de la réalité sportive. Nous avons longuement analysé ailleurs quelques procédés typiques des opérations de camouflage qui empêchent de faire advenir la vérité de l’institution et le sens des pratiques (9).

IDEOLOGIE SPORTIVE

Le discours sportif est essentiellement une prédication idéologique, un discours performatif qui décrète existant ses souhaits. Cette « pensée du désir » (Freud) affirme la réalité de ses illusions, dans un discours « positif », apologétique qui énonce, avec l’assurance de la croyance légitime, un corps de valeurs, de jugements de valeurs et en fin de compte une conception du monde.

Malgré les dénégations, le sport représente à l’état pratique une vision spontanée du monde (ou un ensemble syncrétique de visions du monde) qui se rattache à d’autres visions du monde (par exemple la vision positiviste du “progrès” ininterrompu ou la vision néodarwinienne de la lutte pour la vie) qu’il renforce et popularise. Par ailleurs, au sein de la nébuleuse idéologique sportive, s’affrontent différentes visions du monde plus ou moins compatibles. L’idéologie de la compétition représente par exemple une constellation de prises de parti, de visions partisanes où l’on voit s’opposer une conception rigidement élitiste, ségrégationniste (le sport sert à consacrer les forts et uniquement eux, thème qui a connu son heure de gloire avec le sport national socialiste et qui connaît un certain regain avec les thèses sociobiologiques de la nouvelle droite) et une conception “plus démocratique” (la compétition doit permettre la promotion de tous).

Bref, pas plus que les autres pratiques et institutions sociales, le sport ne saurait prétendre à la “neutralité axiologique” même si un des piliers majeurs du discours sportif est son affirmation d’apolitisme et de « neutralité politique ». Nous voudrions ici rappeler avec Max Weber que “toute activité et, bien entendu, aussi, suivant les circonstances, l’inaction, signifient par leurs conséquences une prise de position en faveur de certaines valeurs et par là même, en règle générale, – bien qu’on l’oublie volontiers de nos jours -, contre d’autre valeurs” (10). Les principaux axiomes du discours sportif (charte idéologique des vertus morales et religieuses : fraternité, esprit de corps, illusion idéaliste d’un âge d’or des origines, théorie de la récupération, thèse du sport dévoyé, etc.) ont permis de comprendre à quel point l’institution sportive représente un appareil d’Etat, un appareil d’hégémonie (Gramsci).

Le but de ce court article n’était pas de « décortiquer » les principaux axiomes du discours sportif. C’était d’abord de montrer que l’idéologie sportive apparaît aujourd’hui comme un exemple parfait de la fausse conscience ou de la conscience mystifiée (11). C’était ensuite de faire comprendre que la critique du sport s’élargit, bien entendu, à une critique du système social qui le produit. C’était enfin de prouver que, pour toutes les forces ouvrières et progressistes engagées du côté des luttes d’émancipation, contre les formes oppressives du système capitaliste (et des sociétés dite “socialistes” qui ne sont en réalité que des « sociétés capitalistes d’Etats totalitaires »), le terrain sportif doit être aussi un terrain de combats politiques.


NOTES

(1) Partisans. Sport, culture et répression. Paris, Petite collection Maspéro, n° 109, 1972, p. 5

(2) Sur la difficile séparation entre sport et activité physique, voir Michel Caillat, “Le procès sportif : une modernité mortifère », in Actions et Recherches sociales n° 1, mars 85

(3) Voir sur ce sujet Jean-Marie Brohm, Sociologie politique du sport, Paris, Delarge éditeur. 1976 ; Critiques du sport, Paris, du même auteur, Bourgois, 1976.

(4) “Barthes ou la leçon de modestie”, entretien avec Christian Montaignac, in L’Equipe, 24 décembre 1979

(5) Voir Jean-Marie Brohm et Michel Caillat, Les dessous de l’olympisme, Paris, La Découverte, 1984

(6) Sur les mythes du sport dévoyé, de la pérennité du sport, sur la mythologie des champions et les tentatives de sauvetage du sport, voir Jean-Marie Brohm, Le mythe olympique, Paris, Bourgois, 1981.

(7) M. Mauss, Sociologie et anthropologie, Paris, P.U.F., 1978, p. 85

(8) Sur les pratiques d’envoûtement, d’exorcisme ou de magie noire dans le football voir Michel Beaulieu, Jean-Marie Brohm, Michel Caillat. L’Empire football, Paris, Etudes et documentation internationales, 1982, et Jean-Marie Brohm, “La religion sportive”, in Actions et recherches sociales n° 3, novembre 1983

(9) Voir l’ensemble des numéros de la revue Quel corps ?, 28, avenue Herbillon, 94160 Saint-Mandé. Le dernier numéro (n° 30-31) qui vient de sortir est entièrement consacré à l’analyse de l’institution sportive.

(10) Max Weber, Essais sur la théorie de la science, Paris, Plon, 1965, p. 124

(11) Cf Joseph Gabel, La fausse conscience, Paris, Editions de Minuit, 1962 et Norbert Guterman et Henri Lefebvre, La conscience mystifiée, Paris, Le Sycomore, 1979.

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