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Errico Malatesta et Luigi Bertoni : Le problème de la violence

Textes d’Errico Malatesta et Luigi Bertoni parus dans Le Réveil communiste-anarchiste, n° 623, 15 septembre 1923

Fascisti Celebrations, 1923. Additional Hulton Text: Cyclists saluting Mussolini. (Photo by © Hulton-Deutsch Collection/CORBIS/Corbis via Getty Images)

Parmi tous les problèmes que l’homme de cœur et de raison est amené à se poser, il n’y en a peut-être pas de plus délicat, important et troublant aussi que celui de la violence.

Nous vivons dans un monde où le droit du plus fort est toujours le meilleur ; nous sommes forcés de le combattre tel qu’il est et n’avons guère le choix du terrain ni des armes. Il nous faut pour cesser d’être opprimés et exploités opposer une force matérielle, capable de briser la violence dont nous sommes victimes.

S’ensuit-il que nous allons devenir des apologistes du meurtre, des partisans de la violence pour la violence, des fanatiques du gourdin, du poignard, de la bombe ? Nullement. Sans doute nous avons défendu et honoré la mémoire de tous ceux qui sont tombés les armes à la main dans une lutte désespérée pour la liberté. Ce ne furent là nullement des violents, mais au contraire des hommes qui ne voulurent pas se résigner à la violence triomphante et se levèrent contre elle Héros et martyrs, l’humanité leur doit de ne pas être amenée à désespérer à jamais de la justice.

Mais, l’atavisme aidant, il se trouve même parmi ceux qui se disent révolutionnaires des hommes ne concevant pas uniquement une force défensive, mais rêvant aussi de vengeances prolongées, de domination sur d’anciens maîtres, de suppression du droit commun pour les ci-devant privilégiés, sans s’apercevoir que le premier résultat serait de refaire le vieux monde d’inégalité.

Notre camarade Malatesta vient de relever aussi cette erreur dans l’article suivant :

Pourquoi le fascisme a vaincu et continue à sévir en Italie.

La force matérielle peut prévaloir sur la force morale, elle peut même détruire la civilisation la plus raffinée si celle-ci ne sait pas se défendre par les moyens voulus contre les retours offensifs de la barbarie.

Toute bête féroce peut déchirer un galant homme, fût-il un génie, un Galilée ou un Léonard, si celui-ci est assez naïf pour croire qu’il peut dompter la bête en lui montrant une oeuvre d’art ou en lui annonçant une découverte scientifique.

Cependant la brutalité triomphe difficilement et en tout cas ses succès ne sont jamais généraux et durables, si elle n’arrive pas à obtenir un certain assentiment, si les hommes civilisés la tiennent pour ce qu’elle est et si, même impuissants à la vaincre, ils la fuient comme une chose immonde et répugnante.

Le Fascisme qui résume toute la réaction et ressuscite toute la férocité atavique endormie, le Fascisme a vaincu parce qu’il a eu l’appui financier de la grasse bourgeoisie et l’aide matérielle des divers gouvernements qui ont pensé s’en servir contre la pressante menace prolétarienne ; il a vaincu parce qu’il a trouvé en face de lui la masse fatiguée, déçue et rendue impropre à la lutte par cinquante ans de propagande parlementariste ; mais il a vaincu surtout parce que ses violences et ses crimes, s’ils ont bien provoqué la haine et le sentiment de vengeance des victimes, n’ont pas soulevé cette réprobation générale, cette indignation, cette horreur morale qui, semblait-il, devait naître spontanément dans toute âme élevée.

Et malheureusement il ne pourra pas y avoir de soulèvement matériel s’il n’y a tout d’abord révolte morale.

Disons-le franchement, quelque douloureuse que soit la constatation. Des fascistes il y en a même hors du parti fasciste, il y en a dans toutes les classes et dans tous les partis, c’est-à-dire qu’il y a partout des personnes qui, tout en n’étant pas fascistes, en étant même antifascistes, ont cependant l’âme fasciste, ce même désir d’opprimer qui distingue les fascistes.

Il nous arrive par exemple de rencontrer des hommes qui se disent et se croient révolutionnaires et même, hélas ! anarchistes, et qui pour résoudre une question affirment avec un terrible froncement de sourcils qu’ils agiront « fascistement », sans savoir ou ne sachant que trop que cela signifie attaquer sans se préoccuper de justice quand on est sûr de ne courir aucun danger, soit parce que l’on est de beaucoup le plus fort, soit parce que l’on est armé contre un adversaire sans armes, soit parce que l’on est à plusieurs contre un, soit parce que l’on a la protection de la force publique, soit parce qu’on sait que l’attaqué répugne à la dénonciation — cela signifie en somme agir en camorrista et en policier.

Il n’est que trop vrai que l’on peut agir, que l’on agit souvent « fascistement » sans avoir besoin de s’inscrire au parti fasciste, et ce ne sont certes pas ceux qui agissent ou se proposent d’agir ainsi « fascistement » qui pourront provoquer la révolte morale, le sens de dégoût qui tuera le fascisme.

Et ne voyons-nous pas les hommes de la Confédération du Travail, les D’Aragona, les Baldesi, les Colombino, etc. lécher les pieds des gouvernants fascistes et continuer à être considérés, même par leurs adversaires politiques, comme de galants hommes et comme des gentilshommes ?!

Ces considérations, que du reste nous avons faites maintes fois, nous sont revenues à l’esprit en lisant un article de L’Etruria Nuova de Grosseto, que nous nous sommes étonnés de voir complaisamment reproduit par La Voce Repubblicana du 22 août. C’est un article de « son vaillant directeur, le brave Giuseppe Benci, le doyen des républicains de la forte Maremme » (pour nous servir des termes de la Voce), qui explique pourquoi les fascistes ont pu faire en Maremme ce qu’ils ont fait et qui nous a semblé à nous un document de bassesse morale.

Les exploits de brigands des fascistes dans la malheureuse Maremme sont connus. Là plus qu’ailleurs ils ont donné cours à leurs passions mauvaises. De la bâtonnade à sang à l’assassinat brutal, des incendies et des dévastations jusqu’aux menues tyrannies, aux petites vexations qui humilient, aux insultes qui blessent le sens de la dignité humaine, ils ont tout commis, sans connaître de limites, sans respecter aucun de ces sentiments qui sont non seulement les conditions de toute vie civilisée, mais la base même de l’humanité en tant qu’elle se distingue de la plus basse bestialité.

Et ce fier républicain de la Maremme leur parle d’un ton humble, les traite de « gens de bonne foi », mendie pour les républicains leur tolérance et presque leur amitié alléguant les mérites patriotiques des républicains eux-mêmes.

Il « admet que le gouvernement (le gouvernement fasciste) a le droit, a le devoir de se garantir le libre développement de son action » et laisse entendre que quand les républicains seront au pouvoir, ils feront exactement la même chose. Et il proteste que « personne ne pourra dire que chez nous (a Grosseto) le Parti Républicain ait par un acte quelconque tenté d’entraver l’expérience du parti dominant », et il se vante de « n’avoir en rien gêné l’action du gouvernement se retirant même de la lutte électorale pour attendre que l’expérience s’accomplisse ». C’est-à-dire pour attendre que s’accomplisse sur toute l’Italie l’expérience de domination des gens qui ont déchiré sa chère Maremme.

Si l’état d’âme de ce monsieur Benci correspondait à l’état d’âme des républicains et si le sort du gouvernement fasciste devait dépendre d’eux, Mussolini aurait raison quand il prétend rester au pouvoir trente ans. Il pourrait bien y rester trois cents ans.

Errico Malatesta.


Oui, il faut maintenir au sein de l’humanité, même au milieu des luttes les plus violentes, ce sentiment d’indignation, de réprobation et d’horreur morale pour les crimes commis contre des innocents et de faibles ou révélant une perversion et une férocité abominables.

Cinq années de guerre avaient déjà accompli une immense œuvre de dégradation, lorsque le bolchevisme est venu à son tour renouveler l’enseignement que tout doit être permis au pouvoir et que ce dernier est entièrement justifié d’avoir recours aux pires turpitudes et infamies contre tous ceux qu’il juge ses ennemis. Le sentiment moral a été ainsi de plus en plus émoussé, jusqu’à être entièrement supprimé, et nous avons eu un spectacle inouï de presque insensibilité en présence d’atrocités qu’autrefois la réprobation générale eût rendues impossibles.

Nous nous révoltons non par amour mais par haine de la violence dont nous continuons à être les victimes. Et dans notre œuvre de légitime défense nous devons nous garder le plus possible de dépasser la mesuré de celle-ci, car il faut bien se dire que si la tyrannie se renforce avec le sang versé, il n’en est pas de même pour la liberté.


Cela dit, il ne faudrait pourtant pas que l’anarchisme qui est par définition négation de la violence, tomba dans le tolstoïsme qui ne prévoit contre elle qu’une résistance passive. Nous en préconisons, au contraire, une aussi active que possible.

Or, nos camarades de langue allemande — peut-être par réaction contre la criminelle propagande militariste d’autrefois ou par opposition à l’odieux principe dictatorial et terroriste du bolchevisme — nous paraissent trop croire à la possibilité d’une solution sans lutte armée, à ce qu’ils appellent une résistance non guerrière.

Pendant presque un demi-siècle en opposition à tous les partis socialistes parlementaires, nous avons rappelé avec insistance qu’il y avait une question de force à résoudre par la voie révolutionnaire, que vouloir l’ignorer c’était s’exposer aux pires mécomptes. Les anarchistes ont eu le grand mérite de montrer ainsi la nécessité d’un armement populaire qui. forcément insuffisant, n’en aurait pas moins une grande valeur précisément pour le compléter aux jours de soulèvement ; il permettrait aussi de résister aux bandes de cent noirs, de Pinkertons pu autres que la bourgeoisie ne manquerait pas de déchaîner contre le monde du travail dès que les revendications de celui-ci deviendraient par trop pressantes. Avec le fascisme, toutes nos prévisions sur la fragilité non seulement des conquêtes électorales, mais aussi syndicales et coopératives ont été malheureusement dépassées. Notre ancienne opinion sur la nécessité primordiale d’une résistance guerrière a donc été confirmée et partant fortifiée.

Ajoutons que pour s’opposer à une nouvelle tuerie de peuples, il faut aussi être en mesure de s’opposer aux gendarmes et aux pelotons d’exécution qui viendraient nous cueillir. Les bouchers ne doivent pas trouver en nous un bétail inoffensif et résigné.

Nous reconnaissons sans peine qu’à côté de là résistance par les armes, il y en a une très importante consistant à modifier nos formes d’activité, à ne plus accomplir aucun travail servile, à cesser de faire tout ce que nous savons nuisible, afin de nous adonner à une besogne utile pour nous et pour, la collectivité tout entière.

Et c’est surtout pour aboutir, avec le concours de camarades exerçant dans la société bourgeoise les professions et les métiers les plus divers, à un exposé aussi complet que possible du grand renouvellement immédiat de nos occupations quotidiennes nécessaire au début d’une révolution, que nous avons depuis plus d’une année mis à l’ordre du jour cette question, sans grand succès, d’ailleurs, avouons-le.

La violence ne saurait avoir qu’un rôle négatif; elle est impuissante, surtout en temps de crise à nous donner une forme économique nouvelle, à preuve les bolchevistes échouant complètement dans leur tentative d’instaurer le capitalisme d’Etat. A plus forte raison, ne saurions-nous contraindre tout un pays au véritable communisme.

Mais faute de résistance guerrière, l’Italie est devenue fasciste, c’est dire qu’elle subit le déchaînement des pires brutalités et atrocités.

L’objection peut nous être faite que le prolétariat italien n’a pas su pratiquer avec toute l’ampleur voulue la résistance non guerrière. Mais là où elle a été pratiquée, comme à Molinella, nous avons un martyre collectif, certainement admirable, mais qui représente un épuisement terrible, sans résultat positif.

Par la résistance non guerrière, nous pouvons parfois empêcher l’œuvre d’autrui — à preuve celle des Allemands dans la Ruhr — mais sans arriver à exercer la nôtre. C’est un piétinement, dans l’impuissance, qui ne va pas sans de très grandes souffrances, tout en représentant un gaspillage immense de forces et de moyens.

Toute conquête que nous ne saurions défendre à l’occasion les armes à la main, n’est en réalité qu’une jouissance temporaire dont nous pouvons être privés à chaque instant. Donc, il ne faudrait pas introduire dans notre langage cette expression de « résistance non guerrière », à moins qu’il ne soit bien entendu qu’elle s’ajoutera à celle guerrière ou armée.

Nous éprouvons un écœurement indicible à voir un vulgaire aventurier comme Mussolini obtenir un triomphe inouï, simplement pour s’être montré sans scrupules dans l’emploi de la violence. Il est vrai que ce n’est pas lui qui a sauvé l’Italie de la révolution bolcheviste, comme le répète stupidement la presse suisse aussi, mais les bolchevistes eux-mêmes qui ont contribué à faire avorter une révolution italienne, avec leur propagande absurde, leurs prétentions dictatoriales, leurs atermoiements en plein accord avec les réformistes et pour finir leur œuvre de divisions haineuses. La légende du communisme bolcheviste avait d’abord soulevé beaucoup d’enthousiasmes et d’espérances et contribué puissamment à créer un fort courant révolutionnaire. Mais ses propagandistes se sont montrés ensuite les plus vulgaires politiciens et ont détourné et gaspillé déjeunes forces qui, mieux inspirées, auraient pu servir à de grands résultats.

Le fascisme n’a attaqué qu’un mouvement révolutionnaire déjà saboté et profondément divisé. La bourgeoisie était sauvée de tout danger de révolution, même sans fascisme. Celui-ci s’est plut à une réaction aussi violente qu’inutile en somme, et peut être dangereuse pour la bourgeoisie elle-même. Car celle-ci n’a aucun intérêt à démolir de ses propres mains les mensonges libéral et démocratique, qui lui ont si bien servi et au nom desquels les Alliés ont d’ailleurs fait la guerre. Se donner à soi-même un aussi brutal et bruyant démenti n’est certainement pas adroit.

Mussolini savait parfaitement que le socialisme italien était absolument incapable d’une résistance guerrière ; là est tout le secret, d’ailleurs avoué, de son triomphe, car d’idées il n’en avait aucune, se plaisant à les avoir faussement toutes.

Cette constatation faite, il est facile de comprendre pourquoi nous nous montrons très alarmés en entendant parler de résistance non guerrière. Sans conclure pour le moment, nous attendons de plus amples explications, que nous souhaitons conséquentes avec ce qu’a toujours été la propagande anarchiste.

L. B.

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