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Karim Thaghest : Algérie. Normalisation et logique coloniale

Article de Karim Thaghest paru dans Courant alternatif, n° 26, février 1993, p. 13-14

SNAPSHOTS OF ALGERIA (Photo by Antoine GYORI/Sygma via Getty Images)

Le 14 janvier 1993 le Haut Comité d’Etat (HCE) commémorait le 1er anniversaire du coup d’Etat qui l’avait mis en place. Cette année 1992 qui vient de s’achever nécessite un bilan. Où en est l’Algérie ? Qu’en est-il de ceux qui se sont autoproclamés “bouclier des libertés et de la démocratie” ? Rappelons d’abord qu’au moment des élections législatives de décembre 1991, la population était déjà complètement étranglée par le fardeau de la dette.

Or, les institutions internationales financières ou politiques ont attendu le lendemain du coup d’Etat pour accorder leurs crédits à l’Etat algérien. Il est donc clair que la création du HCE était pour eux la condition de leur soutien financier. Ainsi, le parlement européen a accordé le 15 janvier 1992 un prêt de 350 millions d’écus. Le 1er février 1992, trois banques italiennes autorisent un autre prêt de 300 millions de dollars. Le 28 février, le consortium sous l’égide du Crédit Lyonnais finance le HCE au niveau de 1,5 milliard de dollars. La caisse de financement interarabe se joint aux autres pour 3,4 millions de dollars. Le 31 mars, le Japon alloue un crédit de 300 millions de dollars. Quant à la banque mondiale, elle décide de débloquer 350 millions de dollars.

Au demeurant, le HCE dès le 16 février 1992 s’est empressé de rassurer le FMI en promettant de respecter les engagements envers celui-ci. Mais pour ce faire, il faut que le HCE impose une certaine politique économique et confisque les libertés publiques. Par leurs visites (16-18 juin 1992, 30-31 décembre 1992) et par leurs interventions (8 et 14 avril, 24 septembre), le FMI et la Banque mondiale vont accompagner le pouvoir algérien.

Le capitalisme sauvage

Les mesures économiques sont là pour satisfaire

“les bailleurs qui cherchent le chemin le plus sûr pour plus de rentabilité dans un monde tout entier livré à la fureur d’une forme sauvage de capitalisme. Il y a dans cet axiome assez de cynisme pour ne pas voir la grandeur du capital se nourrir de la misère du monde (…) Que reste-t-il alors de l’opération “restore hope” tant que les grandes questions de l’économie du monde restent posées en termes d’échange inégal et de logique coloniale, si ce n’est de ressembler à un cautère sur la blessure ? Ainsi sont faits les rapports Nord/Sud”.

Algérie Actualité n° 142.

Les premières mesures ne prêtent pas à confusion. Le 31 mars les subventions aux produits de première nécessité sont supprimées. Mais cela ne satisfait pas la confédération patronale qui exige un désengagement plus rapide de l’Etat. Plus tard le gouvernement suspend à l’importation la viande et les fruits. Remarquons que l’Algérie importe 75 % de son alimentation soit un montant de 2,5 milliards de dollars (Algérie Actualité n° 1414).

Accélérant le processus, le HCE déclare se désengager de près de 450 entreprises publiques qui sont alors ouvertes aux investisseurs nationaux et étrangers.

Cependant cela n’est pas suffisant, le 30 mai 1992, est lancée la campagne d’attribution des permis d’exploitation pétrolière du sud du pays. Cette aliénation du territoire algérien couvre une superficie de 6276 km2 (l’équivalent du département de la Haute-Marne).

Mais comme le droit algérien n’est pas adapté il doit être transformé. C’est pour cette raison, que le Conseil Consultatif National (CCN), organe fantoche, se réunit à huis clos dès le 1er juin. L’objectif est de créer de toutes pièces en cadre juridique facilitant l’entreprise impérialiste. D’où la création d’un code d’investissement et d’un code du commerce.

La multinationale Mobil satisfaite, passe alors un accord avec la Sonatrack pour l’exploitation des ressources en hydrocarbures le 16 juin 1992.

Le remplacement de Ghozali par Belaid Abdeslam au poste de Premier Ministre parait changer la donne. Le nouveau chef du gouvernement déclare :

“les prêts accordés aujourd’hui à l’Algérie par les banques étrangères sont subordonnées à des conditions qui risquent de porter atteinte à notre souveraineté et de nous faire perdre notre pouvoir de décision dans la gestion de nos propres affaires”.

Mais très vite on va s’apercevoir que le discours cache une pratique : “l’économie de guerre”. C’est cette politique monstrueuse pour la population que le FMI cautionne en réclamant plus de stabilité.

L’Etat contre la société

A l’oppression économique correspond une oppression politique organisées toutes deux par le FMI, les faits le démontrent.

Le 24 septembre 1992, le directeur général du FMI a donné sa caution au HCE en le félicitant d’avoir assuré la continuité du service de la dette. Mais il exige le “rétablissement de la stabilité” comme condition à son aide. Le gouvernement algérien s’exécute et promulgue le 4 octobre une loi contre la subversion et le terrorisme”. C’est une nouvelle confiscation des libertés publiques.

Les 30 et 31 décembre 1992, Camdessus directeur général du FMI “débarque” en Algérie. Sa visite a pour objectif de consolider les relations FMI/HCE.

Le 2 janvier 1993, le quotidien El Watan est “suspendu pour une durée indéterminée” pour “révélation prématurée d’information”. Le journal El Watan n’a aucun lien avec le FIS, qu’il combat. Comme le dit son correspondant en France :

“à travers cette mesure, il s’agit d’un avertissement à tous ceux qui s’expriment encore de façon indépendante”.

Par exemple, cela s’applique aux mouvements de protestations : des magistrats, des travailleurs de l’éducation (27 avril au 7 mai 92) aux grèves des internes des hôpitaux (12-15 mai), des 18 000 sidérurgistes de l’Est (16-19 mai). Idem pour les travailleurs de l’UGTA qui disent non à l’augmentation des prix et réclament l’indexation des salaires sur l’inflation. Si l’UGTA a protesté contre la libéralisation des prix, sa direction soutient

“le programme du premier ministre car il répond à ses préoccupations matérielles”.

Cela se traduit dans le concret par la revendication de la création d’un comité économique et social ou de comités de redressement national, appendices du HCE.

Revenons à la presse. La traduction d’El Watan en français est le Peuple. El Watan n’a pas été la seule victime du code de l’information. La presse est accusée de délivrer “des informations toxiques”. C’est pour cette raison que des directeurs de journaux ont été emprisonnés, que des journalistes espagnols et français ont été expulsés. La chasse aux associations politiques continue. Certaines se sont vues confisquer leurs locaux. Il est bien sûr différent pour les parties politiques jouant le jeu de “la normalisation politique” réclamée dernièrement par Egon Klepsch président du Parlement Européen.

Quant à la mort de Boudiaf elle est l’objet d’une dissimulation politique. Tous connaissent les commanditaires. Mais la commission d’enquête n’a pas pu les identifier. Cela en dit long sur la justice en Algérie.

D’ailleurs à partir du 20 janvier, les cours spéciales prévues par la loi du 4 octobre 1992, vont accélérer leurs jugements. Toute personne divulgant des informations permettant d’identifier les 5 “juges” composant ces tribunaux d’exception, pourra être condamnée à des peines de prison allant de 3 à 5 ans !

C’est dans ce contexte que l’armée se prétend le bouclier de la “démocratie” après avoir été celui de la “révolution du socialisme”. Son entrée en scène n’en est pas une car elle ne l’a jamais quittée. De même, elle ne peut pas être ce bouclier car nous récusons l’idée que la démocratie se résume à la seule forme électorale pluraliste. Elle suppose plus que cela.

C’est pourquoi “l’Infitah” (ouverture) d’après octobre 1988, médiatisée comme acte fondateur du processus démocratique et concédée par l’Etat/FLN sous la pression de la rue, était un trompe l’oeil.

Il est donc clair que l’alternative imposée/proposée par le pouvoir n’est pas la démocratie (c’est-à-dire le HCE) ou le totalitarisme (c’est-à-dire le FIS). Au contraire, on peut la décomposer en deux éléments. Le premier est le suivant : le totalitarisme religieux qui prétend au nom du ras-le-bol des déshérités phagocyter la société et imposer “l’aliénation de l’homme à l’égard de lui-même et de la nature”. Le second se réduit au totalitarisme militaire du HCE autour du paiement de la dette et de la confiscation des libertés démocratiques.

La voie est donc étroite mais réelle : éviter toute compromission avec un état de guerre contre son propre peuple (watan) tout en ne livrant pas pieds et poings liés les classes populaires au FIS.

K. THAGHEST

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