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Mikhalis Raptis : Les âmes mortes d’une intelligenzia désemparée (À propos des « Mandarins »)

Article de Mikhalis Raptis dit Michel Pablo paru dans Quatrième Internationale, 13e année, Vol. 13, n° 1-3, mars 1955, p. 66-67

Voici les idées, les préoccupations, les mœurs, d’un milieu social donné, en France dans le nouvel après-guerre, un vrai document social écrit avec franchise et des dons incontestables de narrateur.

Une « élite » d’intellectuels avant-gardistes à Paris, métropole des arts, de la pensée, hommes et femmes libres, affranchis de préjugés qui ont touché à tout, y compris à Hegel, à Marx, et à Freud. Hommes de gauche, bien disposés envers le prolétariat, la Révolution ayant passé pour la plupart par la Résistance.

Existentialistes et existentialisants de l’école française qui se rattache à Sartre et à Merleau-Ponty.

Simone de Beauvoir a-t-elle conscience à quel point son histoire romancée accable ce milieu ? A-t-elle fait à travers son récit, œuvre de psychanalyse, se libérant d’un potentiel qui devenait étouffant, de dégoût, de répulsion, sinon de haine envers son propre entourage ? L’univers de son roman est d’un bout à l’autre habité par de véritables âmes mortes, y compris dans leurs vices, sans élans, sans résonances, sans chaleur humaine.

Les mariages qui se perpétuent sans comprendre pourquoi, dans l’accablement, des enfants « librement » élevés, véritables épaves à tout point de vue, des résistants entraînés par le courant durant la guerre, qui sombrent ensuite dans le crime, le vice, ou la réaction, et des intellectuels, des penseurs, voulant goûter à la politique prolétarienne, avec la même improvisation et légèreté qu’à tout le reste, déchirés entre les mille problèmes-pièges que leur tend leur tête, embrouillée, peut-être par trop de « philosophie » (de mauvaise qualité).

Il y aurait beaucoup à dire sur les conclusions qu’on peut tirer du récit de Simone de Beauvoir, concernant les conceptions sur la morale, l’éducation des enfants, ou la question du « deuxième sexe » des existentialistes, et de Simone de Beauvoir en particulier. Il est rare, en tout cas, de trouver un apologiste de fait plus accablant, plus résigné entre autre à la condition actuelle des femmes, mortes, finies, dès l’âge de 35 ans déjà que la portraitiste de Anne des « Mandarins ». Mais bornons-nous à l’intérêt du roman du point de vue des idées politiques qu’il contient.

Il est incontestable, tout d’abord, que l’auteur retrace l’évolution des idées de ses héros (les références à des personnages et des mouvements que chacun peut sans difficultés y reconnaître importent peu) à priori, dans l’optique qu’il a acquise après une longue expérience.

Historiquement, les choses se sont passées différemment, et les écrits antérieurs, aussi bien politiques que littéraires, le prouvent abondamment.

La philosophie politique d’un Dubreuilh qui l’amène de la réticence initiale à « certains procédés communistes » impossibles « à encaisser », à son adhésion au Parti communiste, est d’une simplicité effarante, et qui suffirait à elle seule à expliquer l’échec rapide du mouvement politique qu’il a voulu animer au début : le S.R.L. Il y a l’Amérique impérialiste, et l’U.R.S.S. « socialiste » quand-même, puisque de tous les « socialismes possibles », il est le seul à avoir le mérité d’ « exister » ; la partie se joue actuellement entre eux et peut aboutir à la guerre ; comme il est nécessaire de faire face avant tout à l’impérialisme et à la guerre, il faut taire les divergences éventuelles avec « les communistes », taire même la vérité quand elle parait « nocive », engager l’action avec eux et sous leur commandement.

La seule manière de «servir les hommes» à l’heure actuelle, c’est de « s’installer » dans « cette réalité » et non « s’amuser à de petits rêves ».

D’où l’attitude de Dubreuilh envers les camps de concentration soviétiques.

Il ne doute pas de leur existence, mais il se refuse à dire la vérité sur eux et à mener campagne pour leur suppression, car il croit ferme que cela profiterait à l’Amérique et à l’impérialisme. Il aborde toute la question de l’U.R.S.S. et de ses relations avec les « communistes » à travers quelques aspects secondaires, d’ordre moral ou sentimental faute de critères sociologiques et politiques plus fondamentaux et déterminants.

D’où la superficialité stupéfiante avec laquelle il s’efforce de juger le phénomène du régime politique de l’U.R.S.S. et la politique des Partis communistes qu’il confond constamment avec le « communisme » et les « communistes » d’où, aussi, le malaise qu’il ressent malgré tout souvent devant les pratiques, les procédés, la mentalité de ces « communistes » et qui l’amènent à « souhaiter le triomphe du communisme, tout en sachant qu’il ne pourrait pas vivre dans un monde communiste » !

La déformation bureaucratique du régime de l’U.R.S.S. sous le règne de Staline et ses répercussions profondes, déterminantes, dans la politique, les procédés, la mentalité des Partis communistes ne sont même pas soupçonnés par Dubreuilh, et les autres héros tourmentés du roman !

Et pourtant, ils n’ont pas hésité un seul instant à se lancer dans la politique, et quelle politique : créer un mouvement prolétarien révolutionnaire, à côté du Parti communiste. Qu’ils aient vite abouti à l’échec. à l’impasse, certains à la décomposition, quand d’autres se seraient résignés à la capitulation, n’est que l’aboutissement inévitable d’une équipe d’intellectuels dilettantes bien disposés envers le prolétariat, mais complètement dépourvus de bagage théorique marxiste et d’expérience tant soit peu sérieuse d’activité révolutionnaire dans les rangs du prolétariat.

« Il faudrait savoir tant de choses ! » dit Dubreuilh, pour comprendre aussi bien la signification plus profonde des camps que de tout le reste. Le malheur est qu’il s’est engagé dans l’action, ainsi que Henry, directeur d’un grand journal politique, qui ressent parfois son impréparation désolante pour cette tache sans acquérir ce savoir, et qu’il a en plus théorisé des appréciations et des positions empiriques, en partait des aphorismes pseudo-philosophiques absurdes : ce qui compte c’est ce qui existe, etc. etc.

Il y a déjà longtemps que d’autres ont voulu parodier la pensée de Hegel sur l’identité du réel et du rationnel. Mais c’est Marx et Engels qui ont fait remarquer, à la suite de Heine, que le réel hegelien n’est pas tout ce qui existe, mais qui continue encore à être nécessaire Car il y a des existences et des réalités qui ont perdu leur raison d’être, et sont entrés en processus de disparition inévitable.

C’est le cas avec le stalinisme, aussi bien dans sa forme de régime politique — et non social — de l’U.R.S.S. que dans ses manifestations dans la politique des Partis communistes. En identifiant le « communisme » et les « communistes » avec le « stalinisme » et les « staliniens », en créant ainsi une série de faux problèmes et de faux tourments pour eux-mêmes, les héros du livre de Simone de Beauvoir ont peut-être prononcé sans le vouloir le plus accablant réquisitoire contre leur espèce de « Mandarins » : effectivement, l’heure n’est pas aux intellectuels qui consentent à promulguer des mouvements politiques prolétariens et à les diriger. Leur échec est inévitable, rapide et affligeant. L’heure est à un véritable équilibre entre une pensée réelle et une action effective parmi les hommes, pour les hommes : le militant marxiste-révolutionnaire qui reste lucide, critique. démystifié, y compris des fétiches de son propre camp de classe.

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