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L’ère de l’opulence (J. K. Galbraith – Ed. Calmann-Lévy)

Article paru dans Informations Correspondance Ouvrières, n° 4, janvier 1962, p. 12-14

Pour les copains qui ont lu Whyte, Packard, Cl. Julien (I) ce nouveau bouquin sur la vie et l’économie américaine n’apportera pas grand’chose de plus comme documentation. Toutefois, il est à lire, non pas seulement parce que son auteur est un conseiller écouté de Kennedy, qui lui a confié le poste important d’ambassadeur en Inde, mais parce qu’il familiarise avec les notions économiques et complète tout de même ce que les auteurs cités ci-dessus ont exposé.

Deux idées sont particulièrement traitées par Galbraith. La première est que les dirigeants de l’économie pensent le présent et l’avenir en fonction de notions économiques anciennes correspondant à une société révolue. Il ne nous apprend donc rien, même lorsqu’il classe Keynes parmi les « croulants ». La seconde idée est qu’il faut développer le secteur des services publics pour contrebalancer et freiner le gaspillage du secteur privé. En quoi, au fond, il ne fait que prolonger Keynes. Toujours les palliatifs.

Car le tableau que Galbraith nous offre de l’économie américaine appellerait d’autres solutions. Mais l’auteur, comme les Whyte, Packard, etc… ne dépasse pas le plus pâle réformisme.

L’ère de l’opulence, ou de l’abondance, c’est aux U.S.A. davantage l’ère du gaspillage, du colossal gâchis. La recherche du profit que permet l’existence d’un important secteur privé de la production conduit à l’absurdité totale. A coups de milliards de publicité (voir la Persuasion clandestine de Packard) on peut ainsi fabriquer et écouler n’importe quelle camelote. Ça va plus loin que les faux besoins, ça devient complètement stupide. Oui, mais des entreprises se créent, du capital s’accumule, d’immenses profits sont perçus. Et la machine tourne. Tant pis si de grands services publics sont misérables parce que non rentables à court terme.

Un passage du livre illustre ce tableau. Il vaut d’être cité :

« Le contraste était et demeure frappant, et non pas uniquement pour les gens avertis. La famille qui sort faire un tour dans sa voiture rutilante, climatisée à direction assistée et à changement de vitesse automatique, traverse des villes mal pavées, rendues sordides par des détritus, des maisons délabrées, des panneaux d’affichage, et des poteaux pour des fils que l’on aurait dû faire passer sous terre depuis longtemps. Elle se rend à la campagne où l’art publicitaire a rendu le paysage en grande partie invisible. Les produits qui sont l’objet de cette publicité ont une priorité absolue dans le système des valeurs. Par conséquent les considérations d’ordre esthétique passent au second plan. Nous avons de la suite dans les idées lorsqu’il s’agit de ces questions-là. Notre famille pique-nique ensuite avec des provisions luxueusement empaquetées dans une glacière portative et s’installe aux bords d’une rivière aux eaux souillées. Elle termine la soirée dans un parc qui représente un danger pour la santé et la morale. Allongés sur des matelas pneumatiques, sous leur tente de nylon, dans la puanteur des ordures en décomposition, les uns et les autres songeront peut-être vaguement avant de sombrer dans le sommeil, au caractère étrangement inégal des bienfaits qui leur sont accordés. Est-ce là en vérité le génie américain ? »

Bref, Galbraith propose seulement de mettre un peu d’ordre et de logique dans cette grande maison qu’est l’impérialisme yankee qui devrait tout de même affronter l’autre bloc avec de meilleurs atouts que ses bagnoles chromées et ses dentifrices à la chlorophylle.

Ce n’est donc pas tant cela qui nous intéresse dans le bouquin de Galbraith. Nous savons par exemple, qu’un impérialisme mineur comme le nôtre, ne peut se permettre les mêmes gâchis. C’est ainsi que Pierre Drouin dans Le Monde, peut écrire en présentant le nouveau plan français que la France ne veut pas de la « civilisation du gadget ». Eh, bien sûr ! Ce n’est pas un choix, c’est une nécessité. Les loups maigres sacrifient d’abord à l’armement (autre gâchis) et laissent l’opulence aux loups gras.

Malgré tout, le tableau du gaspillage, américain nous fait mieux comprendre ce que peuvent valoir les statistiques sur le potentiel industriel. Si 30, 40 ou 50 % de la production sidérurgique américaine servent à satisfaire de faux besoins, et alimenter le gaspillage alors que les Russes en sont à peine à offrir quelques frigidaires et machines à laver à une partie de leurs cadres privilégiés, que vaut la comparaison des chiffres de leurs productions respectives ? Même en admettant des reconversions rapides.

D’autre part, et cela sans faire de sentiment, il est tout de même effarant qu’un tel gâchis soit possible aux U.S.A. alors que plus d’un milliard d’hommes souffrent de la faim dans le monde. Ce n’est pas parce que nous comprenons le pourquoi d’une telle monstruosité que nous devons taire notre indignation. La compréhension risque souvent de briser notre dynamisme si nous n’y prenons garde. Méfions-nous en.

Mais le véritable problème de « l’opulence » est qu’elle puisse exister sans que les travailleurs américains eux-mêmes réagissent vigoureusement. Peut-on dire qu’ils profitent réellement de la satisfaction de ces faux besoins ? L’abondance devrait se traduire par plus de vrais loisirs, plus de culture, et… plus d’aide aux travailleurs des pays où la faim sévit. Cl. Julien qui nous parle assez longuement des syndicats américains et semble même avoir beaucoup de sympathie pour certains de leurs leaders, Reuther notamment, nous dit qua cette situation les préoccupe. Mais hélas, ces syndicats, avec leurs chefs, sont partie intégrante de l’impérialisme américain, il ne faut en attendre que le même réformisme d’un Galbraith.

J’ai posé la question : qu’espérer du prolétariat américain ? En fait la même question se pose pour tous les travailleurs des pays industrialisés, tant que ces pays maintiennent un rythme d’expansion qui les prémunit contre de graves crises sociales. Mais cela nous éloigne de nos notes de lectures.


I) Les livres des auteurs cités dans le texte ci-dessus donnent un bon aperçu de la société américaine d’aujourd’hui :

WHYTE : l’Homme de l’Organisation – Ed.Plon.

Vance PACKARD : La Persuasion Clandestine – Ed. Calmann-Lévy
Les Obsédés du Standing – d° –

Cl. JULIEN : Le Nouveau Nouveau Monde – 2 tomes – Ed. Julliard.

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