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Vaulx-en-Velin : Le vernis de la cité modèle part en fumée

Article paru dans Le Prolétaire, n° 408, octobre-novembre 1990, p. 3

On utilise des voiture-bélier pour enfoncer les façades des commerces.  Photo Progrès /Archives Le progrès (Source)

La ville de Vaulx-en-Velin dans la banlieue de Lyon était un modèle de réhabilitation urbaine, d’aménagements urbains, d’intégration sociale ; faisant partie de ces opérations lancées dans toute la France après les affrontements des Minguettes, autre banlieue lyonnaise, au début des années 80, elle pouvait à bon droit être considérée comme une vitrine de la gestion social-démocrate des tensions sociales dans les quartiers populaires. La mairie, PCF, faisait plus dans le social que ce qu’aurait fait une mairie PS, forcément orientée vers les couches moyennes. La dernière réalisation, spectaculaire, était précisément destinée aux jeunes de la ville : un magnifique mur d’escalade, financé par la municipalité, la Région et l’État, qui avait été inauguré en grande pompe le 29 septembre. Le maire de Lyon était venu lui-même pour l’inauguration et il avait prononcé un discours où il vantait la « recette exemplaire » de Vaulx-en-Velin.

Malheureusement, une semaine plus tard la mort du jeune Thomas Claudio, à la suite d’un accident provoqué par une voiture de police qui voulait intercepter la moto parce qu’elle avait brûlé un sens interdit, allait mettre le feu au poudre, en jetant les jeunes en colère dans la rue : nuits d’affrontements avec la police, pillage de magasins par des centaines de personnes, jeunes et moins jeunes, scènes de violence en écho dans d’autres banlieues… Le vernis de la cité modèle qui aurait dû faire disparaître tous les antagonismes sociaux étaient partie en fumée.

Et tout le monde de s’interroger sur les causes de cette révolte « tiers-mondiste » : « le maire et ses élus qui vont répétant qu’ils savaient être assis sur un volcan, mais pensaient bien avoir tout fait pour l’éteindre » (Libération des 13-14/10), les travailleurs sociaux, les responsables de toute espèce. On parle du « mal des grands ensembles », de « passif relationnel » entre les jeunes et les policiers, d’architecture déshumanisante, etc., etc.

Telle une nuée de sauterelles tous les pompiers sociaux professionnels se sont abattus sur la ville : SOS Racisme, les Jeunesses Communistes, des comités de « soutien » autoproclamés. Djida Tazdaït, la trop fameuse présidente des J.A.L.B. (Jeunes Arabes de Lyon et sa Banlieue), qui a gagné son poste de député européen par de longues années de stérilisation des luttes des jeunes dans les méandres du juridisme, est accourue pour jouer les entremetteuses :

« elle a (…) demandé que l’enquête soit menée à son terme, a plaidé pour la formation des policiers (!), prôné un dialogue plus grand entre les jeunes et les autorités politiques et policières (!!). Elle est décidée à associer (quelle générosité!) le comité (des jeunes – NdlR) à l’élaboration d’une résolution sur l’affaire (…) au Parlement. Elle espère que le comité pourra bientôt rencontrer le ministre de l’Intérieur ».

Le PCF, qui a une clientèle plus diverse a plus de mal à jouer les pompiers sociaux. La fédération du Rhône du PCF a fait une déclaration en direction des jeunes, intitulée « Faites-vous entendre » (L’Humanité Rhône Alpes du 11/10) qui commence par :

« la violence qu’a connu Vaulx-en-Velin et d’autres communes de l’agglomération, n’est pas la solution. On ne peut excuser les actes de vandalisme et de pillage souvent téléguidés par des bandes de casseurs organisés venant de l’extérieur. Actes de violence utilisés par une certaine presse » ;

puis après avoir timidement parlé de « l’attitude raciste de certains policiers », la déclaration avance un certain nombre de revendications matérielles, qui se termine par : « assurer la sécurité avant tout par la prévention et la dissuasion, développer l’ilotage ». Autrement dit le PCF réclame plus de policiers pour que les jeunes puissent se faire entendre !

La réalité de la vie quotidienne des jeunes, c’est effectivement le racisme, le chômage et les harcèlements policiers. La police de Vaulx, nous dit-on, était spécialiste dans la pratique de la « parechoquisation » des jeunes : les coincer lors de contrôles d’identité par les parechocs des véhicules. Libération a déclenché un scandale en citant des témoignages faisant état de policiers masqués, dans des voitures banalisées, ratonnant les jeunes du quartier. La préfecture a reconnu que certains policiers étaient bien masqués pour éviter d’être reconnus : les JALB peuvent être contents du degré de formation de la police !

Après la révolte de Vaulx-en-Velin on a donc assisté à l’effervescence des ministres, responsables locaux et mêmes députés européens. Tous se sont consultés et réunis pour tenter de « comprendre pourquoi Vaulx-en-Velin ». Ils croyaient tous avoir fait le nécessaire pour éviter cela et ils s’aperçoivent que la recette de la gestion sociale des cités chaudes ne suffit pas à conserver le calme dans les quartiers. D’un seul coup, c’est toute leur politique patiemment mise au point avec l’aide des pompiers sociaux déjà cités qui semble s’écrouler.

Nous disons tant mieux ! Cela montre que même lorsqu’il apporte quelques dorures aux chaînes entravant les jeunes prolétaires des cités, l’État ne fait que tenter de conserver et renforcer son contrôle sur eux, sans résoudre les problèmes fondamentaux. Ces dorures ne changent rien aux tracasseries et à l’arbitraire raciste de la police, au chômage qui cloue les jeunes à l’inactivité et à se morfondre dans leur ghetto, aux problèmes de l’immigration et aux conditions de salaire et de travail pour ceux qui trouvent un emploi.

Les pompiers sociaux vont pouvoir mettre les bouchées doubles dans les banlieues pour éviter d’autres Vaulx-en-Velin. Nous appelons, quant à nous, les jeunes des cités à ne pas se laisser bercer par les illusions d’un dialogue avec les flics et les autorités, mais au contraire à s’organiser en toute indépendance des autorités et même des pompiers sociaux qui réclament maintenant une « meilleure formation de la police ». Ils doivent prendre en main eux-mêmes la défense de leurs conditions de vie, de travail, la lutte contre le racisme, contre le chômage, contre l’omniprésence des flics (dont il n’y a rien à attendre, sinon qu’ils fassent toujours leur boulot de flics). L’État peut repeindre leur cage autant de fois qu’il le veut, les barreaux restent !

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