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Spartacus, d’Arthur Koestler

Article paru dans Le Libertaire, n° 28, 10 mai 1946, p. 2

On a beaucoup parlé, on parle encore beaucoup, plus peut-être qu’il n’eût été logiquement, utile, du livre d’Arthur Koestler « Le Zéro et l’Infini », dernièrement paru. Sans doute faut-il voir dans cet engouement pour une œuvre somme toute assez banale, le fait que l’auteur fournit ainsi aux adversaires du communisme une arme non négligeable à la veille des élections. N’est-on pas allé jusqu a dire qu’un des secrétaires du premier parti de France — quand on écrit ces mots on pense immanquablement à Thorez, le grand patriote clairvoyant et courageux (!) qui fut en effet un des premiers partis de France… comme déserteur en 1939 — aurait rendu visite à l’éditeur pour lui demander de limiter le tirage de ce livre qui, en notre époque de dithyrambes staliniens, produit un effet comparable à celui d’un pavé jeté dans une mare à grenouilles, un soir d’été. N’a-t-on pas insinué aussi — pure calomnie, bien sûr — que le parti visé aurait fait effectuer des achats massifs de l’ouvrage en question afin de retirer de la vente au public le plus grand nombre possible d’exemplaires. Tout cela est, ma foi, fort possible mais je ne suis pas de ceux qui affirment ce qu’ils ignorent.

Il est, par contre, un livre du même auteur qui n’a pas bénéficié du même encens publicitaire et au sujet duquel la critique fut à peu près muette. Il me semble pourtant qu’au point de vue strictement littéraire ses mérites sont supérieurs à ceux du premier. Il s’agit de « Spartacus » paru il y a quelques mois (1).

Quel révolutionnaire digne de ce nom ignore le nom, sinon l’histoire de ce gladiateur thrace révolté contre la toute-puissance de Rome et qui tint pendant deux ans les légions en échec ! En devenant le chef incontesté de hordes d’esclaves qui finirent par devenir une véritable armée de 70.000, disent les uns, 100.000 hommes, disent les autres, il fit vaciller les aigles romaines déjà ébranlées par les attaques des pirates méditerranéens, ces pirates qui affamaient l’Empire et que Pompée, le grand Pompée lui-même, dut aller vaincre dans leurs repaires avant de porter ses armes contre ce qui restait de la force de Spartacus.

L’éditeur, dans sa préface, établit un parallèle entré ce livre et « Salammbô » de Flaubert. Nous ne le suivrons pas dans cette, voie. Car Koestler ne possède pas, malgré tout, le talent de conteur de Flaubert et on ne trouve nulle part dans « Spartacus » une de ces descriptions chères à l’auteur de « Salammbô » et dont la forte de reconstitution est telle qu’elle nous fait pour ainsi dire vivre la vie des mercenaires révoltés contre Carthage, depuis le festin qui leur est donné, ou plutôt qu’ils se donnent, dans les jardins d’Hamilcar jusqu’à la fin terrifiante de leur chef. Mais il faut reconnaître que si Mâtho s’est révélé à plusieurs reprises un stratège averti pour l’époque, il n’avait mûrement pas la grandeur de vues de ce fils de berger qui possédait, en dehors de l’étoffe d’un grand général, celle d’un organisateur et même celle d’un chef d’État. La fondation de sa Cité du Soleil, dont la disparition fut causée par l’hostilité des villes voisines et par les discordes fomentées en son sein par de perpétuels mécontentements, en est une preuve indéniable.

Sans doute les âmes trop sensibles seront elles émues au récit des horreurs qui abondent dans ce livre. Mais ces mœurs étaient celles de l’époque. Et la féroce répression qui a suivi la défaite de Spartacus fait oublier les pillages auxquels ses troupes, souvent contre son gré, se sont livrées. Et le fait que Rome ait envoyé pour le combattre un général qui, parmi tant de surnoms glorieux alors en honneur, n’avait pu accoler à son nom que celui, méprisable, de Riche Crassus, n’a-t-il pas la valeur d’un symbole ? Si les Chrétiens se réclament de Jésus, pourquoi les anarchistes ne revendiqueraient-ils pas Spartacus en dépit du précédent créé par le communiste allemand Karl Liebknecht dont les partisans se faisaient appeler « spartakistes » ?

Un livre à lire et surtout à méditer quant à ses répercussions sociales. Sans doute les méthodes instituées par le héros pour assurer la vie de sa Cité n’auront-elles pas l’approbation de ceux qui aspirent à une ère de liberté et de bien-être sans adaptation préalable des individus. Mais Spartacus croyait, comme tous les réformateurs passés ou présents, à la bonté naïve des hommes. Si les événements lui ont donné un cruel démenti, il ne faudrait pas pour cela conclure que la nature humaine est imperfectible, et la Cité du Soleil, la Cité de la joie, la Cité Idéale enfin, est réalisable et doit être réalisée.

« Un siècle plus tôt, un siècle plus tard, il eut changé la face du monde » a écrit de lui, paraît-il, un des ennemis de l’ancien gladiateur parti à la conquête d’un monde alors assez réduit. Qui sait si, près de vingt siècles après sa mort, dans un monde immense en proie à la folie meurtrière son heure n’a pas enfin sonnée ?


(1) « Spartacus », d’A. Koestler traduction d’A. Lehman, Aimery Somogy, éditeur.

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