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Daniel Guérin : L’Algérie n’a jamais été la France

Discours de Daniel Guérin prononcé le 27 janvier 1956 à Paris, lors du meeting du Comité d’action des intellectuels contre la poursuite de la guerre en Afrique du Nord, reproduit dans Guerre d’Algérie & colonialisme, Paris, 1956, p. 18-21, Correspondance Socialiste Internationale, n° 60, février 1956, p. 10-12 et partiellement dans Le Libertaire, n° 466, 16 février 1956, p. 1 et 2

Mes chers amis,

Mes chers camarades,

Et, si vous le permettez, mes Frères,

Nos gouvernants s’obstinent à prétendre que l’Algérie c’est la France. Robert Barrat, en se plaçant du point de vue du présent, vient de vous démontrer que ce mythe est un mensonge, un mensonge qui fait aujourd’hui couler le sang. Je voudrais, moi, au risque de paraître « académique », remonter avec vous dans le passé et vous convaincre que l’Algérie n’a jamais été la France, que la nation algérienne est un fait historique caché ou défiguré par les historiens à gages. Je voudrais aussi réfuter ceux qui soutiennent que la prise de conscience nationale du peuple algérien est de fraîche date.

L’Algérie d’avant la conquête était un pays bien délimité, une communauté arabo-berbère cimentée par l’unité de la langue et de la religion. Son niveau culturel était, en 1830, beaucoup plus élevé qu’on ne l’imagine généralement. Elle possédait des centre intellectuels brillants, quelque 2.000 écoles et plusieurs universités. La ville de Tlemcen, entre autres, témoigne aujourd’hui encore de cette civilisation raffinée.

La Régence d’Alger était, depuis le XVIe siècle, un véritable Etat souverain. Au XVIIe, elle s’était dégagée de la tutelle turque et avait acquis une complète autonomie. Elle menait une vie nationale et internationale reconnue depuis longtemps par de nombreux pays, entre autres par la France. François Ier avait sollicité son alliance. La Révolution française fut trop heureuse d’être ravitaillée par elle et même de lui emprunter. L’Etat algérien était organisé, il avait une administration centrale et provinciale qui pouvait soutenir la comparaison avec celle de nombreux pays. Un voyageur français, Venture de Paradis, constata, de ses yeux, en 1789, que l’Etat algérien, malgré ses défauts, était une réalité. En 1802, la Régence disposait d’une armée de 15.000 hommes et d’une flotte de 66 navires.

C’est ce patrimoine historique que les conquérants d’après 1830 se sont acharnés systématiquement à détruire. Les écoles, les universités disparurent, certaines mosquées furent confisquées et transformées en églises, la langue arabe cessa d’être enseignée. Ecoutez notre grand Tocqueville : « Nous avons rendu la société algérienne beaucoup plus misérable et plus barbare qu’elle ne l’était auparavant. » Lisez le magnifique Manifeste algérien rédigé par Ferhat Abbas, en 1943. On y proclame que l’Algérie musulmane a subi « une véritable destruction révolutionnaire », que « les Algériens musulmans ont été à tel point dépossédés et asservis qu’ils apparaissent dans leur propre pays comme de misérables étrangers ».

Et, pourtant, cette politique de la terre brûlée, non seulement au sens propre, mais aussi sur le plan spirituel et culturel, n’a jamais réussi à tuer l’idée nationale algérienne. Si j’étais chrétien, je dirais que la façon dont elle a survécu à toutes les tentatives d’extermination tient du miracle. Un général de la conquête, Cavaignac, a dû admettre ce refus d’abdiquer : « Une nation, dit-il, ne perd jamais sans regret son indépendance … La résistance est dans sa pensée. »

Pendant 15 ans, en effet, de 1832 à 1847, l’émir Abd el Kader, avec son représentant en Kabylie, Ben Salem, a été l’âme de cette résistance. Tout en faisant la guerre, il jeta les bases d’un Etat moderne, divisa son territoire en circonscriptions administratives, rassembla une armée, leva des impôts. Il fallut un corps expéditionnaire de plus de 100.000 hommes (chiffre énorme pour l’époque) pour venir à bout du grand patriote, fort, comme la Résistance d’aujourd’hui, du soutien de tout un peuple.

En mars 1871, à la faveur de la défaite française, nouvelle flambée. Sous la direction d’El Mokrani, la Kabylie se soulève avec l’espoir de reconquérir l’indépendance. C’est peut-être la plus grande insurrection qui ait jamais secoué l’Algérie. Elle mobilise des centaines de milliers de combattants, elle entraîne dans son orbite les deux tiers du pays. Pendant dix mois, une lutte impitoyable se poursuit sur le théâtre même de la guerre actuelle, de Fort-National à Tizi-Ouzou, de Bougie à Batna. Cette fois encore, plus de 100.000 hommes doivent être engagés pour mater la révolte dans un immense bain de sang.

Mais la nation algérienne ne mourut pas dans la conscience de ce peuple écrasé. Elle chemina silencieusement, souterrainement, pour ressurgir, après la première guerre mondiale, avec le propre petit-fils d’Abd el Kader, l’émir Khaled. En 1927, en Syrie, où le colonialisme le déporta, j’ai connu personnellement et admiré ce précurseur du mouvement moderne d’indépendance.

Puis ce furent les Oulémas qui réveillèrent la conscience nationale du peuple algérien, sous l’impulsion de deux grands chefs spirituels : le cheikh Ben Badis et son successeur, le cheikh Brahimi. Ecoutez Ben Badis s’écrier en 1936 : « Nous avons [trouvé] dans l’histoire et dans le présent que la nation algérienne musulmane s’est formée et existe … Nous disons que cette nation algérienne n’est pas la France, ne peut être la France et ne veut pas être la France … L’Algérie jouira d’une large indépendance et la France pourra alors compter sur elle comme une nation libre peut compter sur une autre nation libre. »

A la revendication d’indépendance devait être donnée une expression non plus seulement spirituelle, mais politique. Ce fut l’œuvre du mouvement fondé dès 1926 par Messali Hadj. En 1933, le mouvement mettait au centre de son programme la création d’un parlement algérien élu au suffrage universel, sans distinction de race et de religion. En 1936, il lançait, à Alger, devant 10.000 auditeurs, le mot d’ordre : « Indépendance de l’Algérie. » A l’époque, cet objectif fut considéré par certains comme fantasmagorique. Au sein de l’élite algérienne, beaucoup s’obstinaient à miser sur l’assimilation. Ils conviennent aujourd’hui, avec une loyauté qui les honore, de leur erreur. En France même, nombre de gens de gauche (je m’en souviens pour avoir appartenu en 1936 à la Commission Coloniale du Parti Socialiste) accusaient le Parti du Peuple Algérien de manquer de réalisme et de sens politique. Mais la suite a prouvé, au contraire, le réalisme du P.P.A. : il avait su déchiffrer l’idée de l’indépendance au fond de la conscience du peuple algérien.

Le mouvement fut dissous de nombreuses fois, en 1929, en 1934, en 1937, hélas ! sous le Front Populaire, en 1939, et, tout récemment, à la fin de 1954 par M. Mitterrand. Mais chaque fois il réussit à se reconstituer en changeant de nom. Quant à son fondateur, il a passé près de dix ans en captivité. Ensuite, ce furent les interdictions de séjour, puis les résidences forcées de Niort et d’Angoulême, où il se trouve aujourd’hui encore. C’est un devoir pour nous tous de rappeler le service historique que ce mouvement et son fondateur ont rendu à la cause de l’émancipation algérienne. Sans eux les divers courants de l’actuelle Résistance, engagés dans la même lutte et victimes de la même répression, ne seraient pas ce qu’ils sont. Les moyens de lutte ont changé, des jeunes, animés d’un esprit nouveau, ont rejoint en masse les rangs des combattants. Nous saluons en eux les héritiers glorieux des grands précurseurs. Grâce à leur héroïsme, un énorme pas en avant a été fait et la « nation libre », choisissant l’amitié d’une France libre, parce qu’ayant renoncé à opprimer, – la nation algérienne est en marche.

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