Appel de l’Etoile Nord-Africaine paru dans La Lutte Sociale, n° 451, 22 avril 1927 ; suivi d’une lettre de l’Etoile Nord-Africaine parue dans L’Humanité, 17 mai 1927

Une nouvelle restriction vient d’être apportée aux droits politiques, déjà si minimes, des indigènes algériens. Un arrêté du Conseil d’Etat déclare non éligibles aux fonctions de maires et d’adjoint les indigènes non naturalisés français.
Interprète de la majorité des indigènes algériens, l’Etoile Nord-Africaine élève une vigoureuse protestation contre cette décision qui révise la loi du 4 février 1919 relative aux droits politiques des algériens non naturalisés.
Il y a en effet révision de la loi du 4 février 1919, dont l’article 12 dit :
« Les indigènes musulmans algériens qui n’ont pas réclamé la qualité de citoyen français, sont représentés dans toutes les assemblées délibérantes de l’Algérie …. par des membres élus, siégeant au même titre et avec les mêmes droits que les membres français ».
Que devient cette égalité de droits édictée par la loi si on refuse aux conseillers municipaux indigènes non naturalisés le droit d’être maire ou adjoint comme les conseillers français ?
La loi reconnaissait donc les indigènes non naturalisés éligibles comme maire ou adjoint. C’est ce que plusieurs municipalités d’Algérie (Alger, Constantine, Bougie, Blida), reconnurent en réservant aux indigènes un poste d’adjoint.
L’arrêté du Conseil d’Etat retire donc en 1927 aux indigènes algériens une partie des droits qui leur avaient été reconnus en 1919 au lendemain de la grande guerre, et qui, en ce qui concerne l’élection des adjoints, fut mis en application en mai 1925, au moment de la guerre du Maroc.
Ainsi, les gros colons rapaces et les colonialistes ont satisfaction, leur presse ne cache pas leur joie ; enhardis par ce succès et le silence des soi-disants défenseurs du peuple algérien, ils entendent, soutenus par le Gouvernement Général, reprendre une à une les concessions qui ont dû être faites après la guerre aux Algériens, dont des dizaines de milliers étaient morts au nom des idées de liberté et du principe du droit des peuples à disposer d’eux-mêmes.
Chaque jour les oppresseurs de l’Algérie déchirent le voile qui empêchait des indigènes de voir la route qu’ils devaient suivre. Pendant 1914-1915, pour nous entraîner à la guerre, ils nous ont promis des améliorations à notre sort, et leurs promesses se sont réduites à des aumônes. Pendant que la guerre du Maroc mettait en péril leur domination, ils ont jeté du lest en élisant adjoints aux maires et vice-présidents des Conseils Généraux quelques indigènes. Le péril immédiat passé, ils reprennent ce qu’ils avaient donné.
L’Etoile Nord-Africaine s’adresse au peuple français pour lui demander de ne pas assister indifférent aux menaces que les gros colons et leur allié le Gouvernement, font peser sur le peuple algérien. La restriction des droits politiques des indigènes, leur oppression aggravée, renforcent la puissance du Gouvernement et des sociétés financières responsables de la misère du peuple français et de celle du peuple algérien. L’intérêt des deux peuples est donc de se soutenir dans la lutte qu’ils mènent contre les mêmes ennemis.
L’Etoile Nord-Africaine entreprend une action vive pour que les Algériens aient le droit de parler, d’écrire, de se réunir librement et de vivre honorablement en travaillant. Elle ne doute pas que le peuple français, dont les traditions sont libérales, soit avec elle pour :
L’abolition du code de l’indigénat qui maintient les Algériens dans un régime d’esclavage en les punissant pour des actes considérés ou non comme « délits » suivant qu’il s’agit d’un Algérien ou d’un Français.
Le droit pour les Algériens d’écrire, de parler, de s’organiser librement dans leur pays.
L’égalité des droits politiques entre les Algériens et les Français qui sont en Algérie.
Le droit pour l’Algerie comme pour tous les autres peuples, de disposer d’elle-même, suivant les déclarations du Président Wilson et les principes au nom desquels les peuples français et algérien ont combattu côte à côte de 1914 à 1918.

UNE LETTRE DE « L’ETOILE NORD-AFRICAINE »
A la suite de l’arrêté du Conseil d’Etat annulant les élections « d’indigènes » musulmans comme adjoints aux maires, l’Etoile Nord-Africaine, association des musulmans algériens, tunisiens et marocains dont l’émir Khaled est le président d’honneur, a adressé une protestation aux parlementaires intéressés et à la grande presse.
Avec un ensemble touchant, parlementaires et grande presse ont fait le silence sur cette réclamation justifiée. Seule, la presse arabophobe en a parlé, mais pour jeter l’anathème sur « l’Etoile Nord-Africaine » qu’elle représente comme fauteur de haine et de désordre.
Nous donnons ci-dessous les principaux passages d’une lettre que cette association nous a adressée :
… « Nous tenons, par la même occasion, à attirer votre attention sur les enseignements que nous tirons de la nouvelle mesure qui restreint nos quelques droits. A notre avis, elle est la continuation et partie intégrante de la politique des conquérants à notre égard ; des concessions nous sont de temps en temps faites, non par sympathie, mais parce que nos oppresseurs ont besoin de nous (la guerre de 1914-18 en est un exemple) ou nous craignent (comme pendant l’insurrection riffaine). Par quelques concessions, ils tentent de nous détourner de la lutte pour le respect de nos droits et pour l’exécution de leurs promesses, mais dès que la situation le leur permet, ils nous reprennent ce qu’ils nous avaient donné quelque temps auparavant (exemples : pouvoirs répressifs des administrateurs, libetté de voyage, élection comme adjoint, etc … )
Nous devons donc constater que nos droits ne sont respectés que dans la mesure où nous sommes en mesure de les faire respecter. Il en sera de même pour toute amélioration à notre sort : l’histoire nous apprend que les conquérants n’abandonnent pas volontairement les privilèges qu’ils se sont octroyés au mépris des droits du peuple qu’ils ont assujetti. Les luttes qu’a dû mener la Turquie et les grandioses événements qui se déroulent en Chine en sont la preuve évidente. C’est aussi ce qui ressort des débats du congrès mondial de Bruxelles contre l’oppression coloniale et l’impérialisme au quel ont participé des représentants de Chine, des Indes, de l’Indonésie, de Corée, de Syrie, de Perse, d’Egypte, d’Afrique Noire dite « française », de l’Afrique du Sud, etc., etc. Notre groupement était représenté à ce congrès.
Nous inspirant de ces enseignements nous avons entrepris de développer chez le peuple algérien l’idée qu’il n’aura les libertés et la meilleure existence auxquelles il a droit, qu’en luttant pour les obtenir et en s’organisant pour cette lutte, à la tête de laquelle, comme en Chine, comme aux Indes, comme en Indonésie, devrait être un parti national populaire.
Ce n’est pas une chose impossible : les bonnes volontés et les hommes sincèrement algériens s’y emploient. Comme tous les peuples coloniaux, notre peuple a, dans la population française éclairée et active, de grandes sympathies qui ne demandent qu’à se manifester, mais encore faut-il que nous, algériens, nous soyons décidés à défendre notre dignité constamment bafouée et à exiger nos droits.

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