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Le Front Populaire contre les peuples coloniaux : La dissolution de l’Etoile Nord-Africaine

Article signé R. paru dans Quatrième Internationale, n° 3, mars-avril 1937

Nous l’avons dit, la préoccupation dominante de Marius Moutet, celle qui inspire et conditionne sa politique, c’est le souci de l’intérêt des populations indigènes. Sa tâche – immense et compliquée – peut se résumer en trois mots : Apporter au-delà des mers aux peuples frères ce que le peuple français revendique pour lui : le pain, la paix, la liberté ».
(Populaire du 14 décembre 1936.)

Les grèves de juin trouvèrent l’Afrique du Nord dans une situation de misère rarement atteinte. Au Maroc, sous la pression du mouvement métropolitain, on assiste aux premières démarches ouvrières. Et du coup, les quelques grèves, en partie victorieuses, suscitent des remous profonds dans les grands centres indigènes où, pour la première fois, artisans, ouvriers et marchands envisagent un nouveau moyen de lutte. En Algérie, l’extension du mouvement de grève est évidemment bien plus considérable. Dans la seule ville d’Alger, on compte un minimum de 11.000 grévistes. Pratiquement, les communications routières sont interrompues. La lutte prend un aspect politique tranché et violent. Le 14 juin, la victoire du Front populaire partout est célébrée, et dans tous les grands centres les bagarres éclatent : Alger, Bougie ; à Sidi bel Abbes, 40 blessés. Un fait marque l’acuité de la crise : pour la première fois, des mauresques participent aux manifestations, de même qu’au Maroc elles ont participé à la grève. Les 23 et 30 juin, violentes bagarres à Dran, un ouvrier est tué ; à Constantine, à Mostaganem. Dans les campagnes, les fellahs qui crèvent de faim manifestent un peu partout : le 11 juin à Sidi Moussa, le 13 juin à Birtouta, le 15 juin à Hussein Bey, Rovigo, Fort-de-l’Eau, Birkadem, Maison-Carree, Douaouda, le 16 juin à Staoueli, Bougie, etc …

En face du mouvement ouvrier et paysan, qui se développe rapidement, les fascistes organisent la répression. En voici une preuve officielle – le télégramme du maire d’Ouled Fayet au Préfet d’Alger :

« J’ai le regret de vous informer que des bandes de grévistes pénètrent dans nos propriétés, armés de matraques et exigent sous menace la cessation des travaux. Devant la carence du Gouvernement à assurer la liberté du travail, les propriétaires armés organisent la défense des droits de chacun par tous les moyens en leur possession. Des incidents, des rixes sont à craindre, tous étant décidés à se défendre par la force si besoin était. Je vous en avise pour permettre de prendre des mesures utiles et vous préviens que la municipalité décline toute responsabilité sur les conséquences graves qui pourraient se produire. »

De son côté, le 1er juillet, l’abbé Lambert réunit à l’Hôtel de Ville d’Oran les maires fascistes d’Oranie (87 sur 120) afin de coordonner leur action. La réunion se termine par un serment : Si l’abbé Lambert est révoqué, tous les maires fascistes se démettent de leur fonction, et entrent en lutte ouverte contre le Gouvernement. Si l’abbé Lambert est tué ou blessé, la riposte devra être sanglante.

C’est dans ces conditions qu’éclate, le 29 juin, à Bou-Saada, l’inévitable provocation antisémite. 3 000 tirailleurs sénégalais sont envoyés à Bou-Saada. A Oran, la bagarre se solde par la mort d’un membre des J.C. Les gardes mobiles et les gendarmes tirent sur les grévistes des mines de l’Ouenza. La Tunisie entre dans le jeu. Des bagarres d’une très grande violence éclatent à Gafsa.

Telle est la situation lorsque le Front Populaire forme le Gouvernement. Les événements se déroulent sur un fond de misère absolument inouï. Dans de telles conditions, les moindres reformes ont une portée révolutionnaire. Elles sout donc interdites au Gouvernement de collaboration et d’Union sacrée. Bien au contraire, le problème de la guerre exige un renforcement de la domination impérialiste en Afrique du Nord. Pendant des mois, on laisse Peyrouton agir à sa guise et organiser les cadres fascistes marocains. On le remplace enfin par Noguès, tristement célèbre par sa politique sanglante pendant la guerre du Rif. On a résolu un conflit de palais, mais rien changé à l’orientation générale, sinon peut-être qu’on en a encore accusé l’oppression militaire. Les conséquences en sont rapides : les événements de novembre. Arrestation des chefs nationalistes marocains, de centaines et de centaines de militants. Condamnations à deux et trois ans de prison. En Oranie, l’abbé Lambert demeure à son poste et continue à se servir ouvertement de ses pouvoirs de maire pour renforcer le mouvement fasciste.

Cependant, les masses fouettées par la faim réagissent avec vigueur. L’appareil d’Etat craint de se trouver en face d’un mouvement qui le déborde. Brusque tournant. Au Maroc, on relâche les emprisonnés. On supprime les condamnations. En Tunisie, on veut se montrer conciliant. On ébauche des apparences d’enquêtes, on donne certaine liberté à la presse. Au Maroc, l’interdiction est levée sur l’Action du Peuple, journal des nationalistes. Quatre publications de langue arabe sont autorisées : l’Atlas, El Maghreb, El Ouidad, El Amel. Mais on s’empresse de reprendre indirectement ce que l’on vient d’être contraint d’abandonner. Ces journaux sont soumis au dahir du 27 avril 1914 sur la presse. Ils doivent être rédigés « en conformité des engagements pris par le gérant ». La Chambre, y compris les staliniens, vote une loi sur la presse plus restrictive encore.

Sur le plan économique, on ne fait rien. Bien plus, on augmente le tertib (impôt sur les paysans). Un dahir marque l’état d’extrême détresse de la population : il interdit de payer moins de 4 francs par jour un ouvrier arabe. Et les sans-travail sont légion.

Le gouvernement Blum poursuit deux tâches : ne pouvant apporter aucune solution à cette situation, sinon un renforcement de la crise par des mesures favorisant le colon, il lui faut à tout prix créer une caste de privilégiés indigènes socialement plus forte que les féodaux complètement déconsidérés, lui permettant demain d’assurer, en face des événements, sa domination ; réprimer avec rigueur toute tendance révolutionnaire.

Le projet Viollette, applicable à l’Algérie, n’est rien d’autre. Il soulève, certes, l’opposition des colons fascistes, dont la politique dans une certaine mesure est bornée, mais qui visent en définitive une opération politique métropolitaine. Il n’en reste pas moins que ce projet est présentement la meilleure arme de l’impérialisme français en Algérie. A qui donne-t-il le droit de vote : Aux indigènes algériens ayant quitté l’armée avec le grade d’officier ; aux sous-officiers ayant quitté l’armée avec le grade de sergent-chef ou un grade supérieur, après y avoir servi pendant 15 ans et en être sortis avec le certificat de bonne conduite ; c’est-à-dire à tous les laquais de l’impérialisme qui ont fait leurs preuves. Aux indigènes algériens français titulaires d’un diplôme de l’enseignement supérieur, baccalauréat de l’enseignement secondaire, brevet supérieur, brevet élémentaire, diplôme de fin d’études secondaires, etc. ; aux élus aux Chambres de commerce et d’agriculture, ou désignés par le conseil d’administration et par les Chambres d’agriculture d’Algérie : les délégués financiers, conseillers généraux, conseillers municipaux des communes de plein exercice, les présidents de djemaas ayant exercé leur fonction pendant la durée d’un mandat ; c’est-à-dire toute la grande bourgeoisie indigène. Enfin, les bachaghas, aghas, caïds ayant exercé leurs fonctions pendant au moins quatre ans, les commandeurs de l’Ordre national de la Légion d’honneur ou nommés dans cet ordre à titre militaire, c’est-à-dire les féodaux. Les ouvriers indigènes titulaires de la médaille du travail et les secrétaires de syndicats ouvriers régulièrement constitués après dix ans d’exercice de leurs fonctions, c’est-à-dire l’aristocratie ouvrière bien contrôlée par les réformistes et les staliniens.

Pour comprendre la portée du projet Viollette, il faut remonter en 1870-71 au projet Crémieux. Les troupes étaient retenues en France pour en finir avec le mouvement ouvrier. La révolte grondait en Kabylie. Il fallait à tout prix s’assurer d’une caste privilégiée : on naturalisa en masse les juifs. Aujourd’hui, l’extrême misère, la situation sans issue où se trouvent les masses de l’Afrique du Nord préparent de nouvelles et violentes explosions.

D’autre part, le problème de la guerre et l’instabilité intérieure de la Métropole exigent la libre disposition des troupes, interdit une concentration d’envergure en Afrique du Nord, il faut donc en revenir à la vieille méthode : créer une caste privilégiée liant les intérêts des laquais militaires, de la haute bourgeoisie indigène, des féodaux et de l’aristocratie ouvrière pourrie aux intérêts de l’impérialisme. C’est le sens du projet Viollette.

En même temps, on doit réprimer tout courant révolutionnaire et l’on commence par dissoudre l’Etoile Nord-Africaine, comme organisation anti-française. Les staliniens ajoutent : alliée au fascisme. Quelques mots sur l’histoire de l’ « Etoile ». Elle est fondée en 1926 par l’Emir Khaled qui ne demeure que fort peu de temps à sa direction. Il est exilé en Syrie en 1927. Elle remplace l’Union Intercoloniale et est affiliée à la Ligue contre l’impérialisme. Elle participe, en février, au Congrès de Bruxelles organisé par la Ligue anticoloniale où elle est représentée par Messali Hadj. Elle publie alors un journal bilingue à Paris, l’Ikdam. Le 28 mai 1927, il est interdit en Tunisie.

Pendant toute cette période, l’Etoile Nord-Africaine travaille en liaison étroite avec le P.C., sur un plan de réformes immédiates. En avril 1929, elle est dissoute. Cependant, pratiquement, le jugement n’est pas appliqué. Des différenciations politiques se produisent à l’intérieur de l’organisation et aboutissent à une rupture avec le P.C. Une fraction reste au P.C. (Hadj Ali, Marouf, Chabila, etc.). L’Etoile Nord-Africaine est regroupée sous la direction de Messali et Imache Amar. La tendance nationaliste et pan-arabiste s’est accentuée. En 1933, elle publie son programme que voici :

Programme de l’Etoile Nord-Africaine votée par l’Assemblée Nationale du 28 mai 1933.

1° Abolition immédiate de l’odieux code de l’indigénat et de toutes les mesures d’exception ;
2° Amnistie de tous ceux qui sont emprisonnés en surveillance spéciale ou exilés pour infraction à l’indigénat ou pour délit politique ;
3° Liberté de voyage absolu pour la France et pour l’étranger ;
4° Liberté de presse, d’association, de réunion, droits politiques et syndicaux ;
5° Remplacement des délégations financières élues au suffrage restreint par un Parlement national algérien élu au suffrage universel ;
6° Suppression des communes mixtes et des territoires militaires. Remplacement de ces organismes par des Assemblées municipales élues au suffrage universel ;
7° Accession de tous les Algériens à toutes les fonctions publiques sans aucune distinction. Fonction égale. Traitement égal pour tous.
8° L’instruction obligatoire en langue arabe. Accession à l’enseignement à tous les degrés. Création de nouvelles écoles arabes. Tous les actes officiels doivent être simultanément publiés en langues arabe et française ;
9° En ce qui concerne le service militaire, respect intégral de la sourate coranique, verset qui dit : « Celui qui tue délibérément un Musulman est voue à l’Enfer durant l’éternité et mérite la colère et la damnation divine » ;
10° Application des lois sociales et ouvrières. Droit au secours de chômage aux familles algériennes en Algérie et allocations familiales. Suppression immédiate des Assurances sociales ;
11° Elargissement des crédits agricoles aux petits fellahs. Organisation plus rationnelle de l’irrigation. Développement des moyens de communication. Secours non remboursable du Gouvernement aux victimes des famines périodiques.

Deuxième partie

1° L’indépendance totale de l’Algérie ;
2º Le retrait total des troupes d’occupation ;
3° Constitution d’une armée nationale ;

Gouvernement national révolutionnaire

1° Une Assemblée constituante élue au suffrage universel ;
2° Suffrage universel tous les degrés et l’éligibilité dans toutes les assemblées pour les habitants de l’Algérie ;
3° La langue arabe sera considérée comme la langue officielle ;
4° Remise en toute propriété à l’Etat algérien des banques, des mines, des chemins de fer, des ports, des services publies accaparés par les conquérants ;
5º La confiscation des grandes propriétés accaparées par les féodaux alliés des conquérants, les colons et les sociétés financières et la remise de la terre confisquée aux paysans. Le respect de la moyenne et petite propriété. Le retour à l’Etat algérien des terres et forêts accaparées par l’Etat français ;
6° L’instruction gratuite obligatoire à tous les degrés en langue arabe ;
7° La reconnaissance par l’Etat algérien du droit syndical de coalition et de grève, l’élaboration par lui de lois sociales ;
8° Aide immédiate aux fellahs par l’application à l’agriculture de crédit sans intérêt pour l’achat de machines, de semences, d’engrais ; organisation de l’irrigation et amélioration des voies de communication, etc … »


Le nouveau journal El Ouma, en 1932-33, tire à 12.000 exemplaires. En 1933-34, il passe à 40.000 et agrandit son format. En 1935, le gouvernement Laval poursuit à nouveau l’Etoile Nord-Africaine. Messali et Imache Amar sont condamnés à 6 mois de prison et 2.000 francs d’amende pour reconstitution de ligue dissoute. Le jugement est cassé et, comme les décisions de 1929 n’ont reçu un commencement d’exécution qu’au début de 1935, c’est-à-dire longtemps après les 6 mois imparti par la loi, l’Etoile Nord-Africaine est reconnue légalement.

Dès le début, l’organisation participe au mouvement de Front Populaire. Elle établit un programme de revendications immédiates, exigeant essentiellement : l’amnistie de tous les déportés, l’abolition des lois spéciales, l’octroi des libertés démocratiques, une série de réformes sociales (assurances sociales, prime de chômage, indemnité aux familles de chômeurs, mesures populaires, semaine de 40 heures, etc.).

La simple énumération de ces quelques faits liquide l’accusation de fascisme portée par les staliniens. Nous sommes en réalité en présence d’une organisation de caractère national-révolutionnaire. Ce qui fait son importance et sa force réelle, c’est que sa composition est presque uniquement ouvrière. Très importante dans la région parisienne, elle a des groupes actifs à Lyon, St-Etienne, Clermont-Ferrand, Marseille, etc. Elle contrôlerait 10.000 Nord-Africains dans la région parisienne et comprendrait en tout avec les trois départements d’Algérie 25.000 membres.

Différents courants se heurtent actuellement à sa direction. Les uns poussant à une offensive en riposte à la dissolution, les autres (la majorité à la direction) s’orientant au contraire vers une politique « diplomatique » (pressions sur les sommets du P.S., antichambre au ministère, etc.). Il est bien évident que cette dernière orientation comporte un grave danger et, dans une certaine mesure, le risque d’un dispersement des militants nord-africains découragés.

La dissolution de l’Etoile Nord-Africaine est l’autre face de la politique amorcée par le projet Viollette. Cependant, tout le problème reste posé. L’abbé Lambert continue, comme par le passé, ses provocations publiques. Politique qui vient de donner la dernière fusillade de Sidi bel Abbes.

Les fusillades de Metlaoui et de Kouif ne font que marquer l’extrême misère qui sévit présentement et la volonté nette des fascistes d’étouffer dans le sang tout commencement de protestation. La situation en Tunisie est extrêmement tendue. La famine ravage des régions entières. Le mouvement de révolte se renforce considérablement. Dans les campagnes et les petites localités, les gens vont porter leurs réclamations aux caïds accompagnés par le chef de la section locale du Néo-Destour, porteur d’un document écrit. Si, dans un délai normal il n’est pas donné satisfaction, l’Action Tunisienne, sous la rubrique « La voix de l’intérieur », publie le texte intégral de cette enquête. Dans tout le pays, l’agitation s’étend.

Poussées par la famine, les masses de l’Afrique du Nord s’apprêtent à livrer un nouvel assaut à l’impérialisme.

29 mars 1937.

R.


P. S. – Depuis la rédaction de cet article, un certain nombre de faits importants se sont produits. La misère et l’agitation ont grandi (Cf. Lutte Ouvrière, numéros 38, 40 et 41). Les camarades nord-africains ont constitué le Parti du Peuple Algérien. Le mouvement nationaliste marocain s’est scindé en deux courants, ce le Comité d’Action Marocaine a été interdit par le gouvernement Blum. Nous examinerons ces derniers événements dans le prochain numéro.


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Nedjib SIDI MOUSSA