Article de Messali Hadj signé Tlemçani paru dans El Ouma, troisième année, n° 15, octobre 1933

En matière politique, la confusion peut être désastreuse, pour ne pas dire parfois mortelle pour un pays en voie d’émancipation cherchant son chemin pour atteindre son but. Il y a à travers ce chemin tant de précipices, de tournants dangereux et d’obstacles, que si le peuple n’a pas pris toutes ses précautions, s’il ne s’est pas débarrassé de tous les préjugés et surtout s’il n’a pas écarté devant lui cette confusion il pourrait pendant longtemps végéter, tourner dans un cercle vicieux sans pouvoir s’en sortir, ni trouver son chemin. Cette situation, existe malheureusement en Algérie, elle est un malaise pénible à constater, une atmosphère irrespirable, il faut s’armer de patience et d’énergie pour la dissiper.
L’Algérie, comme d’ailleurs toute l’Afrique du Nord, se trouve aujourd’hui fortement secouée par un mouvement national dont les symptômes sont tout à fait apparents. classés, et qu’on peut vérifier à la lumière des faits, cependant, il y a encore des gens en Algérie qui n’ont pas le courage de voir ces événements, et que non seulement, ils les nient, mais ils les combattent, par toutes sortes de moyens, qui ne sont ni à leur honneur, ni à leur avantage. Les événements actuels en Algérie dépassent de beaucoup tous ces vieux « turbans », fatigués, esprit étroit, vue limitée, aveugles, rêvant aussi bien en parlant, en marchant, qu’en dormant. Il y a une autre catégorie d’hommes plus néfastes à l’émancipation du peuple algérien, que les vieux Turbans, qui jouent le rôle du boucher conduisant ses troupeaux à l’abattoir. Ce sont nos « élus » qui ont pris toujours leur mandat avec une légèreté déconcertante et n’ont jamais aussi compris ce qu’est un véritable représentant du peuple ..
Leur politique est très simple (si on peut appeler cela de la politique) ; ils ne s’embarrassent de rien, ils sont libres d’agir selon leur bon plaisir, ils ne veulent aucun contrôle de la part de leurs électeurs, et tous les événements qui surgissent journellement les laissent indifférents, ou bien ils se dressent contre les intérêts de la population. Toute la situation politique, économique et sociale du peuple algérien ne les intéresse nullement. La maladie dont ils sont atteints est la folie des grandeurs, l’honneur, les décorations, le voyage en France pour lécher les bottes de M. Violette et Cie. Ils aiment se parer de leurs plus beaux habits pour siéger des journées entières dans les assemblées, pour entendre les discours des autorités, et pour pouvoir à la fin de la réunion demander à M. le Préfet de l’aider à obtenir la Légion d’honneur ou le Nicham Eftikhar. Ils sont la risée de toutes les assemblées, ils ressemblent aux momies égyptiennes. Des revendications du peuple, il n’est jamais question, c’est bien leur moindre souci, c’est leur personnalité qui compte. Il faut avouer cependant qu’il y a parmi ces élus, quelques-uns, un très petit nombre, qui méritent et qui comprennent très bien ce que c’est qu’un représentant du peuple.
Cette petite minorité dans la grande minorité, car il faut le répéter que les Algériens musulmans qui représentent plus de cinq millions d’âmes, ne sont toujours qu’un tiers dans toutes les assemblées, et, les colons qui représentent 800.000 Européens forment les deux tiers dans ces assemblées, comprennent très bien que représenter le peuple, c’est un honneur, mais aussi une charge écrasante, une grande responsabilité, et qui exige de lui un grand dévouement, une grande activité pour défendre ses intérêts, pour l’éclairer, l’éduquer et l’engager dans la bonne voie.
Cette minorité qui a toute notre estime et notre considération, a une faiblesse chronique, qui malheureusement a des conséquences funestes en ce qui concerne la clarté dans l’action, chose extrêmement indispensable pour l’émancipation d’un peuple. C’est-à-dire de tout voir et de ne rien dire, de laisser faire, laisser aller, tous les Béni-oui-oui, les traîtres, et aussi d’ignorer le travail abject de ceux qui dans l’ombre assassinent la nation algérienne. Le devoir de cette petite minorité est de mener une lutte sans merci contre tous les Béni-oui-oui, au sein des assemblées d’abord, et ensuite de rendre publique toute leur action, de les dévoiler, les montrer au peuple tels qu’ils sont, par la voix de la presse, les affiches, réunions et conférences. C’est ainsi, que le peuple peut apprécier ses représentants, à leur juste valeur, savoir à quoi s’en tenir devant les élections et pour son avenir.
En dehors des élus, il y a un clan qui comprend tous les fonctionnaires, les avocats, les médecins. etc … , qui se targuent du nom d’hommes d’élites et d’intellectuels. Nous n’avons pas ici à examiner leurs titres, c’est leur action que nous voulons éclaircir. Cependant, c’est de leur éducation et de leur milieu social que découle leur action. Ce clan est loin du peuple, il l’ignore, quoique vivant dans son milieu, il le sous-estime, et le prend pour une quantité négligeable, une masse inerte sans aucun intérêt pour lui.
C’est une grosse erreur, le peuple : c’est la force de l’Algérie, la force sur laquelle on peut compter; le peuple est plus avancé que nos intellectuels, plus combatif, car il est toujours prêt au combat et à la lutte pour ses revendications et pour sa liberté. Il suffit de se pencher sur lui, de l’instruire, de l’éduquer, de le guider, de l’armer de patience et de ténacité et l’on trouvera en lui une force intarissable.
Seulement, ce travail serait indécent pour notre « élite ». Elle préfère temporiser, bavarder avec cinq ou six camarades, écrire des énormités comme celles de la Voix des Humbles, entonner des déclarations pleines d’amour et de fidélité à l’égard de « notre mère patrie la France », envoyer des adresses de reconnaissance et d’amitié au Gouvernement. Au fond, que veut-elle cette « élite » ? Son dada, c’est la représentation parlementaire qui d’après elle sauvera toute notre situation. C’est une véritable confusion parce que la représentation parlementaire sera une occasion pour nos « élus » de venir à Paris, faire la même action que celle déjà faite en Algérie, c’est du pareil au même. Il ne faut pas tromper le peuple, la représentation parlementaire est un danger parce qu’elle nous prépare à un autre siècle de servitude et d’esclavage ; ce que nous voulons : c’est un Parlement algérien avec le suffrage universel pour tous les Algériens.
Il ne faut pas oublier les confréries, lesquelles sont des servantes zélées de la colonisation. Les Béni Alioua, les Hamlaoui, les Ben Tequouk sont des agents de l’impérialisme. Avec cette catégorie, c’est la lutte qui compte, réjouissons-nous, le peuple les a déjà appréciés. Enfin, voilà la situation politique devant laquelle se trouve le peuple algérien. Il y a une forte confusion qu’il faut absolument dissiper et s’engager franchement dans la voie claire et nette tracée par l’Etoile Nord-Africaine, votre parti politique national qui vous appelle à renforcer ses rangs, à soutenir son journal El Ouma, pour arracher les revendications suivantes inscrites dans son programme politique :
1° Abolition immédiate de l’odieux code de l’Indigénat et de toutes les mesures d’exception ;
2° Amnistie pour tous ceux qui sont emprisonnés, en surveillance spéciale ou exilés pour infraction à l’indigénat ou pour délit politique ;
3° Liberté de voyage absolu pour la France et pour l’étranger ;
4° Liberté de presse, d’association, de réunion, droits politiques et syndicaux ;
5° Remplacement des délégations financières élues au suffrage restreint par un Parlement national algérien élu au suffrage universel ;
6° Suppression des communes mixtes et des territoires militaires. Remplacement de ces organismes par des assemblées municipales élues au suffrage universel ;
7° Accession de tous les Algériens à toutes les fonctions publiques sans aucune distinction. Fonction égale. Traitement égal pour tous ;
8° L’instruction obligatoire en langue arabe. Accession à l’enseignement à tous les degrés. Création de nouvelles écoles arabes. Tous les actes officiels doivent être simultanément publiés en langues arabe et française ;
9° En ce qui concerne le service militaire, respect intégral à la Sourate Coranique, verset qui dit : « Celui qui tue délibérément un Musulamn est voué à l’enfer durant l’éternité et mérite la colère et la damnation divine. » ;
10° Application des lois sociales et ouvrières. Droit au secours de chômage aux familles algériennes en Algérie et allocations familiales. Suppression immédiate des Assurances sociales ;
11° Elargissement du crédit agricole aux petits fellahs. Organisation plus rationnelle de l’irrigation … Développement des moyens de communication. Secours non remboursables du Gouvernement aux victimes des famines périodiques.
TLEMÇANI.
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Nedjib SIDI MOUSSA
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