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Amar Imache : L’indigénat à Paris

Article d’Amar Imache paru dans El Ouma, quatrième année, n° 18, janvier 1934

Un coup de force sans précédent !

L’Etoile grandit ! l’Etoile est à nouveau à l’honneur ! Nous l’avons dit dans notre précédent article, l’attaque se précise contre l’organisation. Le combat en sourdine, la lutte sournoise par la pression, l’intimidation et la calomnie n’y suffisent pas. Le sabotage par la division ne donne pas les résultats espérés. L’Etoile nord-africaine a forcé les ennemis à se démasquer et à la combattre au grand jour. La Commune Mixte de la rue Lecomte qui prétend être ici pour « protéger » les musulmans nord-africains, a été obligée de se montrer dans son véritable rôle, celui d’appliquer le code de l’indigénat en plein Paris, à deux pas du ministère de la justice (avec un grand j) à quelques pas de la Chambre des législateurs, dans la capitale de la IIIe République. Oui, c’est dans ce Paris où chaque monument porte la fameuse devise : Liberté, Egalité, Fraternité, en caractères impressionnants, qu’un acte arbitraire a été commis contre les nord-africains ! 80 musulmans furent arrêtés à la sortie d’une réunion organisée par nous le 16 décembre, 20, rue Ordener (18e).

Orateurs et auditeurs sont arrêtés par groupes et dirigés vers le poste de police voisin, avec force bousculades, avec les injures et les brutalités coutumières aux champions de la répression. A quoi doit-on ce coup de force unique ? La police pouvait-elle se justifier d’un prétexte comme elle excelle à en trouver ?

Nullement, la réunion s’est déroulée dans le calme le plus parfait. Etait-ce le désir de complaire au Gouverneur Carde arrivée d’Algérie (porteur sans doute de nouvelles peu rassurantes pour le colonialisme) qui a décidé les partisans de l’oppression à montrer du zèle ? Ou bien un coup de sonde décidé ce jour-là, comme par hasard pour nous intimider, impressionner nos compatriotes et par là même porter atteinte au prestige et peut-être à la vie de notre organisation et du vaillant « El Ouma » ?

Ah ! C’est que l’Etoile donne du fil à retordre à tous les profiteurs colonialistes et à tous ceux qui entendent perpétuer notre état d’Esclaves. L’Etoile nord-africaine et le journal « El Ouma » n’ont rien de pareil aux autres qui prêchent la résignation et l’assimilation comme idéal.

Avec l’Etoile nord-africaine, c’est l’existence de l’oppression et des oppresseurs qui est menacée. Dans l’Etoile il n’y a pas de pleurnicheurs, il n’y a que des hommes chez qui le sang bouillonne dans les veines de vrais musulmans, des hommes décidés à la lutte, déchirant chaque jour une feuille de l’ignoble code de l’indigénat pour le piétiner un jour prochain en entier.

C’est ce que l’impérialisme et ses valets ne peuvent tolérer, car la fin du code c’est la fin du festin, la fin du profit gigantesque, immoral et scandaleux, la fin de l’exploitation et de la domination. Il faut barrer la route à l’organisation Islamique ! et les moyens avec nous sont tous bons. A quoi bon s’embarrasser de la légalité à l’égard des Arabes ? C’est bon pour les citoyens et nous ne sommes que des « sujets » et avec les sujets c’est la loi du maître envers l’esclave, la loi des loups à l’égard des agneaux.

La presse servile, la presse corrompue a d’ailleurs préparé le terrain. Le « Petit Parisien » et « l’Ami – ou plutôt l’ennemi – du Peuple » sont à la tête des grands quotidiens et des périodiques qui ont déchaîné une campagne où rien ne nous est épargné. Les foyers d’isolement ne sauvent pas les musulmans de l’attirance de notre organisation qui se renforce et grandit, mais la haine s’acharne encore davantage, la rage de la xénophobie s’exerce même par le mensonge pour déchaîner la répression et l’expulsion.

La France est enlaidie par les musulmans nord-africains, le peuple ‘est contaminé par nos « vices », les arabes et les kabyles apportent avec eux la peste et le choléra, ils volent et assassinent les paisibles citoyens (sic).

Ah ! si on n’avait à coudoyer que la fleur des aristocrates tels que M. Alexandre, Dufrenne et autres Oustric, quel honneur pour la renommée française, mais les Kabyles ? mais les Arabes ? incapables de forcer l’amitié des ministres, des banquiers et des « hommes à la page » ! Incapables de subtiliser le moindre document, de rafler la plus petite épargne, incapables de corrompre, ni juger, ni hommes d’affaires et de parvenir jamais au rang des grands chevaliers, escrocs ?

Quel honte ! Arrière les « Sidis » sans smokings ! place aux chevaux de retour ! place à la haute pègre qui gère nos biens et notre pays ! place aux intègres « civilisés » qui nous guident vers notre destinée ! Saluez, « Sidis » encombrants, saluez bien, bien bas, en silence vos seigneurs aux huit reflets, forbans de la finance !

Restez sages devant l’élite des brasseurs de millions volés en Afrique. Pas de politique, pas de revendications, mettez le bâillon et fermez les yeux, vous dont les enfants et les parents meurent de faim, n’allez pas importuner vos exploiteurs qui vous apportent le progrès ! et vos criailleries ne peuvent qu’agacer les partisans de la grande « œuvre civilisatrice » surtout au moment où les coffres soigneusement nettoyés par tous ceux qui portent le prestige de la France au-delà des mers, ont besoin d’être remplis.

Disparaissez arabes et kabyles, quittez la France ! votre présence n’a rien de flatteur pour elle.

Leurs Excellences, Messieurs les rufians du maquis financier, Messieurs les accapareurs des richesses minières, et les « propriétaires » des grands domaines dont on nous a expropriés suffisent à la gloire de la France !

Tel est le ton impérieux, telle est la voix rauque des valets lancés à nos trousses ! Egards et protection pour tous les flibustiers, pour tous les aventuriers qui hantent les lieux où l’on s’amuse, mais pas de quartier pour les « sidis » joueurs de domino. La liberté de la presse, la liberté d’opinion et de réunion n’est pas applicable aux sujets de la grrrande France libérale, rendez-vous de tous les requins internationaux, organisatrice de la piraterie africaine !

Et les choses semblent normales aux bonnes âmes tourmentées par l’esprit de justice. L’arrestation de 80 travailleurs nord-africains coupables de se réunir, n’a pas ému la presse dite « d’information ».

C’est le silence sur toute la ligne. Et c’est dans l’ordre ! La solidarité n’existe qu’entre gens de même rang, de même sang et de même race !

La profondeur de la conscience ou plutôt de l’inconscience humaine est insondable et les preuves en cela abondent chaque jour, on émeut l’opinion suivant que l’on est citoyen ou sujet, un repris de justice est plus intéressant que 80 algériens.

C’est dans l’ordre, dans l’ordre établi par l’hypocrisie humaine ! où sont donc ces organisateurs de meetings anti-fascistes ? ces défenseurs d’exilés ? de réfugiés ? où sont donc ces bonnes âmes charitables qui combattent la répression ? qui palpitent d’indignation pour des faits de moindre importance ? Où est la ligue des droits de l’homme ? Où êtes-vous avocats et juges pour le droit des peuples ??? Nulle part ! Ils n’existent que pour les citoyens de chaque pays, pour ceux qui ont une patrie, pour la race supérieure et nous ne sommes que des inférieurs, humbles sujets de la République Française.

Nous ne sommes que de vulgaires « Sidis » !

Eh bien soit ! Nous sommes des sidis et fiers de l’être, aucun de nous n’échangerait son titre contre tous les titres des Staviski ou Alexandre, contre toutes les décorations et autres chamarrures. Et nous ne comptons non plus que sur nous-mêmes et les nôtres.

C’est une force qui tant à démontrer sa capacité que celle qui entoure actuellement notre organisation.

La réunion organisée en guise de riposte dès le lendemain, nous a donné la preuve de la décision et de l’enthousiasme de nos frères dans cette lutte inégale.

Les hommes arrêtés la veille ont tenu à montrer à la police qu’il ne la craignait pas et que la Préfecture nord-africaine fait fausse route. En se trouvant chacun à son poste, nos frères ont montre leur résolution de conquérir leurs droits sans faiblesse et de continuer la bataille dans la ligne tracée par l’Etoile Nord-africaine avec la vaillance et le sacrifice dignes de l’Islam jusqu’à la délivrance de notre pays.

Imache Amar.


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Nedjib SIDI MOUSSA