Article paru dans El Ouma, quatrième année, n° 29, février-mars 1935

Ouvriers intellectuels et manuels, fellahs et commerçants, exigez la suppression du code de l’indigénat et de toutes les lois d’exception, et revendiquez énergiquement vos droits et vos libertés politiques et économiques.
Enfin, le problème algérien est à l’ordre du jour ! Chacun le commente à sa façon, en France comme en Algérie. Nous ne pouvons, faute de place, répondre à tous les journaux, à tous les conférenciers, mais nous répondons en bloc à nos adversaires et aux ennemis de notre émancipation. Qu’y a-t-il en Algérie ? Que se passe-t-il ? Et que se passera-t-il demain ? Voilà des questions qui sont posées et suivies des commentaires que nous considérons absolument faux, absurdes et de mauvaise foi !
La presse colonialiste mène l’orchestre, elle trouve en Algérie un manque d’autorité et de fermeté à l’égard des Arabes, elle demande une dictature noire comme la chemise de M. Hitler, M. Morinaud demande aussi des avions, des tanks, des troupes sénégalaises et métropolitaines. D’autres voient un mouvement anti-juif, une guerre de religion, agitation panislamique, guerre sainte, mahdisme, et que sais-je encore ? Mais le comble, dans tout ce tintamarre et dans cette émeute journalistique, « on a découvert, paraît-il, une propagande anti-française aidée par des agents allemands » ; N’insistons pas et disons, en passant, quel est l’homme de gauche, en France, qui n’a pas été traité de « vendu à l’Allemagne » ? C’est toujours le même refrain, c’est la même étiquette qu’on collera au dos de celui qui ne veut pas danser en rond. ou bien qui se refuse à y applaudir.
Cependant, une distinction s’impose, en la circonstance, il y a des hommes politiques, et une certaine presse, qui ne connaissent que très peu la véritable situation coloniale, ils ne la connaissent qu’à travers des livres, ou quelquefois des voyages touristiques ; à ceux-là, s’ils sont de bonne foi, s’ils sont libres, indépendants, nous nous mettons à leur disposition pour leur fournir toute la documentation, et les invitons à faire un voyage en Algérie, non pas en touriste, mais en enquêteur.
Mais, quant à la presse coloniale et aux hommes politiques coloniaux, ceux-là savent très bien le problème algérien, connaissent toutes les souffrances et les misères de la population arabe. Non seulement, ils ne dénoncent pas ces misères, mais ils les cachent, ils les parent de toutes sortes d’expressions creuses : civilisation, France, puissance musulmane, etc …
A notre tour, posons aussi la question : que se passe-t-il en Algérie ? ? ? Eh bien, ce n’est pas aujourd’hui seulement que nous avons dénoncé cette situation, ce « malaise », il y a des années que, dans ce journal même, dans nos conférences, dans nos réunions, dans les pétitions que nous avons adressées au Gouvernement, nous avions protesté contre ce régime du code de l’indigénat, qui place le peuple arabe au rang des esclaves. Ce régime qui a livré 6 millions d’hommes à la colonisation, et qu’aujourd’hui, après plus d’un siècle d’occupation, la langue arabe n’existe presque plus.
La convention du 5 juillet 1830, par laquelle la France monarchique avait pris l’engagement de respecter la religion islamique, les biens, le commerce et les coutumes des Algériens, est violée par la France de la IIIe République. Un agent de police peut rentrer dans une mosquée pour arrêter ou dresser un procès-verbal à quiconque donnerait une conférence historique, géographique ou religieuse. Les Habous sont entre les mains des colons ; la magistrature arabe n’existe plus, quant aux terres collectives et les propriétés individuelles elles ont été raflées aux Arabes par le processus de l’expropriation. La France, qui a proclamé la séparation de l’Eglise et de l’Etat, a fait de l’Islam, en Algérie, un clergé soumis et dévoué à la colonisation, c’est ainsi que nous voyons des Cadis, des Muphtis, des chefs de confrérie participer à des missions, en Orient, au nom du peuple algérien et sans que ce dernier ne sache absolument rien.
N’a-t-on pas interdit à Cheikh Taïb El Okbi de prêcher dans la mosquée d’Alger, alors que celui-ci proclame à tous les vents son attachement et sa fidélité à la France.
La situation économique est extrêmement grave. Les colons, accapareurs des richesses de notre pays, peuvent aisément résister à la crise économique, mais les Arabes, qui déjà avaient subi l’expropriation en masse, exploités et réduits à la misère, par le fisc, l’usine, les amendes, sont dévorés – le mot n’est pas de trop – par la crise qui vient de leur porter le coup de grâce.
La disparition de l’artisanat, la fermeture des mines de plomb, de fer, ont jeté dans la rue des milliers de travailleurs et de commerçants, à qui aucun secours n’a été donné pour soulager ces hommes qui vont augmenter l’armée des mendiants. Rien qu’en se promenant dans les rues, on constate des groupes de mendiants en guenilles, maigres, chétifs, malades, pleins de plaies, des petits enfants mourants sur leurs bras, vont de maisons en maisons pour demander une croûte de pain. Ceux qui se hasardent dans les cafés sont chassés, brutalisés par la police ; dernièrement ce fut un homme attablé sur la terrasse d’un café, à Alger, qui avait jeté une tasse de café brulant sur la figure d’une mendiante qui lui demandait l’aumône. C’est un spectacle affreux, cela brise le cœur de voir des êtres mourir devant des stocks de blé et de farine.
A ce tableau déjà obscur, ajoutez les 900.000 enfants qui, faute d’écoles, courent les rues, et qui finiront, demain, sur les bancs des tribunaux. Mais, qu’on dénonce tout cela et c’est la répression féroce, arrestations des militants sur simple affirmation de mouchards, déportation dans le désert de ceux qui protestent contre cette infamie. Les droits les plus minimes sont foulés au pied.
Ce n’est pas précisément la crise seule qu’il faut accuser, il y a ailleurs des responsabilités très graves, car la crise elle-même n’est que la goutte qui fait déborder le verre. Les responsabilités ? ? Les responsables ? ?
Ce sont tous les gouvernements qui se sont succédés en Algérie depuis le débarquement des troupes monarchiques dans la presqu’île de Sidi-Ferruch. Le peuple algérien a été systématiquement exproprié de ses bonnes terres, éliminé de la direction de son pays et refoulé sur des rochers incultes, par une série de lois et mesures coloniales connues sous le nom infâme du Code de l’indigénat. Il y a dans ces mesures quelque chose de barbare et d’inhumain, c’est l’ensemble de la population arabe qui, pieds et mains liés, se trouve livré aux fantaisies, aux convoitises, à l’égoïsme des nouveaux venus, qui n’avaient qu’une seule idée, celle de s’enrichir le plus vite possible, c’est la ruée vers l’or. L’appauvrissement, le paupérisme permanent, les injustices, les abus de pouvoir, le mépris, les vexations, les humiliations, l’obscurantisme, qui vont en s’aggravant, ont aigri et irrité ce peuple qui se voit tous les jours menacé dans sa vie et dans son avenir.
Est-ce un malaise seulement ? ? Non, c’est une profonde indignation, un mécontentement général contre toute cette situation qui anime et qui secoue le peuple algérien. Que de promesses ont été faites, que de discours, rendant hommage au loyalisme des Arabes, ont été prononcés, mais le peuple a fini par se rendre compte que de toutes ces promesses rien n’a été tenu. On ne vit pas de discours ou de promesses, ce sont des actes que nous exigeons ! Notre patience est à bout, et nous ne voulons pas vivre en étrangers dans notre pays. M. Morinaud peut tempêter, menacer, avec ses avions, ses tanks et ses Sénégalais, la force n’a jamais arrêté un peuple qui demande du pain, du travail, de l’instruction, des hôpitaux et des écoles. Nous considérons même l’emploi de la force contre un peuple qui demande sa place au soleil, comme tous les autres peuples, comme une provocation, un non-sens et comme une faiblesse.
Au moment où la répression frappe nos militants, nos défenseurs, qui sont à la Santé, d’autres dans le Sud-Tunisien et à Barberousse, travailleurs nord-africains, unissez-vous et renforcez votre mouvement de revendications par l’union et par l’action.
C’est dans la mesure où nous sommes unis, groupés, disciplinés sous la direction de nos chefs que nous ferons reculer la répression et que nous arracherons les prisonniers, déportés et exilés pour nous avoir défendus. L’heure est grave, la misère, le chômage, l’obscurantisme tendent à nous anéantir ; unissons-nous et arrachons nos revendications, que nous avons chèrement payées pendant la guerre du « droit », en laissant sur les champs de bataille 100.000 des nôtres.
EL OUMA.
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Nedjib SIDI MOUSSA
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