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Une belle Manifestation de solidarité

Article paru dans El Ouma, quatrième année, n° 28, décembre 1934

Après l’interdiction de plusieurs meetings projetés par notre groupement, les organisations ouvrières parisiennes ont tenu à nous manifester leurs protestations indignées.

Depuis plusieurs mois, le gouvernement semble nous refuser le droit de réunion. Tous nos meetings, même les meetings de pure information comme celui des événements de Constantine sont interdits systématiquement et in extremis.

Devant l’ampleur de notre mouvement et l’enthousiasme qu’il suscite chez les masse nord-africaines, l’officine de corruption et de mouchardage installée rue Lecomte déploie une activité d’autant plus tapageuse qu’elle constitue sa seule raison d’être. Godin et ses valets cherchent à justifier les sinécures créées par eux et dont le contribuable parisien fait les frais. Tous les moyens leurs sont bons pour décourager nos compatriotes, les obliger à abandonner l’action entreprise et qui se poursuivra coûte que coûte.

Les provocations se continuent jusque dans le métro et dans l’autobus ; les manœuvres d’intimidation se font même dans l’usine et le chantier. On exploite la misère des chômeurs eux-mêmes auxquels on supprime l’allocation de chômage. Ainsi au seuil de l’hiver, de malheureux ouvriers arabes et kabyles connaîtront le froid et la faim parce qu’ils ont commis le crime d’assister à une réunion où sont discutés leurs intérêts et ceux de leurs frères.

Mais, malgré tout le zèle de la police nord-africaine, malgré toutes les provocations, malgré les condamnations scandaleuses et les arrestations arbitraires, malgré les tentatives de briser notre mouvement, celui-ci s’étend de plus en plus. Les brimades et les vexations de la police ont réussi à rallier à notre cause ceux de nos compatriotes, intellectuels et commerçants, moins malheureux que la masse et qui conservaient encore quelques illusions sur les sentiments des impérialistes français à notre égard. Atteints dans leur dignité d’hommes, ils se révoltent eux aussi contre les mesures d’exception dont nous sommes l’objet et viennent à nous de plus en plus nombreux. C’est ainsi que nous avons eu la satisfaction de voir à notre meeting, outre la masse de nos compatriotes, des intellectuels musulmans, notamment ceux que naguère encore notre mouvement laissaient indifférents. Ils ont compris que, quelque soit le gouvernement au pouvoir, que ce soit en France ou en Afrique du Nord, nous subissons toujours les mêmes injustices qui font de nous l’un des peuples le plus malheureux de la terre alors que nous ne sommes pas organisés et forts.

Les intellectuels viendront tous nous aider à dénouer les crimes et les méfaits de l’impérialisme français.

Quant au meeting lui-même, inutile de dire qu’il obtint un plein succès malgré une autre réunion tenue salle Wagram. A 21 heures, Francis Jourdain ouvre la séance. L’infatigable président de la ligue anti-impérialiste qui a pris l’initiative de cette réunion, et dont les sentiments généreux honorent son groupement, déclare que les Français ont le devoir de défendre d’abord les victimes de leur propre impérialisme avant d’attaquer les impérialistes étrangers. Il passe la parole à Paul Hirtz, des jeunesses laïques et républicaines.

Ce dernier, au nom des jeunes, parle de l’extrême misère et de l’oppression qui pèsent sur les malheureux NordAfricains ; il s’associe au mouvement de protestation du prolétariat français pour le droit de réunion aux Nord-Africains et l’égalité pour tous devant la loi. Ensuite, le délégué de la ligue anti-impérialiste Léo Wanner, dont nos compatriotes connaissent l’inlassable dévouement à la cause des peuples opprimés vint affirmer que les victimes de la répression peuvent compter sur la ligue pour une aide matérielle et morale efficace. Le délégué de la fédération autonome des fonctionnaires apporta le salut de son groupement.

Puis Cudenet, du parti radical-socialiste Camille Pelletan, dans une belle envolée oratoire déclara notamment que son parti, fidèle aux principes de « 89 » soutiendra toujours les mouvements de libération.

Alors ce fut le tour de notre ami Jean Longuet qui, malgré un état de santé précaire tint à venir prendre la parole : Les révolutionnaires, dit-il, soutiendront votre nationalisme, car ce n’est pas un nationalisme chauvin et agressif ; c’est la révolte d’une masse misérable contre l’exploitation odieuse que lui fait subir une bande de requins coloniaux. Puis il évoqua la scandaleuse condamnation de notre vaillant directeur. Au nom de Messali, la salle toute entière se leva, les cris de : Libérez Messali ! ne cessèrent que pour permettre à l’orateur de continuer son discours qu’il acheva acclamé par tout l’auditoire. Ferrat, du parti communiste, lui succède. Connaissant admirablement bien la question, il démontra que le capitalisme est seul responsable de la misère et de l’oppression du prolétariat, en général, et des peuples coloniaux, en particulier.

Après lui, notre rédacteur en chef, Imache, simplement mais sincèrement, exprima, tant en son nom personnel qu’au nom de tous ses camarades condamnés, la reconnaissance pour la magnifique manifestation de solidarité prolétarienne.

L’intervention émouvante de Mme Messali produit une profonde impression sur tous les auditeurs; des larmes coulaient sur plusieurs visages à la vue de l’admirable compagne de notre directeur et de son petit enfant, innocentes victimes de l’impérialisme français.

Pour terminer la réunion, Me André Berthon, l’ami de toujours des musulmans nord-africains et le défenseur des causes justes, rappela que les poursuites intentées contre les dirigeants de l’Etoile constituent une profonde injustice. C’est lui-même qui les avait défendues à l’époque et le jugement de dissolution n’a jamais été signifié.

La réunion prit fin après le vote unanime d’un ordre du jour protestant contre les mesures arbitraires dont sont victimes nos compatriotes de Paris et de l’Afrique du Nord. Nous ne pouvons malheureusement en donner le texte, faute de place.

P .- S. – Le lendemain même de cette belle réunion, un autre meeting eut lieu à Clichy, tenu par les mêmes organisateurs, et qui obtint le même succès. Mercredi dernier, encore un autre meeting, organisé par notre ami Doriot, associa la population de Saint-Denis au mouvement de protestation en faveur de notre directeur. Cette belle manifestation, qui mérite une mention spéciale, fera l’objet d’un article détaillé dans notre prochain numéro.


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Nedjib SIDI MOUSSA