Article paru dans El Ouma, quatrième année, n° 35, novembre 1935

L’activité de l’Etoile
Depuis huit heures la grande salle de la Grange-aux-Belles était déjà pleine à craquer. Tout ce que l’E.N.A. comptait de sympathisants avait répondu à l’appel pour protester contre la condamnation injuste de nos vaillants militants : Messali, Imache, Djilani et Radjef. Rarement, on a vu une affluence pareille.
La Grange-aux-Belles était trop petite pour contenir les innombrables amis qui sont venus manifester leur sympathie aux militants de l’Etoile. Un service d’ordre, ferme mais discret, les dirigeaient vers la salle de l’avenue Mathurin-Moreau, où un second meeting s’est tenu, sous la présidence de Si Djilani, gérant de notre journal.
A neuf heures, le bureau, constitué par un camarade tunisien, président, assisté de militants de l’Etoile, ainsi que de Mme Messali, prenait place à la tribune, où on remarquait Me Berthon, Robert Longuet et Hajje, avocats des dirigeants de l’Etoile.
Zimmerman, délégué du Secours Rouge, vient assurer l’Etoile Nord-Africaine de la solidarité de son organisation.
Lui succèdent, à la tribune, les délégués du Comité de la Défense de la Race Nègre, des Travailleurs Nègres et de la Ligue Anti-Impérialiste. Tous, en des termes véhéments, flétrirent l’Impérialisme français, ses persécutions, ses mesures iniques et tout le cortège qu’engendre son exploitation éhontée de l’indigène.
Puis, voici Me Berthon ; son arrivée à la tribune est saluée par une salve d’applaudissements.
D’une voix chaude et émouvante, Me Berthon rappelle les débuts de la conquête de l’Afrique du Nord, la lutte héroïque et combien inégale, soutenue par les Nord-Africains défendant leur terre, leurs biens, leur liberté.
Avec une logique et une clarté dont les Messieurs de l’Afrique Française doivent faire leur profit, l’ancien député de Paris montre la faillite totale de la colonisation, et combien cette dernière ne fut qu’une affaire et reste encore une affaire. Puis, s’élevant contre les poursuites et les condamnations des dirigeants de l’Etoile, Me Berthon conclue en dénonçant les dictateurs coloniaux, Peyrouton et tous les exécuteurs des basses œuvres de l’Impérialisme aux abois. L’assistance, debout, lui fait une ovation chaleureuse.
Montjauvis, député communiste, lui succède à la tribune, associe les protestations du prolétariat français à celles des masses nord-africaines, contre la répression dont ces dernières sont l’objet depuis plus de deux ans.
– Je reconnais, dit-il, qu’entre nous et les nationalistes nord-africains, il y a des divergences doctrinales ; mais nous sommes, par ailleurs, d’accord pour abattre l’impérialisme français. A ceci, nous nous emploierons de toute notre force, de toute notre énergie.
Le Parti communiste poursuit un but connu de tous, mais aussi il est pour l’indépendance nationale des « colonies ».
Et chaleureusement applaudi, il termine en déclarant que ses amis et lui, sans conditions, aideraient les colonisés à se débarrasser de l’Impérialisme, et à conquérir leur indépendance nationale.
Après Montjauvis, Kouyaté, au nom du Comité pour l’Indépendance de l’Ethiopie, vient assurer Messali, Imache et Radjef de la sympathie de leurs frères de misère, les nègres.
Faisant le procès de la politique de M. Laval, il démontre comment le président du Conseil, par ses atermoiements et l’obscurité de sa politique étrangère, a, sinon aidé, du moins favorisé l’agression mussolinienne contre l’Ethiopie.
– Nous tous, coloniaux, s’est-il écrié, hommes de couleurs, nous devons, par tous les moyens, au prix de n’importe quel sacrifice, aider le dernier pays indépendant de l’Afrique à repousser la horde barbare du fascisme moribond.
L’Ethiopie, pour nous, n’est pas seulement un pays injustement attaqué, mais aussi et surtout un étendard, symbole de l’égalité des races, et de la libération de demain …
Un remous dans la salle, quelques regards inquiets, notre ami Imache venait de faire son apparition, plantant à la porte les supporters de M. Godin. Tout de suite, une ovation nourrie, enthousiaste, salue son arrivée à la tribune. Debout, l’assistance applaudit frénétiquement en lui, non tant le militant infatigable, le chef suivi, mais surtout la victime injustement poursuivie et honteusement condamnée.
Une seule pensée domine cette foule houleuse, mais disciplinée : la lutte pour les droits, le pain, la liberté. Un seul cri jailli des quatre mille poitrines gonflées de joie, celui de : Vive Messali ! Vive Imache ! Vive Radjef ! Vive l’Afrique du Nord !
Puis, instantanément le silence se fait : Imache parle. D’une voix forte, mais calme, il retrace l’activité de l’Etoile Nord-Africaine. Il évoque les prétextes allégués par le Gouvernement, et pour lesquels ses amis et lui sont poursuivis. Il montre l’insanité et l’arbitraire de ces poursuites.
Une vague de répression, s’écrit-il, déferle sur l’Afrique du Nord : Ce sont le Dahir Berbère et les événements de Fez, au Maroc, à la suite desquels, la presse libre du Maroc fut jugulée ; ce sont les arrestations des militants nationalistes, syndicalistes et les provocations de Constantine, en Algérie ; ce sont les mesures iniques et les décrets scélérats de Peyrouton, en Tunisie ; elle se poursuit ici, en France, par la poursuite de l’Etoile Nord-Africaine, par l’inculpation de son gérant, de Messali, de Radjef et de moi-même.
– De telles mesures, poursuit-il, de tels procédés de Gouvernement, loin de nous intimider, ne font que nous encourager à mieux poursuivre notre lutte. Cette absurde réaction des gouvernants nous prouve que nous avons frappé juste. La carcasse de l’Impérialisme n’est pas aussi solide qu’elle le paraît. Nos coups redoublés en viendront à bout.
Chaleureusement applaudi, il continua :
– Les privations, la prison ne nous effraient pas. Conscients de nos devoirs et surtout de nos responsabilités, nous vous déclarons que nous sommes décidés à aller jusqu’au bout de notre tâche, nous l’affirmons ici, devant vous, nous le jurons.
– Si les instigateurs de nos poursuites ont cru, par les condamnations qu’ils ont obtenues contre nous, pouvoir décapiter notre mouvement, ils se trompent énormément. Nous disparus, l’Etoile Nord-Africaine vivra encore, prospèrera toujours. Des rangs de nos troupes, des militants avisés surgiront et la mèneront à la victoire.
Applaudi, acclamé, Imache termine :
– Unissez-vous, soyez disciplinés, ne marchandez aucun sacrifice, en un mot, soyez dignes d’être libres.
Une ovation frénétique salue sa harangue. Imache disparaît au milieu de la foule délirante, il ira rejoindre ses camarades de combat, Messali et Radjef.
Le Docteur Ben Djelloul, invité, n’a pu venir ; il délègue Naroun, son sympathisant. Mais l’assistance, déjà nerveuse, a réservé un accueil plutôt froid au nom de Ben Djelloul. Toutefois, Naroun, avec un « cran » auquel nous rendons hommage, a pu, quand même, remplir honnêtement sa mission, protestant ainsi contre les condamnations frappant nos amis.
Néanmoins, une mise point aux déclarations de Ben Djelloul parlant par la bouche de son sympathisant était nécessaire. Cette tâche incombait au président ; celui-ci, dans son intervention énergique, a souligné la nécessité d’un minimum de principes pour un front unique.
– Pour faire un bout de chemin avec les réformistes algériens, dit-il, il faut un minimum de garantie. Nous ne donnerons jamais la main à ceux qui prêchent la francisation de l’Algérie, et qui voudraient faire des intellectuels algériens des clercs qui trahiront.
Ce fut ensuite Me Hajje, l’un des avocats de Messali, qui montra les vrais mobiles qui ont incité le Parquet à poursuivre nos amis.
Puis la parole est donnée à un de nos frères tunisiens, celui-ci, dans une analyse serrée, a défini la position des Nord-Africains à l’égard du Front Populaire. Il a montré que le peuple de l’Afrique du Nord, en particulier, et tous les coloniaux en général, ne peuvent rester en dehors du Front de la Liberté.
– Nous, les peuples colonisés, dit-il, nous sommes les alliés naturels de tous ceux qui luttent pour le pain, la paix et la liberté.
Et dénonçant les menées fascistes, et l’agitation du Front Paysan en Algérie, qui veulent transformer la colère que les masses indigènes éprouvent contre l’impérialisme, en une haine contre le Front Populaire, il s’écrie :
– Défenseurs passionnés de la liberté, nous ne nous laisserons pas si facilement tromper par des promesses démagogiques, les oligarchies financières, et autres profiteurs et accapareurs de toutes sortes, nos exploiteurs d’hier et d’aujourd’hui ne peuvent prétendre au titre de libérateurs de demain.
– Mais il est du devoir du Front Populaire de compter avec les masses coloniales pour pouvoir, un jour, compter sur elles.
– Pour cela, les dirigeants responsables du peuple français doivent intégrer dans leur programme de gouvernement de demain, un programme minimum de revendications immédiates pour les colonies.
– Quant à nous, nous avons élaboré un plan de réformes à réaliser en Afrique du Nord. Nos amis français qui viennent de parler à cette tribune se feront, je l’espère, un devoir de le patronner.
– Ainsi, et à cette condition, seulement, la liberté que le peuple de France prône et voudra faire régner ici, ne sera pas un vain mot pour les 60 millions de coloniaux que l’impérialisme français n’a cessé d’exploiter.
Une salve d’applaudissements salue les derniers mots.
Puis, dans un enthousiasme délirant, notre président fait voter l’ordre du jour, qui est adopté à l’unanimité.
Dehors, un service d’ordre imposant stationne le long de la rue de la Grange-aux-Belles. Il n’aura pas à intervenir. Un cordon de commissaires canalise la foule calme et disciplinée. Dix minutes après, il ne reste plus que quelques bavards retardataires.
ORDRE DU JOUR
4.000 travailleurs, réunis le 9 novembre, à Paris, sous la présidence d’un camarade tunisien, après avoir entendu plusieurs orateurs de diverses organisations françaises et nord- africaines,
constatent le fait que les impérialistes appellent ouvertement, en France et en Algérie, à la violence contre les travailleurs, tandis que les militants anti-fascistes et anti-impérialistes sont poursuivis, condamnés et emprisonnés, en France et en Afrique du Nord.
protestent contre la condamnanation de Messali, Imache et Radjef, pour des propos qu’ils n’ont pas tenus et demandent leur libération ; s’élèvent contre l’inculpation de Barthel, en Algérie, et demandent la cessation des poursuites dont il est l’objet ;
attirent l’attention du peuple sur le sort des Tunisiens injustement et arbitrairement maintenus dans l’exil depuis 14 mois, et demandent leur libération et le rappel de Peyrouton, responsable de cet acte d’injustice révoltant.
Réunis à un moment où le crime du colonialisme s’affirme avec éclat à travers la guerre italienne en Ethiopie, devant le monde horrifié, les travailleurs français et coloniaux adressent leur salut aux braves Ethiopiens luttant pour l’indépendance de leur pays ; ils affirment leur solidarité réciproque et leur volonté ferme de travailler pour la libération des peuples opprimés et la libération du monde du joug du colonialisme générateur de guerres, pour la liberté, l’égalité, la fraternité des peuples.
Un Meeting à Saint-Denis
L’Etoile Nord-Africaine a tenu une réunion, à Saint-Denis, dans la salle de la Légion d’Honneur, le samedi 16 novembre, à 21 heures. Dès 20 heures, nos frères nord-africains de St-Denis affluaient en grand nombre. A 21 heures, plus de 250 attendaient avec impatience l’ouverture de la réunion. A la tribune, notre frère, Kahal, préside, entouré de Si Djilani, de Si Adb-el-Kader, de Mohamed Achour, d’Ali et d’un frère tunisien.
Kahal ouvre la réunion en donnant la parole à notre sympathique frère, Mohamed Achour, qui, de sa voix chaude, harangue la foule en kabyle. Si Abd-el-Kader lui succède, et en arabe, définit les buts de l’Etoile Nord-Africaine. Si Djilani poursuit la tâche et répond malicieusement à ceux qui critiquent notre organisation. Entre temps, Kahal lit une adresse de sympathie adressée à l’Etoile par la mairie de Saint-Denis. Notre frère tunisien prend la parole en français et explique à l’auditoire les buts impérialistes de la colonisation, expose les capacités de civilisation que recèle le peuple nord-africain en rappelant le passé glorieux du peuple arabe qui a pris sa part active dans la progression des sciences, et termine en rappelant les buts de l’Etoile Nord-Africaine et l’espoir du peuple nord-africain qui lutte pour son émancipation.
Des compatriotes de Saint-Denis ont demandé des explications qui leur furent données avec amples détails. L’auditoire a chargé deux de nos frères de Saint-Denis pour mettre sur pied une section de l’Etoile. La réunion s’est terminée dans l’enthousiasme général. Que nos frères de Saint-Denis viennent rejoindre notre organisation pour la renforcer et lui permettre ainsi d’arracher nos revendications !
Meeting à Issy-les-Moulineaux
Le même jour, l’Etoile a tenu un meeting à Issy-les-Moulineaux présidé par notre frère Bouri. Les orateurs ont, tour à tour, parlé des condamnations de nos militants Messali, Imache et Radjef, de la guerre italo-éthiopienne, de la lutte énergique du peuple égyptien contre l’impérialisme anglais.
Un provocateur, reconnu dans la salle, a été prié poliment de débarrasser les lieux.
La réunion s’est terminée par le vote d’un ordre du jour de protestation contre les condamnations injustes frappant les dirigeants de l’Etoile, de sympathie pour les peuples éthiopiens et égyptiens.
Meeting au 13e arrondissement
Le lundi 18, l’Etoile a tenu un meeting au 13e pour protester contre les condamnations des dirigeants de notre vaillante organisation. La rue Lecomte, poursuivant ses provocations, a fouillé nos frères à la sortie du meeting. Ces intimidations ne feront que renforcer le prestige de notre organisation et nos frères nord-africains ne peuvent avoir que du mépris pour cette officine de mouchardage.
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Nedjib SIDI MOUSSA
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