Article paru dans El Ouma, quatrième année, n° 29, janvier 1935

Des émeutes ? Des bagarres ?
Musulmans, méfiez-vous des provocateurs
Il est de toute nécessité, et d’urgence, d’alerter immédiatement les Musulmans algériens sur les faux bruits que des gens intéressés colportent de café en café pour troubler l’opinion publique, et créer l’ambiance au meurtre et à la guerre entre Français et Arabes. Ce sont des provocations qui se préparent en silence et qui ont pour but de préparer des bagarres, comme celles qui se sont malheureusement déroulées à Constantine et qui ont permis à M. Morinaud de demander des avions pour « civiliser » les Arabes.
Les nouvelles qui nous parviennent d’Algérie sont alarmantes à ce sujet et la presse arabe de langue française a déjà dénoncé ces crimes en gestation. La Voix Indigène, du 1er janvier, a flétrit ceux qui veulent tenter un « six février » en Algérie ; d’ailleurs, laissons la parole à son directeur.
« En ce moment, une force occulte, mystérieuse – disons ainsi pour ne pas avoir à la nommer – veut absolument créer un mouvement indigène pour crier bientôt, au sein du Parlement français : Ces gens-là ne sont pas prêts pour les réformes que vous voulez leur octroyer … Des mouvements d’indigènes sont signalés à l’est, à l’ouest, au sud et au nord. On surveille les cafés maures et, pour que les rafles donnent des résultats, on découvre, dans certains établissements, des revues et des journaux subversifs, publications introduites là par des mains mystérieuses ».
Nous aurions bien voulu que ces forces mystérieuses occultes soient nommées, pour que l’on voie, enfin, au grand jour tous ces fomenteurs de troubles, d’émeutes et de bagarres. Il faut immédiatement dévoiler ces pêcheurs en eau trouble et exiger leur arrestation. Ce sont peut-être les mêmes qui ont allumé le feu, ou, le 5 août 1934, à Constantine, ont dressé les Juifs contre les Arabes. Ceux qui oppriment les Musulmans algériens, qui ruinent les fellahs, qui exploitent la main-d’œuvre arabe à des prix dérisoires et honteux, enfin, ceux qui tiennent l’assiette au beurre entre leurs griffes sont capables de tout faire, mettre le feu, s’il le fallait, aux quatre coins de l’Algérie pour pouvoir conserver les privilèges princiers qu’ils détiennent au nom de la III République
Nous prévenons le Gouvernement que ce qui se prépare dans l’ombre est un danger publie et qu’il doit prendre les mesures qui s’imposent, les Musulmans algériens ne se laisseront pas duper, ni leurrer, par ces forces mystérieuses qui disposent en Algérie de tous les moyens pour créer le désordre, afin de pouvoir présenter à l’opinion et au Gouvernement, la « barbarie » des Indigènes et pouvoir dire, avec des airs d’historiens, « nous vous l’avons dit, ces gens-là sont incapables de comprendre la civilisation, et, de grâce, ne leur donnez aucun droit, ni aucune liberté, ils ne sauront pas s’en servir ». C’est une manœuvre cousue de fil blanc, que nous saurons déjouer. Les Musulmans algériens ne doivent pas se laisser mener dans un guet-apens, nous leur recommandons que notre intérêt général n’est pas là, ils doivent se grouper très solidement dans leurs organisations ou sections, et exiger du Gouvernement l’abrogation du Code de l’Indigénat et toutes les mesures d’exception, la liberté de voyage en France et à l’étranger, la liberté de presse, de réunion et d’association, l’application de la Convention du 5 juillet 1830, l’amnistie à tous les emprisonnés ou exilés politiques, l’inscription au secours de chômage des chômeurs algériens, du travail et du pain, le secours aux fellahs et droits politiques et syndicaux, égalité devant le service militaire.
Ces revendications sont indispensables à notre vie, à notre émancipation, la situation actuelle ne peut pas durer, aussi il faut les rendre populaires, les diffuser partout, les réclamer partout avec énergie, et n’oublier de rappeler à ces « messieurs » que ce sont des promesses qui nous ont été faites sous la foi du serment et que nous avons payé très chèrement pendant la guerre du « Droit et de la Justice ».
Ils sont nombreux, en prison, vos frères qui ont demandé ces revendications, et la liste des victimes s’allonge tous les jours, Messali Hadj est à la Santé depuis 3 mois passés, Messaoui Rabah, Sebar sont en prison à Fort-National, Ben Ali Boukhort, Ben Dif sont au secret à Barberousse, le jeune Slimane Boudjenah est au Désert, en déportation, Radjef, Imache, avec Messali, voient leurs peines maintenues presque intégralement en appel, et de nouveau, on vient de les inculper pour soi-disant « propos violents contre la France ».
Pour faire face à cette répression féroce et pour soutenir notre lutte, notre propagande, et pour arracher nos droits et faire entendre notre voix, organisez-vous, créez -vos comités de défense, lisez El Ouma, faites-la lire, trouvez lui des abonnés et souscrivez en masse. C’est notre vie et notre liberté qui sont en jeu, c’est le moment pour nous de nous sentir, les coudes, de nous unir, de nous aimer fraternellement et de bannir de notre esprit toutes questions de clans, d’écoles ou de partis.
Devant toutes ces attaques plus ou moins avouées, qui se trament autour de nous, unissons-nous, organisons-nous et défendons notre vie et nos revendications. En avant! vive la liberté !
A bas le fascisme ! A bas le Code de l’Indigénat !
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Nedjib SIDI MOUSSA
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