Article d’Amar Imache paru dans El Ouma, troisième année, n° 14, août-septembre 1933

LA FIN DE L’IMMENSE NUIT
Le réveil enfin !… Quel miracle !… s’exclament ceux qui doutaient. Eh quoi ! ce peuple qui jusqu’ici est resté insensible et nonchalant, ce peuple indifférent à son propre sort serait donc capable d’ouvrir les yeux ? de voir clair ?… Ce peuple fataliste serait-il capable de réagir après un siècle d’inertie ? On a pourtant tout fait pour éviter le réveil du lion, tous les moyens étaient employés pour faire durer l’immense nuit africaine. Le prodigieux effort fourni par l’Islam pour tirer la barbarie occidentale de son état primitif et de la crasse ignorance où elle était vautrée à travers les siècles devait prédisposer le peuple musulman au repos. Mais au lieu de s’entourer de précautions, au lieu d’être vigilant en face des puissances dont la rapine est toujours le seul objectif, l’Islam, confiant dans sa force et dans la justesse de sa doctrine s’est livré sans méfiance. Des ravageurs hypocrites appellent cela de la sagesse tout en confiant à une multitude de charlatans le soin d’entretenir l’engourdissement parmi les générations. Pendant ce temps, les pillards ne perdent pas une bouchée, tous les biens, toutes les richesses de notre sol sont accaparés. Les forbans de toutes espèces se livrent à une débauche effrénée, sans retenue, sans vergogne au détriment des autochtones impitoyablement écrasés, étouffés !
Dors en paix, Islam !… Repose-toi de ton labeur !… Les puissances impérialistes sont venues achever ton œuvre gigantesque. Une curée organisée a remplacé ta mission humanitaire. Chut !… que personne ne bouge, que personne ne souffle mot sous peine de pires sanctions.
Des lois exceptionnelles sont là, couchées dans le code de l’Indigénat, en caractères que le temps lui-même (plus d’un siècle) n’arrive pas à ternir. Il faut que les intrus puissent ripailler et digérer à l’aise. L’appareil administratif, cet appareil d’oppression, est puissamment secondé par des renégats amateurs de miettes et de décorations, mais il y a aussi l’armée et l’armement moderne qui tient en respect le Musulman qui devient de plus en plus méprisable et indésirable chez lui.
Personne n’osera plus troubler ce festin permanent. Les « maîtres sont chez eux » et le pensent si bien qu’ils appliquent l’adjectif possessif à tout ce qui est africain.
Ces « justes » appellent cela leur « empire colonial », leur « Algérie ». Quant à nous, nous devenons automatiquement leurs « sujets » (sic !). Ne trouvez-vous pas, mes frères, comme c’est beau … glorieux pour nos protecteurs ? … N’est-ce pas savoureux de la part de ces « civilisateurs » champions du progrès et de la liberté qui considèrent comme un crime la moindre tentative d’arracher nos droits ?… La France, en affirmant sa souveraineté absolue dars notre pays, entend protéger et favoriser les seuls aventuriers qui viennent s’enrichir sur le sol de nos ancêtres.
De son trône majestueux et despotique, la France entend continuer à serrer la vis à tout un peuple asservi, tout en suivant d’un sourire attendri la gloutonnerie de tous ces loups voraces et insatiables, satisfaite et fière de voir avec quelle rapidité s’enrichissent tous les fêtards décavés, tous les morphinomanes ruinés et désespérés, tous les chevaliers de la roulette et toute la lie des boîtes de nuit.
Pour décongestionner la métropole on envoie tout ce déchet aux colonies. Tous les échappés du bagne, tous les individus tarés et sans scrupules ont leurs places marquées aux colonies. Le moyen de faire fortune pour tous ces goinfres cyniques est vite trouvé : aux colonies !… Ô ! mot terrible et maudit ! synonyme de martyre et de larmes, synonyme d’ignominie, de force brutale, d’oppression, d’esclavage, de souffrance, synonyme de sang !… Colonie, colonie !… Synonyme d’enfer pour nous et de paradis pour l’étranger, vas-tu enfin cesser d’exister ?… Est-ce la dernière étape de notre calvaire ?… Les lèvres si longtemps closes commencent à frémir. Sous l’effort de la souffrance et de l’indignation, les gosiers altérés émettent enfin le cri d’angoisse et d’alarme. Alerte ! … on nous dévore vivants !… Mais aussitôt dans le clan des profiteurs c’est la panique. La presse aux gages va courir aux nouvelles, elle va interroger les « hommes en vue ». – « Est-ce vrai ?… Ce n’est pas possible ? L’Islam si doux ? Les musulmans si sages, si gentils quand ils dorment ?… réveillés brusquement. Ah ! les ingrats … Rassurez-vous, ce n’est qu’une poignée d’agitateurs, le danger est insignifiant. Continuez votre « œuvre de progrès », activez partout votre « pénétration pacifique ». – Pourtant ces événements qui se succèdent avec rapidité ? Tunis, Tlemcen, Alger, Monastir, Fez, etc … C’est grave !… »
En effet c’est très grave, quand on s’oppose par la force à l’enterrement des naturalisés, dans les cimetières musulmans, quand on se bat comme à Monastir, quand on casse tout comme à Tlemcen et qu’on tient tête à l’Armée durant douze heures, lorsque Job à Alger voit sa vente baisser de 50 pour cent et combien d’autres faits encore comme celui de Cheikh El Okbi ? Oui, c’est très grave !… Ceux qui disent que l’installation de la France en Afrique est une grâce d’Allah, y gagnent peut-être leur pitance à le dire, mais la réalité est là. C’est le peuple qui souffre corporellement par la misère et moralement dans son amour-propre et dans sa dignité. La mission des marchands de sommeil est terminée, les yeux sont ouverts (Fakou !) Le peuple est décidé à briser ses chaînes et il les brisera. Aucune force ne peut empêcher un peuple résolu à arracher ses droits et sa liberté.
IMACHE AMAR.
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Nedjib SIDI MOUSSA
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