Texte de la Commission de la Jeunesse oppositionnelle de gauche présenté par Hippolyte Le Pape alias Daniel Lévine, paru en deux parties dans La Vérité, n° 28, 21 mars 1930 et n° 29, 28 mars 1930

Ce projet de plateforme est simplement une esquisse générale de la situation des J.C. dans le mouvement ouvrier en France et d’un examen succinct des tâches qui incombent aux jeunes militants. Chaque situation et chaque tache seront étudiées séparément dans les numéros suivants de la Vérité qui engagera la discussion autour de cet essai de plateforme pour l’action de tous les jeunes communistes. Les camarades exclus et membres des Jeunesses pourront participer à la discussion puisque notre journal leur sera ouvert. Et c’est après avoir discuté d’une politique claire que nos camarades se rallieront à une plateforme définitive, pour le redressement de la Jeunesse communiste. Les camarades adultes de l’opposition de gauche ont compris l’importance de la jeunesse, et c’est grâce à eux que nous pouvons ouvrir un large débat de clarification.
Le projet de plateforme a été rédigé collectivement par les camarades membres de la commission de la jeunesse groupant les exclus et les membres de l’organisation qui invitent tous les camarades à la discussion. – D. LEVINE.
Un trouble grave sévit au sein de la Jeunesse communiste. Le malaise qui a commencé en 1925, arrive maintenant à un point maximum. Le mouvement de la jeunesse s’effrite, son idéologie s’émousse sur des obstacles qu’on ne lui montre pas. L’organisation se replie sur elle-même et malgré ses appels creux n’arrive pas à entrainer la très importante couche des jeunes exploités. En 1930, la Jeunesse ne marque pas un progrès, mais un déclin consécutif à toute sa politique. L’organisation de la Jeunesse ne correspond plus aux besoins réels des Jeunes, et pourtant, dans cette période de regroupement des classes, son existence est indispensable.
Au lendemain de la guerre impérialiste et de la victoire retentissante du prolétariat russe, le mouvement de la Jeunesse communiste internationale connut un élan impressionnant et entraîna de larges couches de jeunes travailleurs, qui furent jetée violemment dans la bataille des classes en 1920 et 1921 pendant les grandes grèves qui marquaient une étape importante oubliée par nos jeunes théoriciens de la Fédération des Jeunesses. A la naissance du mouvement la J. C., inspirée en France par la tradition révolutionnaire et la lutte anti-militariste autour de Liebknecht, connut une immense sympathie et un grand enthousiasme dans la jeunesse ouvrière. Dans les années 1919-1920 des masses énormes de jeunes furent jetées dans la lutte quotidienne pour le pain. Déjà pendant la guerre des quantités de jeunes durent entrer dans l’armée du travail pour subvenir au budget familial, pour remplacer ceux qui défendaient les coffres-forts. Aussi, en pleine crise capitaliste, une jeunesse ouvrière se forma, subissant les dures lois économiques et politiques du capitalisme. Cette jeunesse qui assistait à une des phases des plus sanglantes de l’anarchie capitaliste, haït la guerre et se rassembla pour lutter contre elle sous le mot d’ordre de l’anti-militarisme. L’anti-militarisme, point de ralliement au lendemain de la guerre, créa un large mouvement de jeunes, sain et puissant, qui rompait avec les vieilles traditions anarchistes du passé. Au sein de ce mouvement la J.C. prend naissance et s’affirme dans sa lutte contre l’impérialisme.
L’Internationale Communiste des Jeunes fut fondée en 1919, au moment où les jeunes travailleurs, les jeunes soldats, se battaient en Allemagne dans le glorieux mouvement spartakiste. Ce mouvement des jeunes travailleurs allemands fut le centre d’action qui anima l’ensemble de la Jeunesse Communiste naissante.
Aujourd’hui, les tâches historiques de la Jeunesse communiste sont tout aussi vastes et urgentes. Mais aujourd’hui, hélas ! l’enthousiasme est mort, l’énergie et la foi sont tombées, car la bureaucratie a étouffé la théorie et l’action marxiste révolutionnaires. L’atmosphère est lourde. Les initiatives sont étouffées, la dégénérescence atteint les organismes vitaux de l’organisation. Quel recul ! Il faut que tous les jeunes ouvriers sachent comment le mouvement de la Jeunesse en est arrivé à ce point. C’est pour cela que le groupement de la Jeunesse oppositionnelle de gauche lance son appel aux jeunes travailleurs.
EVOLUTION DE LA JEUNESSE COMMUNISTE
La Jeunesse communiste, fondée pour défendre les intérêts particuliers des jeunes ouvriers, subit à sa formation l’heureuse impulsion du Parti. A l’origine, quand le Parti marchait dans la voie révolutionnaire, la jeunesse se développa très bien. Mais le premier cycle de l’activité de l’I.C, se termina en 1923, parce que la vague révolutionnaire que l’I.C. n’avait pas su utiliser à son point culminant refluait momentanément. Des crises internes secouèrent le Parti. La réaction contre la bureaucratie en 1923 et l’échec de la révolution allemande se répercutèrent sur le mouvement de la J.C. A la stagnation idéologique du Parti correspondait un malaise aggravé dans les Jeunesses. En U.R.S.S., la jeunesse ne put résister longtemps à la poussée de la bureaucratie nouvelle qui leva la tête après la disparition de Lénine.
Dans sa première crise, la bureaucratie brisa violemment la résistance dans les Jeunesses, notamment en U.R.S.S., où celle-ci comprenait, dans sa majorité, et adoptait les principes préconisés par Trotsky dans Cours Nouveau, qui devait assurer une fusion féconde et harmonieuse entre les jeunes militants et les anciens cadres du Parti Bolchevik. Ensuite, la crise de « bolchevisation » de 1924-1925, puis l’étalage d’opportunisme en 1926-1927 (grève générale anglaise, révolution chinoise) qui sévirent dans le Parti eurent une répercussion mécanique aggravée dans les Jeunesses. Sous les phrases de gauche, sous le masque du léninisme vivant, c’est une génération de bureaucrates verbeux qui prit possession des organisations dévastées des Jeunesses.
La J.C., paralysée par la bureaucratie ne sut pas réagir. Sa structure organique, copiée sur celle du Parti, l’empêchait de former et d’éduquer des combattants. La lutte directe par les groupes de travail ou cellules est indispensable, mais ne peut pas se faire sans une éducation qui mène les Jeunes vers une vie politique active, et forme de vrais communistes.
Les bureaucrates se bornèrent à cuisiner des jeunes militants à la petite semaine en les bourrant de textes tronqués, dans des écoles fonctionnant mal et copiant les méthodes de l’enseignement de la bourgeoisie. On installa dans ces écoles soi-disant « léninistes », des professeurs qui écrasèrent les élèves de citations de Lénine, tronquées et dépouillées de tout contexte. Ce n’est pas le marxisme qu’on enseigna à la J.C., mais des phrases ronflantes et vides de sens, d’où le faible niveau idéologique des Jeunesses.
La falsification de l’enseignement théorique devait fatalement aboutir à la faillite de l’organisation comme chef politique de la Jeunesse ouvrière.
LA JEUNESSE COMMUNISTE DEVANT LES JEUNES TRAVAILLEURS
L’influence des J.C. sur les masses doit se manifester dans les luttes économiques et politiques et dans les tâches spéciales sur l’antimilitarisme et l’éducation. Actuellement, malgré une agitation de surface, l’organisation des Jeunesses ne peut accrocher les masses de jeunes travailleurs les plus exploités, et c’est le recul absolu sur tous les terrains.
Dans les luttes économiques la J.C. n’a qu’un rôle secondaire, s’agite stérilement autour d’une politique erroné et sectaire au lieu de tenter de créer au sein de la C.G.T.U. un fort courant de jeunes syndiqués. Elle prétend faire une haute politique par l’intermédiaire des cellules et aboutit en réalité à liquider le mouvement syndical déjà presque inexistant, à affaiblir les J. C. qui ne peuvent plus recruter, faute d’agir correctement dans les mouvements revendicatifs des jeunes ouvriers.
La jeunesse doit trouver ses propres formes d’agitation et de lutte et non copier celles du Parti.
(La suite paraîtra la semaine prochaine.)

Pour les jeunes : Projet de plate-forme
Le travail antimilitariste effectif est inexistant. Il n’y a pas de liaison sérieuse entre l’organisation et les soldats. Des actes individuels de quelques militants encasernés ne peuvent remplacer l’éducation antimilitariste permanente et le soutien des revendications collectives des soldats. L’organisation rigide ne se prête pas à ce travail et les mots d’ordre tel que celui de la souscription pour les « trois mitrailleuses » sont bluff et dérision. L’antimilitarisme devient dans la jeunesse une activité connexe, une rubrique secondaire. Toute l’agitation est menée avec des mots d’ordre comme « le plan quinquennal, les brigades de choc, le socialisme dans un seul pays et l’opportunisme dans la F.S.T. ». L’antimilitarisme doit être un travail fondamental de la J.C., selon une ligne théorique et pratique claire. Actuellement, c’est tantôt des actions individuelles et tantôt, bien plus souvent, la défense de revendications immédiates (sur la nourriture, le logement, etc.), que l’on ne relie pas du tout à la lutte générale contre l’armée de la bourgeoisie.
En ce qui concerne l’éducation générale, rien n’est fait. Aux mensonges des éducateurs bourgeois on n’oppose rien. On se contente de ressasser quelques citations de Lénine sans même les comprendre. Les dirigeants de la J.C. ont même voulu jouer aux purs léninistes en condamnant le manuel d’histoire, fait par les instituteurs unitaires, qui peut aider considérablement les jeunes ouvriers dans leur éducation.
Toute cette faiblesse dans l’éducation a rendu la J.C. incapable de lutter avec succès contre les dirigeants des jeunesses chrétiennes et social-démocrates, en arrachant les jeunes ouvriers à leur influence. L’Union catholique comprend 90.000 scouts, les protestants sont 15.000, sans compter les cercles et « patronages ». « La religion est l’opium du peuple. » La J.C. répète cette phrase, mais est incapable de le prouver dans l’action aux travailleurs. La J.C. doit lutter contre la religion, non seulement en démasquant son idéologie anti-scientifique, mais en montrant sa racine de classe et son rôle de soutien dans la lutte économique du patronat contre les ouvriers. La lutte contre la religion doit permettre aux J.C. de gagner les jeunes travailleurs qui gravitent autour des chapelles, dans les campagnes et même dans les villes.
Enfin, il faut souligner que la J.C. se montre incapable de publier un journal éducateur et combatif.
L’Avant-Garde ne sait pas être le journal communiste de la jeunesse ouvrière. C’est un démarquage de l’Humanité. Il est à refondre entièrement. Tout en combattant le patronat et la bourgeoisie, il doit éduquer les jeunes et élever leur niveau de culture politique, de façon à préparer de sérieux militants au Parti communiste.
LES TACHES
La tâche urgente qui incombe aux J.C. est sans conteste une saine politique dans les organisations de masses qui permettent à la jeunesse d’avoir un contact étroit avec les larges couches de jeunes exploités. Depuis plusieurs années, la J.C. a ruiné ces organisations en essayant de les « politiser » coûte que coûte, par des moyens bureaucratiques, qui résultaient de l’état de l’organisation de la J.C. elle-même.
Une de ces organisations, la F.S.T. qui se développait sérieusement et gagnait du terrain, se voit obligée de suivre la politique sectaire de la J.C. On la force à adopter des mots d’ordre purement politiques, à réaliser le « tournant » etc … Cette politique insouciante de la situation concrète aboutit à isoler la F.S.T. du mouvement ouvrier. La F.S.T. est une organisation sportive qui doit être largement ouverte, sans imposer à l’ensemble de ses adhérents une vie conforme aux désirs des bureaucrates staliniens. Cette politique contribue à liquider le mouvement en montrant que la J.C. ne comprend pas son rôle.
Dans les organisations syndicales, la situation est la même, plutôt pire. La Fédération ne s’occupe nullement de mener une vaste propagande syndicale en montrant aux jeunes exploités le chemin de la lutte de masse contre le patronat. Elle participe anarchiquement aux grèves, sans renforcer le mouvement, mais en lui donnant une apparence « gauchiste » sous le couvert de l’intervention directe des J.C. dans les mouvements corporatifs. Ainsi, la J.C. montre qu’elle se désintéresse du travail syndical, et est incapable de mener les jeunes à la lutte dans des organisations de masse.
Cette incapacité politique de la J.C. en face des jeunes travailleurs a permis aux jeunes socialistes de se développer. La J.C. a une grosse responsabilité dans la croissance des Jeunesses socialistes. Leur rôle est encore assez maigre ; elles groupent actuellement 6.000 adhérents qui jouent un rôle de saboteurs dans les centres de la R.P. et du Nord. Les accusations de « social-fascisme » ne suffisent pas à régler cette situation. Il faut une politique claire devant les jeunes ouvriers, pour les soustraire sérieusement à l’influence réformiste. Le développement de la J.S. en France pendant une période de recrudescence des luttes ouvrières, est un avertissement à la direction stalinienne des J.C.
Le Congrès national de la jeunesse ouvrière approche et l’organisation de la jeunesse n’a rien préparé. Le Congrès a dû être ajourné sur la demande de l’I.C.J.
Ce congrès de la jeunesse ouvrière, qui devrait être une des tâches importantes de la J.C. pour dévoiler la puissance économique et politique qui exploite les jeunes travailleurs, qui devrait aboutir à un large courant des jeunes ouvriers vers les syndicats, ne sera, à la façon dont il est préparé qu’un congrès chargé d’approuver les mots d’ordre des jeunesses, entre autres celui des « trois mitrailleuses », comme si celui-ci correspondait aux nécessités vitales du prolétariat jeune.
Le congrès est préparé par les comités de lutte, comités qui sont à peu près partout inexistants, bien incompris des jeunes travailleurs. Les comités de lutte sont dirigés souvent de l’extérieur et sans liaison avec la base par les J. C.
Le Congrès de la jeunesse ouvrière qui devrait être une conclusion à une activité syndicale renforcée, appuyée par les J.C., clarifiant la situation politique et économique, ne sera qu’un congrès inutile, qui ne pourra nullement servir, par ses directives, à entraîner les jeunes travailleurs.
Les jeunes doivent être alertés. Ils doivent demander des comptes à la direction, afin de faire le premier pas pour arrêter la dégénérescence de la J.C. qui continue.
Camarades, il ne faut pas craindre de parler et d’agir. Il faut parler et chasser de votre direction les bureaucrates qui croupissent autour de thèses à la fois gauchistes et opportunistes, mais ne comprennent rien à la lutte des jeunes ouvriers.
La jeunesse oppositionnelle de gauche s’adresse à vous et vous demande instamment de discuter à fond les méthodes qu’elle préconise en face des leaders de la Fédération.
Nous vous crions : « Alerte ! » et nous vous demandons de vous grouper contre la dégénérescence idéologique qui déforme la riche théorie marxiste, seule capable de nous conduire à la victoire, pour que la J.C. remplisse son rôle d’éducateur, et prépare au sein des larges couches de la jeunesse ouvrière, la relève du Parti, qui donnera au mouvement révolutionnaire son véritable élan, sous la bannière du marxisme défendu par l’Opposition de gauche internationale.
Nos mots d’ordre : « Apprendre et lutter ! »
La Commission de la Jeunesse oppositionnelle de gauche.
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Nedjib SIDI MOUSSA
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