Messali Hadj parle de l’affaire Ben Barka, de la situation algérienne

Interview de Messali Hadj recueillie par Paul Roos, Oise Actualités, 21-22 octobre 1966.

 

 

Habitant maintenant une modeste maisonnette dans un quartier ouvrier de Lamorlaye, le leader nationaliste algérien Messali Hadj, chef du P.P.A. – qui fut, rappelons-le, le premier à réclamer l’indépendance pour l’Algérie et ce au début des années 20 – a bien voulu rompre un silence de plusieurs mois pour répondre aux questions que nous sommes allés lui poser sur deux sujets d’une brulante actualité : l’affaire Ben Barka et les dissensions au sein du gouvernement de l’Algérie d’aujourd’hui.

L’AFFAIRE BEN BARKA

_ M. le Président, connaissez-vous Mehdi Ben Barka et que pensez-vous de son enlèvement ?

_ Je connaissais en effet Ben Barka que j’avais eu l’occasion de rencontrer une première fois à l’occasion d’une réunion de leaders du nationalisme maghrébin, en 1948 alors que j’étais assigné à résidence à Brie-Comte-Robert.

A cette réunion assistaient des personnalités comme M. Masmoudi, actuel ambassadeur à Paris, M. Bouabid, M. Djelouli Farès qui représentait le Néo-Destour tunisien, etc. Mehdi Ben Barka, alors très jeune, m’était apparu comme un homme extrêmement intelligent, à l’esprit très vif, d’un nationalisme très pur, en même temps que modéré dans ses options et conscient de l’importance que conserveraient, après l’indépendance souhaitée, des relations étroites avec la France.

Je devais le rencontrer une seconde fois alors que je résidais près d’Alger. Encore à ce moment là il m’avait donné l’impression d’un homme intelligent, réfléchi et modéré.

Nos voies se sont ensuite séparée – par la force des choses en ce qui me concerne – et je ne devais plus le revoir.

Je suis encore sous le coup de la douleur que me cause sa disparition et je ne puis m’empêcher de penser au drame que vivent sa femme et ses enfants.

Mais ce que je sais, c’est que Ben Barka connaissait fort bien le Roi Hassan II – dont il avait été le précepteur alors que celui-ci était enfant – et qu’il pouvait effectivement croire à la fin de leur « brouille ». Je suis certain d’autre part qu’il n’aurait pas accepté de reprise de contact avec les milieux politiques de son pays sans s’entourer d’un maximum de garanties, tant pour l’efficacité de ces contacts que pour ce qui concerne sa sauvegarde personnelle.

Il faut donc qu’il ait été trompé.

Par qui ?

On peut craindre que l’actuel et étonnant procès, malgré ses constants rebondissements, ne nous l’apprenne pas.

Mais les événements évoluent d’une façon tellement contradictoire que je serais à peine étonné de voir un jour réapparaître Ben Barka. Ce serait d’ailleurs une très grande joue pour moi.

_ Parlons donc du procès, Monsieur le Président. Que pensez-vous de son évolution actuelle ?

_ L’un de mes avocats a dit un jour, au cours d’une audience à laquelle j’étais cité : « lorsque la politique entre au Palais, la vérité s’en va ». Et je crains surtout que ce procès envenime les relations franco-marocaines et aussi celles avec les autres pays du Maghreb.

Je sais que du côté de la République française on fait le plus grand cas des suites possibles de cette affaire.

C’est pour cela que, au-dessus de toute considération, je souhaite que les Marocains, Algériens et Tunisiens, conscients de la nécessité de la coopération avec la France, s’engagent dans la voie de la compréhension pour maintenir les relations indispensables entre la France et le monde arabe.

LA SITUATION EN ALGERIE

Nous avons poursuivi notre dialogue avec M. Messali Hadj sur les problèmes propres à la situation actuelle de l’Algérie, et aux multiples oppositions au régime du colonel Boumedienne qui se manifestent à chaque instant, la dernière manifestation en date de ces oppositions étant le récent départ du Ministre de l’Information, M. Boumaza.

Voici ce que nous a déclaré à ce sujet le leader du P.P.A., parfaitement informé, malgré son exil, de ce qui se passe en Algérie et qui a d’ailleurs récemment réuni dans l’Oise des cadres de son mouvement :

Boumaza – qui a été responsable du F.L.N. dans l’Oise vers les années 1953-1954 – a ensuite exercé des fonctions semblables dans la région de Lyon où il a connu Ben Bella, qui est devenu son ami.

Cela ne l’a pas empêché de lâcher Ben Bella pour passer dans le camp Boumedienne lors du coup d’Etat militaire. Ministre de l’Information jusqu’à ces derniers jours, il s’avère d’ailleurs incapable de dire ce qu’est devenu son ami Ben Bella, se bornant à déclarer qu’il est en prison et que seule sa mère peut le voir. Quelle prison, il n’en sait rien. En fait il semble qu’il ait eu un rôle purement « décoratif », comme un certain nombre d’autres ministres, au sein du gouvernement Boumedienne, qui prend de plus en plus un caractère dictatorial.

Mais cette nouvelle opposition, pas plus que les précédentes, ne peut rien changer.

En fait, le F.L.N. ne s’est pas « guéri » de la clandestinité et les opposants s’entre-déchirent bien plus pour la possession d’un poste que pour l’application d’une politique.

J’ai cru que Boumedienne tirerait les leçon de l’expérience Ben Bella, notamment dans le domaine économique. Il ne l’a pas fait et les récentes mesures agraires annoncées par lui me font craindre qu’il ne ne le fasse pas encore.

Mais, les discours, les défilés et la propagande ne nourrissent pas un peuple.

Et il y a la situation économique de l’Algérie.

L’Algérie de Boumedienne vit de l’aumône des pays étrangers. Les comités de gestion et autres organismes semblables ont été un échec. Mais on ne veut pas le reconnaître et on intensifie encore ce processus.

Aussi on en est réduit à demander à la France d’accueillir sans cesse plus de travailleurs algériens. Et encore si l’on ouvrait plus librement les frontières, on verrait sans doute le pays se vider aussitôt de toutes ses forces vives.

Nous avons nos informations à ce sujet et nous savons que la démagogie outrancière actuelle lasse le peuple, qui ne croit plus au F.L.N. et attend autre chose.

L’Algérie va connaître des menaces graves. Mais nous ne désespérons pas. Nous, au P.P.A., nous luttons et nous savons que le peuple algérien nous fait de plus en plus confiance.

Il faut reprendre la voie démocratique et donner la parole au peuple. Il faut faire procéder à de véritables élections, mettre en place des conseils municipaux et des assemblées qui représentent vraiment le peuple, avec un libre choix entre tous les partis.

Il faudra ensuite réviser la politique économique et notamment réparer l’erreur grave qu’a été l’expulsion de la presque totalité des Européens. Il y avait pour eux, place en Algérie. Je l’ai toujours proclamé. Ils pouvaient devenir de libres citoyens d’une République algérienne. Et leur présence était nécessaire car ils avaient bâti l’économie de ce pays, en connaissaient tous les rouages et étaient donc des éléments importants pour le maintien de cette économie après l’indépendance.

Nous ne désespérons pas de voir ces choses-là comprises et de voir l’Algérie trouver sa vraie place au sein du Maghreb et d’une communauté économique à laquelle la France apporterait son aide, son expérience, et son rayonnement.

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