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Minguettes

Articles parus dans Informations rassemblées à Lyon, n° 41, novembre 1981, p. 7-11

CITE DES MINGUETTES A VENISSIEUX APRES LES EMEUTES
(Photo by Dominique BARRIER/Gamma-Rapho via Getty Images)

Les Minguettes ce n’est pas Manchester
mais c’en est peut-être la banlieue…

C’était un étrange début d’été ; les soirées lourdes et orageuses alternaient avec de sombres journées de déluge. Bref, les vacances n’arrivaient pas vite.

Cependant, les gens bien informés prétendaient qu’un vent nouveau soufflait sur le pays, depuis un certain soir de mai. C’est vrai qu’il y avait parfois dans l’air quelque chose qui ressemblait à une furtive allégresse. Mais les rondes de flics étaient toujours aussi nombreuses, les bavures aussi fréquentes. On avait changé quelques têtes, mais non les fonctions, et beaucoup de tenants du nouveau pouvoir parlaient de renforcer la police. Les patrons restaient en réserve, sachant que, quel qu’il soit, l’avenir ne pourrait que leur être favorable, dès lors que les nouveaux dirigeants faisaient des bassesses pour obtenir leurs faveurs, et que les anciens restaient prêts à servir, éventuellement secondés par des jeunes gens énergiques dont les regards louchaient vers le Chili. Ils n’ignoraient pas non plus que cette confiance aveugle que les gens affirmaient envers les nouveaux dirigeants ne pourrait que les servir, puisqu’elle faisait qu’en tout état de cause, les choses se traiteraient toujours entre spécialistes, au sommet.

Là-haut, aux Minguettes, tout cela ne parvenait qu’atténué. Dans les faits, rien n’avait changé ; les tours continuaient à se dégrader et à se vider. Une, puis deux, puis trois d’entre elles avaient été murées, et leurs habitants relogés un peu plus loin. Ceux qui y avaient grandi les avaient saccagées, en cassant les vitres, détraquant les ascenseurs et brûlant les boîtes aux lettres ; psychologues et sociologues avaient fourni de tout cela des explications pertinentes, qui ne faisaient d’ailleurs que recouvrir ce que chacun savait bien. Les habitants qui avaient « réussi » étaient en majorité partis ; il ne restait là que ceux qui avaient toujours échoué, immigrés ou non, et leurs enfants.

La municipalité (de gauche) était bien emmerdée. Au début, elle avait accueilli à bras ouverts cette ZUP dont elle avait espéré un apport non négligeable de voix. Elle n’avait pas tardé à déchanter ; un grand nombre d’habitants n’étaient pas électeurs et, pour la plupart les préoccupations immédiates de survie prenaient le pas sur les projets politiques. Pour être honnête, il faut d’ailleurs dire que la municipalité communiste avait fait « pour » ses administrés plus que la plupart des municipalités de droite, en particulier celle de Lyon.

Maintenant, les Minguettes, c’étaient 40 000 habitants, dont 17 000 moins de 25 ans, pour la plupart chômeurs, 10 000 logements dont 7 000 sociaux et 3 000 vacants. Lentement, mais inexorablement, les électeurs et contribuables fuyaient, laissant la cité aux immigrés et aux plus pauvres.

De surcroît, ces chômeurs étaient peu sensibles aux charmes du discours politique quel qu’il fut. Ils ne paraissaient pas souffrir particulièrement de leur statut ; il est vrai que le seul autre auquel ils pouvaient prétendre était celui de sous-prolétaire ; dans ces conditions, la recherche d’un travail apparaissait plus comme un alibi mythique que comme une démarche réelle.

Humiliés depuis l’enfance, on ne pouvait même pas dire qu’ils en soient révoltés ; ils se contentaient de dérisoires revanches sur d’autres pauvres : menaces, cambriolages, etc… Les riches avaient compris depuis longtemps que le meilleur moyen d’avoir la paix était de concentrer ensemble les pauvres et de les laisser ainsi s’entre-dévorer. Les autres pauvres, comme on le leur avait appris, faisaient appel aux flics. Ceux-ci surgissaient alors, comme Zorro, mais sans son pouvoir ; ils crachaient en direction des jeunes et déversaient quelques injures, de loin ou à l’occasion de contrôles multiplesques, transis de haine et de peur ils rendaient le plus humiliant possible. Souvent, ils avaient bu et lorsqu’ils avaient dépassé la mesure, on pouvait parfois les rosser.

Ce qui donna à cette routine triste et tolérée une dimension nationale, ce qui enflamma les esprits, ce fut lorsqu’ils s’attaquèrent aux voitures. La voiture, on le sait est le symbole le plus précieux, et malheureusement le plus fragile de notre société. On peut torturer ses enfants ou ses voisins (lorsque c’est fait avec un uniforme, c’est même plutôt bien vu), violer, s’entretuer, ou plus simplement humilier, ça passe. Mais si quelqu’un touche aux voitures, on sort le fusil. Il s’agissait généralement de grosses voitures. Grosses, mais vieilles, le plus souvent des épaves ou des voitures volées, quelquefois d’antiques occasions que leur propriétaire avait retapées avec un amour qu’il n’avait pu diriger ailleurs.

On ne peut pourtant pas affirmer que les incendiaires avaient une franche conscience d’affronter ainsi l’ensemble du système capitaliste. Ils ne descendaient que peu en ville où ils auraient pu trouver de vraies voitures de riches. Les grosses voitures semblaient plutôt choisies à cause de la qualité des flammes qu’elles produisaient. Et puis le spectacle était agrémenté de la venue des pompiers et des flics, de l’impuissance de ceux-ci, qui, rageurs, prirent l’habitude de venir à plusieurs cars et de se saouler auparavant afin de se sentir plus à l’aise pour injurier et frapper. Des consignes étaient peut-être venues d’en haut, prescrivant la modération et la courtoisie ; mais ce n’était pas la première fois, et le flic de base en connaissait le caractère purement formel.

D’autres fois, c’était moins spectaculaire. Les jeunes faisaient simplement de la musique devant les immeubles (ils n’avaient nulle part ailleurs où aller et ne le désiraient d’ailleurs peut-être pas) ou jouaient aux cascadeurs avec leurs propres voitures, bien sûr elles aussi d’occasion. Les voisins mécontents, ceux qui devaient rejoindre la chaîne à cinq heures le lendemain matin, avaient peur d’eux. Ils ne leurs avaient jamais parlé. Il n’est d’ailleurs pas sûr qu’au point de tension où les choses en étaient arrivées, cela eût été efficace. Ils appelaient donc les flics ; ceux-ci débarquaient à deux, voire quatre cars (le 15 juillet). Du vrai cinéma. Armes au poing, ils assuraient l’ordre : « Dégagez d’ici … Il faut vous le dire en Arabe ? » beuglaient-ils aux gamins admiratifs devant les exploits de leurs grands frères et et mères qui essayaient de les protéger. Devant les jeunes alignés, quelques CRS bourrés agitaient leurs matraques et leurs flingues : « Vous êtes bien placés, restez comme ça ». Alors les alignés sont tombés sur les flics et les ont roués de coups. Pendant une quinzaine de jours, c’était un peu tous les soirs comme cela.

La municipalité « de gauche », comme on l’a dit, ne savait trop que faire. L’année précédente, le maire, membre de la vieille garde du PC avait lancé quelques violentes diatribes contre les brebis galeuses qu’il faudrait renvoyer, avec leur famille dans leur pays ; contrairement à ce qui s’était passé dans d’autres communes et notamment, tout près d’ici à Vaulx-en-Velin, ces propos n’avaient pas été suivis d’effets, passages du bulldozer ou tracts de dénonciation. Sans doute l’effet de quelques hésitations au sein du Conseil municipal d’union de la gauche. Plus tard, à sa demande, on avait installé un commissariat sur le quartier. Le résultat n’en avait pas été évident, les locaux en avaient été rapidement saccagés à l’issue de quotidiens rassemblements.

Toujours est-il que l’heure était à la concertation et au dialogue. Une grande réunion fut donc organisée à laquelle étaient conviées toutes les organisations locales et incidemment la population. Par une curieuse coïncidence, le maire était absent ce jour-là, retenu, comme on dit, comme il devait l’être pour la plupart des réunions concernant ce problème. Il était remplacé, pour animer le débat, par un jeune et dynamique adjoint, lui aussi membre du PC, mais, semble-t-il, plutôt de la tendance dans le vent. A la tribune il y avait aussi tout plein de gens bien : conseillers municipaux, communistes, socialistes et même radicaux de gauche, le suppléant du tout nouveau député socialiste (qui avait d’ailleurs évincé à ce poste le maire). Même le commissaire principal de la commune, et le directeur départemental des polices urbaines, tout nouvellement nommé. Dans la salle il y avait, c’est vrai beaucoup de gens, y compris des loubards dont certains faisaient cependant, à mon avis, et en tous cas ce soir là, plus vrais que nature.

On commença par le traditionnel discours du représentant du PC : l’héritage d’une politique réactionnaire, la conséquence du chômage, la nécessité de satisfaire les besoins économiques et sociaux… Il ne s’agit que de quelques bribes saisies au vol au milieu du brouhaha et des va-et-vient incessants ; ce discours était visiblement subit comme un mal nécessaire, qu’il n’était pas utile d’écouter, parce que connu d’avance. Il fut suivi d’un autre, encore plus caricatural, du représentant de la CGT ; là, il était question, en vrac, de la retraite à 55 ans, de la nécessité de la formation professionnelle (nécessité accueillie par des sifflets) et même de la démission des parents (re-sifflets). Malgré le brouhaha, les cris de protestations ou de dérision, il continue imperturbable, à lire son papier que plus personne n’écoute. Au milieu des cris, on entend quelqu’un demander violemment qui· va payer les dégâts causés à sa voiture. On accuse la police de ne rien faire. Le ton change avec l’intervention d’un membre de la CSCV. Il parle de façon très crédible du racisme quotidien des flics, de leurs injures et de leurs crachats, des ratonnades. De jeunes immigrés racontent des scènes de ce genre, qui sont leur lot quotidien, et de leur exclusion des boîtes de nuit.

Les flics sont conciliants : ils feront des enquêtes, il faut porter plainte contre les manifestations de racisme ; dans l’intention, les incendies de voitures ne sont pas différents des feux de camps allumés par les scouts…

Ça fait quand même réfléchir ces chefs flics qui sont si humains, si remplis de compréhension et de sens psychologique. Je veux bien croire que les flics de base soient généralement un peu débiles, voire complètement tarés. Mais il y a bien quand même des gens qui leurs donnent des ordres, qui savent quelles « bavures » inévitables en découleront et se tiennent prêts à les ignorer si personne ne dit rien et à s’en désolidariser et à s’en laver les mains, si quelque protestation surgit.

Dans la salle, il y a aussi des commerçants qui ne savent pas trop quoi dire, sinon qu’ils ne sont pas racistes et qu’on n’inculque pas assez aux enfants le sens de la propriété. Il y a l’immigré qui s’en est sorti en devenant prof et propose d’aller tous ensemble ramasser les vieux cartons ; l’ancien chômeur à qui on a brûlé sa voiture paraît, c’est vrai, parler sans haine, il dit qu’en s’accrochant, on peut y arriver, s’en sortir, il ne comprend pas. Il n’est pas le seul… Quelqu’un dans la salle, dit que les jeunes, au lieu de brûler des voitures, devraient faire des manifestations. Il y a aussi des filles, immigrées ou non, qui parlent de l’ennui des ghettos, des défoulements dérisoires et interdits des boîtes de nuit, des ennuis et des humiliations que s’attirent celles d’entre elles qui ne sont pas immigrés à fréquenter ceux-ci

A la fin de la réunion, il y a de l’agitation dans un coin : un groupe de jeunes accuse un type de les avoir donné aux flics ; il veut se défendre et se justifier publiquement ; des responsables de tout genre, officieux et officiels s’interposent ; dommage, peut-être ; il aurait pu être plus facile de se comprendre à travers une explication sur un fait concret, qu’à partir de généreuses déclarations d’intention.

En somme, il s’agissait de gens honnêtes et de bonne volonté ; on parlait de renouer le dialogue, d’éviter l’enchaînement de la violence. Je ne cherche pas à être ironique. On pouvait seulement se demander si la bonne volonté pouvait suffire à contrôler une situation qui échappait maintenant à la volonté des uns et des autres, une situation dans laquelle ils n’étaient plus que des pions réduits à jouer jusqu’au bout un rôle apparemment absurde, mais qui devait bien quelque part, servir à quelque chose.

Peut-être aussi aurait-on pu dire qu’en vivant autrement, les choses auraient pris un autre sens ; que par exemple, si on travaillait moins et différemment, on jugerait peut-être moins intolérablement un bruit qui, causé par des hommes devrait bien pourtant être moins pénible que celui des machines.

Puis vinrent les vacances ; on parlait moins des Minguettes. La presse s’était fait accuser d’aggraver les choses et mettait donc une sourdine, d’autant qu’il devenait fastidieux de répéter quotidiennement les mêmes choses. Les flics avaient reçus des consignes de modération, et crachaient d’un peu plus loin, ou partaient plus vite.

En septembre, ça a recommencé, en prenant peu à peu une autre tournure. Il semblait qu’on reprenait un scénario quelques temps abandonné au point où il était resté : attaques nocturnes de cars de police ; contrôles de police spectaculaires et bien entendu inefficaces, si pourtant, ils provoquèrent l’extension des troubles à d’autres quartiers, qui avaient déjà fait parler d’eux (Villeurbanne, Vaulx-en-Velin), puis au Centre de Lyon. Les voitures étaient toujours au centre de cette petite guerre, mais celle-ci avait changé d’aspect. En fait, la situation échappait à tout le monde, y compris aux premiers intéressés, qui faisaient des reconstitutions pour la télé et répétaient ce qu’on attendait d’eux lorsqu’ils étaient interviewés. Ce n’était pas une situation révolutionnaire. Ces loubards ne faisaient que répéter des comportements et des discours stéréotypés. On avait dit qu’ils étaient exclus de la société ; ce n’était peut-être pas vrai ; ils lui étaient peut-être au contraire étroitement liés ne faisant que pousser sa logique à l’extrême. Tout au plus pouvait-on peut-être dire qu’ils cherchaient désespérément à se réapproprier un espace dont, comme tous les pauvres, et peut-être à l’extrême, ils avaient été dépossédés.

Donc chacun jouait son rôle dans le déroulement d’une pièce qui lui échappait : les loubards loubardisaient, les flics cognaient, les gens ordinaires avaient la trouille et les élus se concertaient.

Peu à peu, les choses prenaient de l’ampleur. Dans l’agglomération lyonnaise on brûlait en moyenne deux voitures par nuit. Les barrages se multipliaient et devenaient de plus en plus sélectifs et insultants. Dans mon quartier, un jeune voisin passa la nuit au poste parce qu’il rentrait seul à pied chez lui de nuit et avait le teint basané. Les immigrés avaient peur et se taisaient devant les injures, cependant que leurs enfants avaient parfois un étrange sourire.

C’était une banale fin d’été. Les Français moyens commençaient à parler d’autodéfense. Le ministre de l’Intérieur se réunissait avec les maires des communes intéressées. On nommait une commission interministérielle. Le maire de Vaulx-en-Velin, qui radotait un peu, parlait de provocation de l’extrême gauche. Celui de Villeurbanne parlait de provocations de l’extrême droite (ce qui d’ailleurs avait plus de chances de contenir une part de vérité ; à défaut de provocations, on pouvait penser que tout ce la rendait bien service aux partisans de l’ordre musclé). Tous se retrouvaient d’ accord pour réclamer une plus grande fermeté et parlaient de l’expulsion des délinquants étrangers ; ce qui d’ailleurs était adopté à l’Assemblée Nationale par une majorité de gauche unanime, quelle que fut la honte de certains de ses membres. Comme naguère un autre ministre de l’intérieur et une autre majorité, comme ailleurs une « dame de fer ». Il devenait évident qu’il ne suffirait pas de réformes pour changer de vie ; les têtes avaient beau changer, elles n’avaient pas, dans leur panoplie d’autres réponses possibles.

Alain


Tour 14 de la démocratie

Les Minguettes ne forment pas un tout homogène. Elles sont composées de diverses citées avec quelques différences entre elles. A la Démocratie, comme à Monmousseau, ça va mal ! On ferme des tours. L’exemple de la tour 14 est frappant : depuis plus d’un mois, il n’y a plus d’ascenseur dans cette tour de 17 étages. Pourtant, une vingtaine de familles y vivent encore, n’ayant pas été relogées. En effet, les propositions de l’office des HLM étaient déconcertantes : “allez à Vaulx-en-Velin ou démerdez-vous !”.

Tout ça parce que la tour 14 devait être vidée, murée, à la fin novembre. Alors les locataires ne veulent pas partir, jugeant les propositions de relogement insuffisantes et, pour les faire décamper, on n’a pas trouvé mieux que de bloquer les ascenseurs et laisser les poubelles pleines. Une gosse handicapée descend cinq étages sur le dos de son père pour aller à l’école, une mère de famille tombe dans les escaliers… Mais c’est sans compter sur l’acharnement des locataires et le soutien de la CSCV (Confédération Syndicale du Cadre de Vie).

Après plusieurs assemblées générales des locataires, quelques délégations (fort mal reçues par Houel, maire communiste de Vénissieux) et des réunions avec l’office des HLM, il a été convenu de revoir les propositions de relogement et de débloquer les ascenseurs.

On est loin des rodéos et du spectaculaire offert par la presse. Mais les Minguettes c’est surtout ça : les vexations de tous les jours, le racisme, l’indifférence… les locataires de la tour 14 ont bien compris que pour vaincre il fallait s’organiser. Ils l’ont fait. Ont-ils gagné ?

La suite nous le dira.


Mood in the Pink

“Attention, la gauche aussi aime la marchandise.” (sept. 81, slogan ultra-gauche peint dans un quartier super marchand de la même ville).

“Ces délinquants qui massacrent tout, voire des magasins” (avril 1981, Francisque (sic) Collomb, maire de Lyon).

DEPRIME

S’il était encore parmi nous, Marx dirait (on se découvre s’il vous plaît ) « Deux spectres entre l’Europe : la Social-Démocratie et la déprime ». Ni l’un ni l’autre ne sont sans importance, ni sans rapport. Les batailles de Londres, les squattérisations de Berlin ou d’Amsterdam, les rodéos de Lyon peuvent être décrits à part, et en détail, ça n’est pas inutile, y compris pour ceux qui sont en plein dedans. Mais ça serait intéressant aussi de se demander ce que ça signifie en bloc. C’est pas facile, et ça risque d’être long. Mais on peut toujours commencer par proposer quelques éléments de réflexion. Pour simplifier, nous les avons présentés en deux questions : D’abord, y a-t-il quelque chose de commun à ces révoltes, et quoi ? Ensuite, comment tout ça pourrait évoluer dans le cadre de la « vague rose » qui est censée « déferler » – doucement tout de même ! – sur l’Europe.

DE BRIXTON A VILLEURBANNE : UNE LUTTE OU DES LUTTES ?

Les bagarres de ces temps derniers ont souvent fait la une des journaux de leurs pays respectifs. Comme dit le slogan « rodéo stars kill vidéo stars ». Au moins pour un moment, c’est toujours ça de pris. Mais le succès du spectacle n’a pas éclairci la question. A première vue il y a de sacrées différences dans le scénario : à Brixton, des Antillais, à Lyon des Algériens, luttent contre les vexations des flics et contre l’ennuie; à Berlin et Amsterdam, on défend des maisons occupées pour protester contre la spéculation foncière ; à Fribourg ou à Lörrach, la squattérisation tourne à la lutte écolo pour la conservation des vieux centres urbains ; à Zurich, on veut un centre autonome pour les jeunes. Si on regarde de près, on voit pourtant deux points communs :

1) Ce sont partout les mêmes éléments, mais avec des arrangements un peu différents. Prenons Londres : il y a des Antillais mais il y a aussi des squats, même si la police ne les embête pas trop pour le moment, parce que la municipalité travailliste est dans l’opposition (et aussi ce n’est pas dans le centre ville) ; sur la fin de Brixton, il y avait presque autant de jeunes blancs que de noirs (il est vrai que ça faisait pas des masses de monde de toute manière ; mais il faut compter avec la sympathie pour le mouvement, et les manifs anti-racistes etc. beaucoup plus suivies). Prenons aussi la Suisse, en principe pays riche ; les jeunes des cantons du Sud, très appauvris, se sentent parfois les immigrés de la bourgeoisie de Zürich. Un peu partout en Europe, il y a les jeunes chômeurs, et/ou des étudiants, c’est-à-dire pour ceux-là, de jeunes futurs chômeurs probables. Entre un Antillais de Londres et un étudiant de Zürich il y a des différences, c’est sûr, mais entre ces deux extrêmes, il y a pas mal de monde repoussé sur les marges de la société. Ça fait des grandes marges.

2 ) Ces manifestations de révolte interviennent toutes dans les pays les plus développés d’Europe, et les plus riches. Cela veut dire des pays où le consensus, comme on dit, est ou a longtemps été bien établi, des pays où le conformisme social des Pleins-de-Soupe a déteint largement sur les couches intermédiaires, avec comme autre face la peur et la frustration, et la manie d’accumuler des conneries inutiles. Entre la bourgeoisie de Lyon et celle de Berlin, le niveau mis à part il y a comme des ressemblances : on se gave dans les deux cas, et on a une « bonne » conscience de béton, car le bétonnage à mort des villes n’est pas seulement une bonne affaire pour les promoteurs; c’est autant l’expression de ce que ces braves gens ont dans la tête. Le crayon de la Part Dieu, cette bite bête, c’est bien les dérisoires fantasmes de la bourgeoisie d’affaire de notre belle cité, tout comme les pyramides d’Egypte étaient le despotisme et la peur de mourir des Pharaons (heureusement que les bourgeois de Lyon y lisent pas IRL, sinon, ils se sentiraient plus : les Pharaons… Là j’ai fait fort !).

Mais dans le béton, il n’y a pas seulement des audaces artistico-culturelles des centres urbains, y a les marges, la banlieue. Jours tranquilles à Vaulx-en-Velin. Espaces totalitaires : tout bien fait, coffré, féraillé, coulé dans la masse. Plus la peine d’y toucher, on peut tout juste écorner un angle, ou faire une peinture. La tôle sans murs et sans barreaux. Pendant ce temps, on rénovera les quartiers du centre, pour les esclaves chics. Les loyers étant ainsi rénovés, les chômeurs resteront dans leurs cages à poules, dernier choix, et dans leurs terrains vagues. Ce ne sont pas des « actifs » puisqu’ils ne travaillent pas. Donc ce sont des « passifs ». On les parque, on les stocke. C’est plus « l’armée de réserve du capital », comme aurait dit le regretté Karl, c’est un cimetière. No future.

A Berlin et à Amsterdam ils réagissent en occupant les centres urbains avant la « rénovation ». A Brixton et à Villeurbanne, ils déchargent directement leur agressivité sur la police chargée de les maintenir là où ils sont.

Donc les « désoccupés » passent à l’action (intelligente ou non, c’est pas le problème pour le moment). Des non-actifs à l’action, c’est monstrueux. La réaction est identique pour le moment. Renforcer la police : donner des balles en caoutchouc et des lacrymos (avec la notice spéciale pour le tir direct) aux flics hollandais, qui connaissaient pas ; constituer des « Groupes de Patrouille Spéciaux » en Angleterre, pour donner un modèle et une raison de vivre aux petits jeunots qu’on a engagé en masse parmi les flics de quartier. Filer des tires à l’américaine à ceux de Lyon, avec super-phares, sirène-gadget et tout le bataclan, pour qu’ils se rassurent en se prenant pour Steve Mc Queen. Par flics interposés, Hernu et Collomb sont vraiment les meilleurs, laisse béton, t’as vu comme y sont taillés. Ensuite, frappez vite et fort. A Lyon, on condamne les gars pour vol. Piquer une voiture pour la démolir, c’est donc du vol. Et moi qui croyais que le vol c’était « la soustraction frauduleuse de la chose d’autrui dans l’intention de se l’approprier » ? (Si vous lisiez autre chose que les petits annonces de Libé, vous sauriez ces choses-là). La soustraction d’accord, mais où est l’esprit de propriété ? La déformation idéologique du « Droit » est claire. On se souvient de cette histoire de trafic de voitures volées, maquillées, revendues, tout ça à grande échelle, antennes à Marseille et ailleurs. Avec quelques indulgences venant de milieux sur lesquels je ne m’étendrai pas (notre journal est très pauvre). Trafic, vous avez dit trafic, mais alors, c’est du commerce, ça change tout. Ce qui est bon pour le fric est bon pour les affaires, l’accumulation du capital, le rétablissement des circuits économiques et commerciaux. Et Dieu sait s’il peut en circuler des marchandises sur ces sympathiques réseaux de la vallée du Rhône : les petites dames bien gentilles qui égayent les soirées solitaires des Jet-cadres, et les autres, et ces jolies poudres blanches qui donnent le teint rose et l’œil vif aux jeunes prolétaires un peu pallots des villes. Et le fric, le Fric Roy, on a les Ecuries qu’on peut. Tout ça n’est pas grave, l’argent n’a pas d’odeur, comme disait Vespasien, l’inventeur de la sanisette. Non, les vrais délinquants, les salopards, ce sont ces monstres qui massacrent les magasins. Merci aux juges qui nous l’ont rappelé. J’entends encore les pleurs déchirants des vitrines qui se brisent, ces voyous n’ont pas de cœur. Francisque et Charles sont bien d’accord là-dessus. Entre un vieux bourgeois lyonnais et un politicien socialiste parachutés dans cette ville, il n’y a pas de désaccord. Le second vient renforcer le premier. C’est la comédie de « l’unanimité de l’opinion publique » exprimée par les notables. En Allemagne, la propagande est à un degré plus grave : les squats sont « forcément » des copains de la bande à Baader, pas de pitié pour ces gens-là. En Angleterre, les gars de Brixton ont eu de la chance : les travaillistes étaient dans l’opposition, ils ont fermé les yeux sur ce qui les gênait, et cartonné Thatcher sur sa politique de coupure des crédits, ce qui n’était pas faux ; mais s’ils avaient été au pouvoir ?

LA VAGUE ROSE ET LA REORGANISATION DE « L’ARMEE DE RESERVE DU CAPITAL »

Comme tout le monde a fini par le savoir, c’est la Crise. Et on commence même à se douter qu’à condition d’être judicieusement utilisé, elle n’a pas que de mauvais côté pour tout le monde. Ces derniers temps, jamais les riches n’avaient été aussi insolents ; leurs valets en ont trop fait, et finalement, une frange de gens, écœurés, a fait pencher la balance aux élections. Même des anars qui ont voté, c’est dire. Giscard, c’était vraiment plus possible, de ce côté là, y a pas grand chose à regretter. Voilà donc nos camarades socialistes au pouvoir, et “l’Etat de grâce” : on peut pas tout faire tout de suite. Pas n’importe quel socialiste, pas Tazieff ou Bombard ou des rigolos utopistes, rien que du solide ; Deferre à la Police, Hernu à l’Armée, ils ont le bon profil. Ils sont au pouvoir, ils lui appartiennent, ils sont modelés par Lui, et incapables de jamais sortir de cette forme. « L’Armée, c’est un état d’esprit » comme disait Charles, qui s’y connaît puisqu’il est fils de gendarme. Ils recrutent les indispensables « experts» qui étaient déjà là avant, et qui savent comment ça marche. Les vieux routiers d’appareil et les « techniciens » apolitiques à la machine, les profs sentencieux à l’idéologie, un peu de normalisation par ci par là, et voilà la tendance étatiste de la petite-bourgeoisie prête à fonctionner.

C’est la force tranquille, celle d’une barre de fer, chauffée aux roses entre le marteau du Capital et l’enclume du Travail. (Ça, c’est de la métaphore prolétarienne). Rappelons aux lecteurs distraits que dans l’association enclume/marteau, le marteau est plus petit, mais c’est généralement lui qui a l’initiative). Entre les deux, la Social-démocratie fait de l’équilibre ; il lui faut arracher quelques sous au Capital, tout de même, et contenir le mécontentement. Recevoir pour donner. Evidemment, les patrons préféreraient faire la charité eux-mêmes, mais alors, tout le monde verrait que c’est de la charité. Avec un Etat Social-démocrate, c’est de l’assistance, mieux, de la solidarité. Faute de modifier la réalité, on falsifie les mots. Et on nationalise un peu, ça fait collectivistes, et ça renforce un peu le pouvoir des fonctionnaires.

On « assiste » donc, et la Social-démocratie annonce qu’elle va combattre le chômage. En fait, il s’agit surtout de réhabiliter le travail, c’est-à-dire l’activité forcée et dirigée. Les revues patronales de ces dernières années se lamentaient sur le peu d’ardeur des jeunes au travail. Giscard faisait mettre des affiches pour « réhabiliter » le travail manuel ; les socialistes français au pouvoir s’orientent apparemment vers une voie plus efficace, déjà essayée ailleurs : la stabilisation, et la justification par la propagande de trois secteurs séparés :

1) un secteur « glorifié », fondé sur les noyaux ouvriers traditionnels, où on travaille 40 heures, pardon 39 heures ;
2) un secteur maudit, où on bouffe tout de même, mais mal, et où on est prié de se laisser gentiment manipuler par
3) un troisième secteur, tertiaire administratif, développé dans ce but, et qui épongerait un certain nombre d’étudiants chômeurs, les plus récupérables. Au besoin on pourra songer, comme en Allemagne, à…
4) un secteur bidon, où on travaille entièrement sur du bidon. Enfin on s’occupera sérieusement des loisirs. Chaque secteur doit rester isolé, ce sera le travail des médias : on pourra faire remarquer de temps en temps aux travailleurs productifs que ceux qui ne bossent pas vivent sur leur dos, et sont prêts à leur piquer leur boulot, même si ça n’est pas évident. A ceux du tertiaire-administratif-psy, qu’ils sont au service du projet socialiste, et donc d’accord avec lui, sinon… Pendant ce temps, on oubliera d’autres parasites, plus confortables ceux-là. Apparemment, personne ne songe à réorganiser sérieusement le partage des activités sociales. C’est pourtant pas une idée neuve, même chez les socialistes du XIXème siècle. Mais les profs socialistes ne lisent pas, ils sont trop occupés à apprendre à gouverner.

Cette masse de chômeurs stabilisée, acceptée, encadrée, signifie une chose : on n’achète plus vraiment le travail des prolétaires, on achète leur temps. Jamais le proverbe « le temps, c’est de l’argent » n’a été aussi vrai, à condition de le retourner. Ce n’est pas un hasard, si on a osé créer un ministère du temps libre. Sinistre contradiction : où est le temps libre aujourd’hui dans le grandes villes ? Le temps libre, ils le traitent comme du temps vide qu’ils sont chargés de remplir. Le temps libre, le seul le vrai, c’est du temps autonome, du temps sans ministère. Un gars qui s’appelait Orwell avait fait un bouquin, « 1984 », il prévoyait qu’en 1984, on aurait une société super-flicarde, mais toute mielleuse dans le vocabulaire : les ministères, par exemple, s’appelaient tous d’un nom contraire à leur activité réelle, le Ministère de la Guerre : Ministère de la Paix, etc. Courage, plus que trois ans et c’est bon. Dans le même bouquin d’Orwell, il y avait les travailleurs, et, dans des cités à part, des réserves, très surveillées par la police, des êtres attardés, infériorisés, les « proies ». Comme les « proies » les jeunes chômeurs d’aujourd’hui doivent végéter, on ne peut pas les laisser commencer à faire quelque chose, ni ballade, ni boulot au noir; ni s’installer en squattérisant et en refaisant eux-mêmes les maisons. Ni faire des rodéos. Les safaris, oui, les rodéos, non. Il faut rester enfermés dans le béton, dans le vide, dans le manque. Comme des morts ; propres et décents. Charles et ses copains refont une France forte en bousillant – c’est dur, des fois, on n’arrive même plus à sortir de la tourelle du char. Ils ont sept ans pour jouer aux chefs. Alors, les chômeurs, foutez leur la paix.

Restons sérieux. Si la « vague rose » est autre chose qu’un bref accident historique pour la France, cela signifie que Brixton, Villeurbanne et Cie ont de l’avenir devant eux. Et que la Social-Démocratie devenue Européenne sera forcée de donner des gages plus fermes pour rassurer le Capital, et pour obtenir son accord à leur politique d’assistance.

Reprenons l’exemple de l’Angleterre. Les travaillistes avaient mis en place et largement développé les circuits d’assistance, un peu trop au goût des patrons ; Thatcher est arrivée, elle n’a pas modifié les structures, elle a serré le robinet ; bientôt peut-être, les travaillistes reviendront au pouvoir. Les gens deviennent à chaque fois un peu plus dépendants et vulnérables.

Aux USA, pré-socialistes à leur manière, on avait même un moment ouvert dans les quartiers noirs des cliniques pour chômeurs : ceux qui étaient trop déprimés et « déculturés » venaient s’y refaire une santé en se faisant materner. On a coupé parce que ça revenait trop cher. On pourra y revenir si nécessaire. A long terme, malgré les oscillations, l’évolution est claire. La soupe populaire pour pas mal de gens.

On peut terminer par deux comparaisons ultra rapides. Avec la politique d’assistance aux pays sous-développés. Les experts les moins cons ont remarqué que plus on les « aidait » par des distributions et des « conseils », plus ils s’enfonçaient. Avec les pays de l’Est, la Pologne, surexploitée, une fois par l’URSS, l’autre fois par sa classe dirigeante très lourde. Là, il n’y a pas de chômage, ce vice capitaliste, tout le monde est censé être au travail. Pas de problème de réhabilitation. Pour faire pression sur les gens, on les affame directement, par le sabotage organisé de la production et de la répartition. Système sans chômeurs et sans « pauvres » qui servent de repoussoir, la contrainte est obligée d’apparaître massivement.

Enfin la France. La réorganisation du temps « vide » à coup de fric risque de trouver assez vite des limites. On compensera par un bourrage de crâne idéologique, comme celui auquel nous assistons à Lyon, peut-être un peu mieux fait. La social-démocratie définissant une frontière « libérale » au-delà de laquelle elle n’entend pas aller. Tous ceux qui prétendaient aller au-delà, même de peu, se trouvant dénoncés comme de dangereux desperados qui mettent en péril « l’expérience socialiste ». Des gens qui se croyaient simplement « de gauche », « écolos », et qui voudraient juste le rester se retrouveront rejetés au-delà des limites du « raisonnable » ou prétendu tel. Un raisonnable fondé sur les mêmes bases, et la même peur que la rentabilité Giscardienne.

Mood in the pink, la déprime en rose. Il faudrait pour s’en sortir reprendre un peu plus à fond l’organisation de la société, de son temps et de son espace.

JEAN-DOMINIQUE

Notes :

Bon, vont dire les vrais révolutionnaires, tu t’attendais à quoi ? Que nos papas-gâteaux aillent distribuer des caramelles aux p’tits gars des Hascelleaimes ? Là, j’arrête et j’ouvre une parenthèse. Un jour, ça serait chouette si les révos s’ôtaient de la tête que ce qu’ils pensent, eux, est important. Ça se peut parfois, mais ce n’est qu’une petite partie, une toute petite partie de ce que les gens – toute sorte de gens, des bons des méchants – pensent, et pour l’évolution de notre bonne vieille société, c’est cette pensée-là des gens “ordinaires”, si vague et si tarte qu’elle puisse paraître aux penseurs, qui a en fin de compte de l’importance. Que trois, ou quatre révos purs et durs « sachent parfaitement » que Francisque, Charles, François et les autres sont des politiciens professionnels, je m’en tape, et en plus c’est pas une découverte. Tout le monde le sait vaguement. Savoir, c’est vraiment un mot qui veut dire n’importe quoi. Entre savoir vaguement, et “savoir c’est pouvoir”, il y a les médias. Les médias, c’est comme la sorcellerie : ils peuvent pas vraiment agir sur le matériel, mais ils peuvent créer des brouillards, des illusions, des apparences. Ça a beau être du toc, ça occupe la scène, et c’est déjà pas rien.

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