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Maxime Rodinson : Peuple juif ou problème juif ?

Extrait de Maxime Rodinson, Peuple juif ou problème juif ?, Paris, La Découverte, 1997 [1ère édition : Paris, François Maspero, 1981], p. 5-18

Une famille de colons juifs armés en Cisjordanie en juillet 1981, Israël. (Photo by Francois LOCHON/Gamma-Rapho via Getty Images)

INTRODUCTION

Ce recueil de textes — nouveaux et anciens — étalés sur une quinzaine d’années espère provoquer quelque intérêt en vertu d’un seul facteur, une même ligne de pensée qui en est le fil conducteur. Il s’agit en effet d’un phénomène très rare : une réflexion sur les problèmes juifs qui n’est pas judéocentrique, qui se veut même critique de l’optique judéocentrique.

En fait, le phénomène n’a pas été rare du tout, mais il l’est devenu pour des raisons très humaines et très compréhensibles. Il est maintenant le fait aussi bien de Juifs que de non-Juifs. C’est une même conviction qui m’a fait écrire hier et aujourd’hui contre des idées et des options politiques qui découlaient, à mon avis, d’une attitude de base judéocentrique. J’ai été et je demeure convaincu qu’une telle attitude — aussi bien d’ailleurs que le francocentrisme, l’américanocentrisme, le christianocentrisme, l’arabocentrisme, etc. — est au plus haut point nocive, et qu’elle est aussi néfaste à l’intelligence des faits et des situations qu’à l’influence qu’on peut avoir sur les faits. C’est cette conviction profonde qui, depuis trois décennies, m’a imposé de traiter de problèmes juifs malgré ma réticence initiale. Mais je n’ai pu supporter de voir se répandre un flot sans pareil d’assertions prises pour argent comptant par un large public, alors qu’elles étaient au plus haut point contestables et que leurs effets étaient désastreux, sans autre réaction au maximum qu’un silence gêné ou des diatribes antisémites en général refoulées et d’autant plus dangereuses.

Ce refus du judéocentrisme a paru tellement étonnant aux judéocentristes qu’ils y ont cherché des explications fort éloignées de la vérité. Fait qui devrait réjouir mon égocentrisme, un auteur a même publié une analyse où il cherchait à résoudre ce mystère que son propre judéocentrisme — encore n’est-il pas de la pire espèce — lui interdisait de percer [1]. En 1967, le regretté Jean-Paul Sartre demandait à ses amis de me « psychanalyser » à ce point de vue.

Les explications ont été peu bienveillantes en général. On a supposé que j’étais payé par la Ligue arabe et on a même dit qu’elle me fournissait une garde du corps ! Une version un peu plus agréable me supposait une fixation tellement enthousiaste sur la civilisation arabe médiévale qu’elle m’obnubilait et me conduisait à la haine des Juifs. Justement, l’explication la plus fré­quente a été — comme pour d’autres Juifs plus ou moins de mêmes tendances — un facteur psychologique qu’on a catalogué sous le nom allemand de Selbsthass, « la haine de soi-même » (d’autres me reprochent, et sans doute avec un peu plus de justification, l’amour de moi-même).

Un indice de l’expansion de ce judéocentrisme est précisément cette perplexité. Nul ne s’étonne ni ne se scandalise par exemple (à part quelques fascistes) que Sartre et bien d’autres aient critiqué l’attitude de l’État français, celles de masses et de mouvements français au cours de la guerre d’Algérie. Mais on me dit couramment d’un journaliste juif qui critique les attitudes de l’État d’Israël : « Pourquoi donc a-t-il cette position, lui qui est juif ? » Cela me rappelle mes élèves arabes (chrétiens ou musulmans) à qui je donnais des cours de littérature française au Liban il y a quarante ans : « Monsieur, pourquoi donc Voltaire attaque-t-il le christianisme puisqu’il était chrétien ? » Encore cette dernière attitude s’expliquait-elle par la forte intériorisation dans le monde musulman du système des communautés religieuses — plus exactement à délimitation religieuse — auxquelles on appartient comme à une sous-nation ou une quasi-nation (voir ci-dessous).

Tout est — au moins potentiellement — explicable, et même le judéocentrisme. Il a passé en plaisanterie chez les Juifs eux-mêmes sous la forme de « bien bonnes histoires » du modèle du vieux Juif qui, informé d’un tremblement de terre en Amérique du Sud, interroge : « Est-ce que c’est bon (ou mauvais) pour les Juifs ? » Pour des groupes de gens infériorisés, méprisés, brimés et parfois massacrés, cette réaction est compréhensible. Mais elle ne favorise pas plus la compréhension des troubles sismiques que celle d’autres phénomènes.

Chez les Européens non juifs entre autres, le judéo­centrisme est une forme d’ethnocentrisme européen (de même pour les Américains). Tout se ramène à des phénomènes qui se situent au sein de la société européo­américaine ou par rapport au monde chrétien. On ne considère pas le mépris ou les massacres de Juifs blancs par des Européens blancs du même œil que le massacre des Arméniens par les Turcs, celui des Noirs par les trafiquants d’esclaves, ceux qui ont frappé les Tziganes, les Chinois d’Indonésie et d’ailleurs, etc. On élève Auschwitz au rang de phénomène métaphysique, mais pas les boucheries qui atteignirent d’autres peuples. Je serai des derniers à minimiser l’atrocité d’Auschwitz où périrent mon père et ma mère. Mais les larmes des autres ne comptent-elles pas ? Cela doit-il m’imposer de passer par profits et pertes les larmes que font couler ceux qui se disent — et sont à quelque degré — mes congénères, même s’ils sont aussi des rescapés d’Ausch­witz ? Quoi de plus commun que le passage du persécuté au rôle de persécuteur ou, du moins, de personnage complaisant envers des persécutions dont il profite ? Je ne dis pas (on me le fera dire bien sûr) que, globalement, cela atteigne les dimensions d’Auschwitz, mais, sur la terre palestinienne, bien des Juifs ont fait couler bien des larmes, c’est un fait incontestable.

Je ne me hais ni ne me méprise moi-même. Je n’ai jamais nié mon origine juive. Je ne l’ai pas non plus regardée comme un titre de gloire qui me donne automatiquement une supériorité quelconque sur d’autres, qui suffise à me garantir contre l’erreur intellectuelle ou morale. J’ai essayé d’étudier les faits et d’en juger en faisant abstraction de cette circonstance dans mes jugements, comme c’est le devoir de tout analyste qui se veut impartial. Je suis né dans une famille déjudaïsée, ce qui m’a donné sans doute, en partie, les mêmes avantages et les mêmes inconvénients de point de vue qu’a fort bien exposés Isaac Deutscher [2]. J’avoue effectivement une répugnance— qui était celle de tout un vaste milieu juif de ma génération — pour le nationa­lisme juif, plus forte encore que celle (fort grande pourtant) que j’ai pour les autres nationalismes. La cause en est simple et ne nécessite pas, pour être découverte, les maux de tête que mon attitude semble avoir provoqués chez certains. C’est que ce nationalisme-là d’abord m’intéresse au premier chef, qu’il faut d’abord balayer devant sa porte et que je n’ai guère de qualification spéciale pour m’élever contre les excès du nationalisme chinois. C’est que ce nationalisme-là me revendique, moi et les innombrables « Juifs » (ces guillemets sont justifiables sans lâcheté et sans ambiguïté quoi qu’en dise Rabi) qui ne veulent pas adhérer à des groupements spécifiquement juifs où règne précisément l’ambiguïté. Il est étroitement lié — depuis peu — à une religion qui nous revendique également malgré notre éloignement de ses dogmes et de ses pratiques (l’atmosphère actuelle impose de rappeler qu’adhérer à une religion, c’est croire à des dogmes et à la validité de certaines pratiques). Nationalisme et religion proclament notre devoir de nous rallier à eux, nous accusent de trahison et de lâcheté si nous y manquons. Beaucoup qui sont dans mon cas le supportent en grinçant des dents, mais en se taisant pour nombre de raisons, souvent bonnes d’ailleurs. Je me fais — avec quelques rares autres — leur porte-parole [3].

J’ai soutenu des nationalismes lorsqu’ils défendaient les droits de populations exploitées ou opprimées. J’ai une grande affection pour les traditions culturelles du peuple français au sein duquel je suis né, les chansons françaises qui ont bercé mon enfance, la littérature française qui a contribué plus que les autres à former le milieu mental où se meut ma pensée, la langue française qui est la seule qui me soit naturelle, la seule dont je comprenne sans effort toutes les finesses — ce qui ne me rend pas aveugle à ce que l’histoire et la société françaises peuvent receler de négatif, ni complaisant envers les erreurs ou les crimes de Français ou de groupes français. Mais le nationalisme français et tout autre, lorsqu’ils dépassent le stade de la défense, passent aisément à un narcissisme collectif, à un mépris des autres parfaitement écœurants. Le nationalisme est une maladie mentale, peut-être nécessaire dans certaines situations, mais dont il faut ensuite se débarrasser au plus vite.

Le nationalisme juif a des particularités spéciales. C’est qu’il s’applique à un ensemble humain très disparate [4] qui a d’autres possibilités de compréhension de lui-même et d’action que celles que lui offre l’idéologie de la nation. La meilleure preuve en est l’effort persistant, récurrent, obstiné, usant de moyens souvent contestables, des nationalistes juifs pour rallier derrière eux la masse de leurs adhérents potentiels. C’est leurs plaintes mille fois répétées devant l’insuffisance des échos qu’ils suscitent. A les écouter — simple constatation objective —, on a vraiment l’impression qu’ils sont attelés à quelque travail de Sisyphe, toujours à recommencer, conquérant à grand peine de larges audiences à certains moments pour en perdre une grande part dans les années qui suivent.

Je me suis moi-même laissé entraîner par des passions plus loin qu’il ne le fallait. Je m’en explique en particulier dans la longue autocritique qu’on pourra lire plus loin, dont la longueur se justifie, je crois, parce qu’elle va bien au-delà de mon cas personnel. Mais j’ai essayé de rester fidèle à mon engagement de départ : autant que cela est humainement possible, ne pas laisser mes origines et ma situation influer sur mes analyses et mes jugements, ne pas me demander si « c’était bon pour les Juifs », mais « si c’était bon pour les hommes ». Si on juge cette attitude fausse, au moins qu’on le dise franchement, qu’on proclame à la face du monde qu’il est bon de sacrifier d’autres hommes, d’autres groupes humains — et sa propre liberté d’esprit — au bonheur des Juifs, lequel ne sera toujours d’ailleurs que le bonheur de certains Juifs. Il serait tout aussi malhonnête de proclamer que cette attitude que je prône signifie sacrifier les Juifs ou des Juifs au bonheur des autres.

W. Rabi prétend que je suis insensible aux malheurs des Juifs. Accusation injurieuse qu’il ne peut étayer. Il ne connaît pas ma conscience intime, et c’est tout aussi gratuitement qu’il prétend que je n’ai jamais éprouvé « aucun doute », « pas le moindre tremblement » dans mes options politiques dont il sera question plus loin. Sans doute trouve-t-il que je n’ai pas assez produit de littérature sur le grand massacre. C’est vrai, mais il y a suffisamment d’écrivains bons et mauvais qui en ont traité, beaucoup avec des accents lyrico-mystiques qu’il a fini par trouver lui-même répulsifs au point de les dénoncer chez un Élie Wiesel. En quoi mon propre cri de douleur au milieu de millions d’autres aurait-il servi à quelque chose s’il avait été imprimé ? En quoi aurait-il apporté quelque chose de spécifique ? Mais son reproche, en vérité, vise seulement le fait de n’avoir pas tiré de ce traumatisme les conclusions qu’il en a tirées avec beaucoup d’autres et qui, il est vrai, me répugnent : à savoir que le drame des Juifs d’Europe justifiait que des Juifs fassent subir des malheurs immérités (moindres, c’est entendu) à d’autres sans subir de critiques, que, sur le plan intellectuel, il rende tout aussi tabou n’importe quelle insanité apologétique à la gloire des Juifs. S’il a eu le mérite de réagir aux plus excessives de ces insanités, dirais-je que Rabi a supporté avec insensibilité, sans doute et sans tremblement, les douleurs imposées à d’autres par des Juifs ?

Cette insensibilité n’a d’égale que la susceptibilité au moindre reproche adressé à des Juifs. Rabi suit complaisamment la bonne habitude de la discussion polémique, stalinienne entre autres, en mettant en relief certaines expressions sous ma plume. Ainsi les communistes poussent-ils (ou poussaient-ils) des hurlements devant la moindre analogie entre camps de concentration soviétiques et nazis, voire (autrefois) contre la supposition de l’existence de camps soviétiques. « Suprême injure, outrage inadmissible aux vaillants soldats qui ont libéré l’Europe, au parti des fusillés », etc. Des vociférations de ce genre empêchent l’examen des faits et font souvent taire l’adversaire. De même, Rabi évoque un « amalgame proche de l’infamie » et « malhonnête » si je parle de ceux qui ne sont juifs qu’au sens hitlérien et sioniste du mot. Je conçois que cela choque au plus vif d’eux-mêmes des militants sionistes honnêtes et inconscients des calamités qu’ils ont apportées aux Arabes de Palestine, et j’ai eu tort, dans une interview, d’exprimer les choses aussi crûment.

Mais, enfin, qui donc qualifie de Juifs indéracinablement ancrés dans leur judéité malgré tous leurs efforts ceux qui ne veulent appartenir ni à la religion judaïque ni à un peuple juif ? Les sionistes ne le font-ils pas ? Les antisémites ne le font-ils pas ? Oui ou non, Rabi ? Et, de même, qui donc proclame que les Juifs (englobant aussi ces « Juifs » entre guillemets de par leur ascendance ou, comme on disait, leur race) sont des étrangers dans les pays où ils se trouvent en dehors d’Israël, qu’ils doivent rejoindre cette seule « patrie » ? Les antisémites ne disent-ils pas cela ? Les sionistes ne disent-ils pas cela ? Oui ou non, Rabi ? Vous savez bien que c’est oui. Herzl, fondateur du sionisme politique, le disait sans com­plexe [5]. Alors, pourquoi est-ce un « amalgame proche de l’infamie » (merci pour vous en tenir à la proximité), pourquoi est-ce une malhonnêteté que de constater cela, de confronter ces deux affirmations ? Si cette similitude ne plaît pas, qu’on s’éloigne du fait au lieu d’injurier celui qui le constate [6] !

Contrairement à ce qui se dit dans un certain public — et même à ce que croient sincèrement tant de gens qui sont incapables de lire avec discernement un texte contenant une assertion qui les choque —, je ne suis pas un amoureux inconditionnel des causes arabes. Mon admiration de la civilisation du Moyen Age musulman ne m’entraîne nullement dans cette voie. J’admire encore plus l’hellénisme antique et je ne me fais pas pour cela l’apologiste des revendications grecques sur Constantinople. Je dis simplement et je ne cesse de répéter que pas mal d’Arabes ont contre des Juifs des griefs dont le sérieux ne peut être mis en doute. Je n’ai jamais pour cela adhéré à toutes les attitudes politiques, à toutes les tactiques et les stratégies, à tous les programmes des gouvernements et des mouvements arabes. J’ai toujours refusé de me lier de ce côté par la moindre chaîne, dorée ou non.

Les intellectuels arabes le savent bien dont certains m’ont accusé (cela étonnera beaucoup de mes lecteurs, mais je puis citer des références imprimées) d’anti­-arabisme ou d’anti-islamisme, voire de crypto-sionisme d’autant plus dangereux qu’il est subtil. C’est que le parallélisme est frappant, dans les méthodes apologétiques (défensives et offensives), entre le sionisme et les formes extrêmes du nationalisme arabe, comme d’ailleurs celles de tout nationalisme. Je n’ai pas plus de complaisance envers les unes qu’envers les autres.

Seulement, ma condamnation sans complaisance des erreurs et des crimes commis sous l’aile du mouvement sioniste m’a donné le droit, à la différence de l’apologétique de ces choses par mes contradicteurs, de critiquer des idées et pratiques plus ou moins analogues chez les Arabes. On comprend que ceux-ci ne veulent pas entendre des discours aussi évidemment partiaux. Pour moi, j’ai pu m’efforcer d’expliquer à des auditoires, à des publics arabes le comportement des sionistes comme très critiquable, mais appartenant à la gamme des conduites humaines. J’ai dit et répété, par exemple devant trois commissions réunies de l’Assemblée du peuple égyptienne fin 1969, qu’il ne s’agissait pas de démons ni de bêtes à visage humain. J’ai dit et expliqué — non sans susciter de vives réactions, mais on m’a écouté — que je déplorais l’erreur historique qu’avait été la création de l’État d’Israël sur une terre arabe, mais que, maintenant, il existait là-bas une nouvelle nationalité ou ethnie pourvue d’une culture propre, non une communauté religieuse qui pouvait aussi bien adopter la langue et la culture arabes, non un ramassis hétérogène de bandes d’occupants qu’on pouvait avec la plus grande facilité renvoyer d’où ils étaient venus. Mes explications, qui n’étaient pas très faciles à formuler avec toutes les nuances nécessaires (Rabi m’en accuse), ont souvent été entendues et comprises. En contrepartie, même les sionistes pourraient peut-être comprendre, en se donnant quelque peine, que les Arabes n’écoutent guère celui qui vient leur expliquer simplement combien on a eu raison, en vertu des admirables « valeurs juives » ou de droits « imprescriptibles » remontant au roi Salomon, de les rosser, de les expulser et de leur prendre leurs terres.

J’ajouterai encore que l’attitude que j’observe est bien moins rare en vérité qu’il ne paraîtrait à lire la presse et la prose imprimée, à écouter les médias. Beaucoup de Juifs et de non-Juifs sont convaincus en leur for intérieur de sa validité. Mais ils se taisent, soit qu’ils n’aient pas de disposition à écrire ou à parler publiquement, soit qu’ils craignent les réactions de leur entourage ou d’un plus large public. Je les comprends fort bien. De plus, les éditeurs, les directeurs de journaux et d’émissions ont les mêmes craintes pour leur donner la parole, ils subissent le chantage permanent des judéo­centristes. Et il est vrai enfin, hélas, que dire la vérité n’a pas toujours des répercussions heureuses. Mais la cacher non plus.

Bref, je ne suis pas anse isolé qu’on peut le croire. Mais, comme dans ceux de mes ouvrages qui visaient en grande partie un public du monde musulman, je me suis fait le porte-parole de ceux qui n’osent ou ne peuvent parler.

Là-dessus, il faut peut-être que je rassure le lecteur. Fort ignorant au départ de la religion juive, je m’en suis longuement et studieusement informé. J’ai étudié l’histoire juive bien plus que la plupart des publicistes sionistes qui se servent d’elle comme argument à tout instant. La littérature biblique m’est familière. Une de mes passions a été et reste les études sur cette littérature, ces études savantes de nombreuses générations de spécialistes qui ont éclairé bien des problèmes, alors que la plupart de ceux qui rédigent des essais brillants sur la pensée biblique ou le rôle des conceptions israélites dans l’histoire du monde semblent ignorer même qu’elles existent. Leur inconscient— à défaut de la présomption évidente de leur conscience manifeste — leur suggère peut-être quelques lacunes quand même, puisqu’on les voit essayer de les compenser par des effets capillaires et vestimentaires pour frapper les spectateurs de télévision et autres. L’assurance que donne la formation philosophique — je ne parle pas des vrais philosophes — dans la virtuosité à manier les concepts fait le reste.

J’ai étudié pendant pas mal d’années les langues sémitiques (et quelques autres), les cultures et l’histoire des peuples qui les parlent. Je me suis plutôt spécialisé dans le monde arabe et musulman ainsi que dans la culture éthiopienne. Mais, contrairement à la clique paraphilosophique dont je viens de parler, je me suis toujours efforcé de me tenir au courant du progrès de la recherche scientifique sur l’histoire et la culture des Hébreux et des Juifs, cette recherche séculaire dont les résultats acquis sont capitaux, quoi qu’en pensent ou n’en pensent pas ces essayistes, publicistes et polémistes. J’ai parfois essayé d’y contribuer en marge de mes études sur des populations apparentées, notamment les Arabes et les Éthiopiens. Tout cela dans le cadre général d’études d’histoire des religions, d’anthropologie et de sociologie. Je crois donc être plus apte que beaucoup à raisonner sur les problèmes posés par l’évolution des formations sociales et culturelles juives.

Je ne dis pas tout cela pour étaler ma science, mais pour répondre d’avance à ceux qui ne manqueront pas de jeter le discrédit sur toutes mes analyses en expliquant à leur public que je puis peut-être émettre des assertions valables sur les Arabes et l’Islam, mais non sur les Juifs.

Une partie des études, esquisses et essais qu’on pourra lire ci-dessous consiste en articles parus en français ou en d’autres langues. Il m’était impossible de tout mettre à jour, notamment du point de vue bibliographique [7]. J’ai quand même donné des indications dans ce sens. Ces additions et d’autres mises à jour sont signalées par des crochets.

D’autres textes ont été écrits spécialement à l’inten­tion de ce recueil. On s’en rendra compte aisément.

On est prié d’excuser les répétitions inévitables dans un recueil de ce genre. De même, sa nature explique certaines discordances ; chaque texte porte sa date ; les lignes directrices sont restées identiques, mais mes appréciations sur des points particuliers ont pu évoluer peu ou prou.

Tous les textes portant directement sur le conflit israélo-arabe sont antérieurs à la guerre d’octobre 1973, au voyage de Sadat à Jérusalem (novembre 1977) et aux accords de Camp David (septembre 1978). Quoi qu’on en ait dit, je ne crois pas que ces événements —très importants assurément — changent quelque chose au fond du problème. Comme je l’écrivais en 1969 (ci-dessous, p. 359), le monde arabe reste globalement irrédentiste. L’acceptation du fait accompli de l’existence d’une nouvelle nation israélienne, sa légitimation même deviennent moins impensables. Mais leurs conditions restent très difficiles à remplir, impliquent des concessions israéliennes et, au-delà de la succession des gouvernements, on peut dire que l’opinion publique israélienne reste peu disposée à aller dans ce sens.

J’aurais aimé ajouter à ma polémique contre l’optique judéocentrique, une critique de ses manifestations récentes sous forme d’ouvrages apologétiques émanant d’auteurs doués pour la virtuosité verbale, experts à manier les concepts et d’une profonde ignorance historique. Le temps m’a manqué pour mettre au point en ce moment cette critique.

Je remercie bien vivement tous ceux qui m’ont aidé. Mais l’aide la plus précieuse m’est venue de ceux dont les démarches m’ont exaspéré. Indignatio fecit versus. Ils ont contribué à donner à pas mal de ces textes un accent plus vif et, je l’espère, plus convaincant. Étant donné le mal qu’ils font, je ne les remercie pas et je ne souhaite pas pour autant qu’ils continuent. Je me résignerais plutôt à ce que mes prochains textes soient d’un style plus plat.


1. W. RABI, « Les Ambiguïtés d’un Juif diasporique : le cas Rodinson », Dispersion et Unité, Jérusalem, n° 15 (1975), p. 177-192. W. Rabi m’avait donné quelque espoir de le voir se dégager des ténèbres diffusées par son judéocentrisme lorsqu’il avait eu un haut-le-cœur devant les réflexes inconditionnels envers tout ce que pouvait faire Israël d’un auditoire auquel il faisait une conférence, à Bruxelles je crois. C’est pourquoi, lorsqu’il m’a demandé du matériel sur moi-mène, des articles introuvables et des notices autobiographiques, je lui ai fourni volontiers ces documents auxquels il n’a pas compris grand-chose. Son ignorance volontaire, son mépris pratique du facteur arabe avec lequel je suis affronté tous les jours — ce ne sont que des aspects de son judéocentrisme — lui ont fermé des clés qui ne sont pas si inaccessibles. Cependant, l’espoir me revient en constatant que le grain de sénevé a un peu germé. J’en veux pour témoin son article récent sur Élie Wiesel (Esprit, nouvelle série, n° 45, septembre 1980, p. 79-93), où il démystifie justement et courageusement un ensemble d’attitudes ethnocentriques et de procédés mystico-littéraires abusifs de cette étoile des lettres. De même, son livre Un peuple de trop sur la terre ? (Presses d’aujourd’hui, Paris, 1979) est souvent courageusement contestataire des establishments juifs.

2. Dans I. DEUTSCHER, Essais sur le problème juif, Payot, Paris, 1969.

3. Il est plaisant que W. Rabi me morigène pour oser parler des questions juives malgré mon éloignement des identités juives cataloguées et sacralisées. « Personne ne contraint un Juif à le demeurer, il n’existe aucune contrainte intérieure ; la maison est ouverte » (art. cité, p. 182). Et il me donne en exemple Claude Lévi-Strauss, « fils d’un grand rabbin [qui] lui aussi a quitté la maison », mais s’occupe surtout maintenant (selon lui) des Bororos. Après quoi, du même souffle, il se joint à ceux qui m’accusent de « trahison ». Il me reproche donc de parler, chose curieuse quand on pense aux modèles dont il se réclame. Mes excuses, cher Monsieur Rabi, mais je m’occupe des Arabes et non des Bororos. Je ne sais si ces derniers ont besoin de l’appui de C. Lévi-Strauss et l’ont éventuellement reçu. Mais je sais que les Arabes ont besoin, dans l’opinion publique européenne et encore plus dans l’opinion publique juive, de gens qui connaissent leurs problèmes, tiennent compte (sans maximisation superflue) de leurs griefs et les exposent. Il y a un petit nombre de Juifs dans mon genre qui sentent qu’ils ont un devoir particulier envers ce peuple spolié par des Juifs, envers sa fraction directement opprimée par des Juifs. Je préfère me rattacher au judaïsme de cette façon-là que d’autres.

4. W. Rabi me reproche mes tâtonnements pour désigner les catégories sociologiques qui engloberaient ceux qui s’appellent et qu’on appelle « Juifs », mes guillemets pour désigner certains « Juifs », etc. Je l’envie d’avoir trouvé du premier coup les définitions et les mots qui s’imposaient pour désigner une unité qui rassemblerait à la fois le roi David, Einstein, Jésus de Nazareth, Maimonide, Moses Mendelssohn, Karl Marx, Menahem Begin, Jacques Offenbach, Benjamin Disraeli, Michel Debré, Tristan Bernard, etc., sans oublier lui-même et moi-même. Je renvoie à l’essai qui suit, dans ce livre, intitulé « Un peu de clarté au départ ».

5. Voir ci-dessous, p. 174, n. 30.

6. De même qu’il s’irrite de mes tâtonnements sur des termes définissant des ensembles dits juifs, Rabi me reproche la complexité de mes commentaires sur mon engagement stalinien, y voit des « contorsions » et la garantie que je fusse devenu, en d’autres contextes, un « talmudiste redoutable ». Mais, dit-il, « nous sommes habitués à d’autres comportements » (si j’écrivais cela, les gens de son genre stigmatiseraient ces propos « antisémites » !). Mon comportement, mes attitudes seraient-ils inexplicables ? Et l’explication de déviations de ce genre serait-elle simple ? L’autocritique qui suit, dans ce volume, lui paraîtra encore plus complexe sans doute. Si les réalités de ce genre sont complexes, qu’y puis-je ? Mais tout est simple aux simples. Apparemment, Rabi a toujours su la « vérité vraie », toujours tout compris, s’est toujours engagé du bon côté. Un jour, il découvrira (je le souhaite) les mensonges et les atrocités dont il s’est rendu complice par sa prose, et que des explications simplistes (elles ne manquent pas) ne suffisent pas non plus à rendre compte de son propre aveuglement.

7. Je renvoie ici pourtant à quelques ouvrages généraux sur le sionisme, Israël et la résistance arabe parus depuis la rédaction de la plupart de ces textes : mon propre livre Israël et le refus arabe (Le Seuil, Paris. 1968), qui est une histoire du conflit dans le contexte des luttes de la région, et dont une nouvelle édition qui poursuit le récit jusqu’à nos jours doit paraître en anglais à Londres en 1981 (réédition de la traduction anglaise, Israel and the Arabs) ; le livre de Walter LAQUEUR, Histoire du sionisme (trad. française, Calmann-Lévy, Paris, 1973), très supérieurement documenté et détaillé, ouvrage d’un sioniste devenu critique et conscient du problème arabe, aboutissant à des conclusions quelque peu désenchantées ; Nathan WEINSTOCK, Le Sionisme contre Israël (Maspero, 1968), d’orientation trotskyste, anti­sioniste mais non anti-israélien, mine de documents et de réflexions ; Amnon KAPELIOUK., Israël, la fin des mythes ? (Albin Michel, Paris, 1975), analyse lucide par un journaliste israélien très bien informé de l’euphorie conquérante qui saisit Israël de 1967 à 1973, de la guerre de 1973 et de ses suites immédiates ; Olivier CARRÉ, Le Mouvement national palestinien (Gallimard-Julliard, coll. Archives, Paris, 1977), guide concis et sûr avec de multiples documents originaux. Il faut recommander spécialement le livre italien très documenté et intelligemment pensé de Massimo MASSARA, La Terra troppo promessa, sionismo, imperialismo e nazionalismo arabo in Palestina (Teti, Milan, 1979), dont il faut citer aussi le gros recueil de textes avec une longue analyse introductive, II Marxismo e la questione ebraica (Édizioni del Calendario, Milan, 1972), doté des mêmes qualités. Ceux qui veulent s’informer des problèmes en question, en évitant les déformations perpétuelles des publications sionistes ou influencées par le sionisme, peuvent consulter les périodiques spécialisés suivants : le bulletin israélien Israleft qui donne des extraits significatifs de la presse israélienne traduits en anglais (bimensuel, P.O.B. 9013, Jérusalem) ; le bulletin analogue, mais plus développé, Nouvelles de l’intérieur, rédigé en français (maintenant bimensuel, éd. Tri, 246, rue Saint-Martin, 75003 Paris) ; la courageuse petite revue, éditée à Paris en anglais par des journalistes israéliens contestataires, Israel and Palestine (mensuel, B.P. 130-10, 75463 Paris Cedex 10). Israel Shahak, professeur à l’Université hébraïque de Jérusalem, traduit aussi en anglais des extraits éclairants de la presse d’Israël et les commente. Des traductions en sont souvent données en français dans le bulletin Eurabia (bimensuel, 5, rue Dupont-des-Loges, 75007 Paris). On peut utilement compléter cette information non conformiste venant d’Israéliens résolument contestataires par la revue New Outlook (en anglais, mensuel, 8, Karl Netter Street, Tel-Aviv), dont les collaborateurs sont, pour la plupart, du Mapam ou proches de ce parti, revue qui est moins en rupture avec les appareils, mais souvent courageuse dans ses dénonciations d’excès de chauvinisme israélien et sa recherche de solutions pacifiques.

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