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Islam : L’affaire Rushdie

Dossier paru dans Inprecor, n° 285, 3 avril 1989, p. 25-28

British muslims demonstrate at anti-Rushdie rally on May 27, 1989 in London, United Kingdom. (Photo by Marc DEVILLE/Gamma-Rapho via Getty Images)

Rushdie dans la tempête

LES VERSETS SATANIQUES, de Salman Rushdie ont été interdits dans la plus grande partie du monde islamique, et même en Inde et en Afrique du Sud, pays “laïques”. En France notamment, les éditeurs ont “retardé” sa parution, mais dans les pays où il est disponible, malgré (ou à cause) de la campagne pour son interdiction, ou son boycott, les ventes montent en flèche.

Des incidents diplomatiques ont eu lieu entre la communauté européenne (CEE) et l’Iran, à cause de l’appel au meurtre de Salman Rushdie, lancé par l’Ayatollah Khomeiny et d’autres dirigeants iraniens.

Ahmad SHUJA

AU COURS des deux derniers mois, presque tous les week-ends, dans une ville ou l’autre de Grande-Bretagne, des manifestations ont été organisées contre les Versets Sataniques, taxés de blasphématoires.

Autodafés

A Bolton et Bradford (où vit une large population musulmane, dans le nord de l’Angleterre) le livre a été brûlé en public, pour, selon l’un des organisateurs, “attirer l’attention publique”. Ces actes ont ranimé les souvenirs des autodafés de livres par les nazis, en Allemagne, ont horrifié des millions de gens en Grande-Bretagne et dans d’autres pays non musulmans.

Le 12 février, 5 manifestants ont été tués par la police à Islamabad, capitale du Pakistan, quand une énorme manifestation, dirigée par des mollahs, a essayé d’attaquer le Centre américain, pour protester contre la publication prévue aux Etats-Unis, des Versets sataniques. Aucun de ces manifestants n’avait vu, et encore moins lu, le livre. En fait, les musulmans du rang ne sont pas autorisés à lire un livre déclaré blasphématoire, seuls les érudits religieux ont ce privilège.

Mais le monde islamique est cependant divisé sur la réponse à apporter au problème. Hashem El Essawy, président de la Société islamique pour la promotion de la tolérance religieuse (organisation qui a entrepris et mené la campagne contre les Versets sataniques en Grande-Bretagne), souligne que celle-ci n’est pas d’accord pour brûler ou interdire le livre, et considère de tels actes comme anti-islamiques.

On dit également qu’elle est tout à fait contre la sentence de mort prononcée contre Rushdie. Les érudits de la mosquée Al Azhar, en Egypte, considérée comme le principal centre mondial de l’enseignement islamique pour les musulmans d’obédience sunnite (majoritaires parmi les musulmans), ont remis en cause le droit de Khomeiny de le condamner à mort, et expliquent que cette sentence contrevient à la loi islamique.

La raison de toute cette fureur, c’est que les musulmans croient que le livre est une insulte à leur religion même. Le titre du roman de Rushdie vient de deux versets que le prophète Mohammed a retiré du Coran après la prise de la Mecque par ses partisans, croyant que ces versets avaient été inspirés par Satan, sous le masque de l’ange Gabriel.

L’implication en est que Mohammed aurait pu faire ça pour tromper les habitants de La Mecque. Pire, cela implique que Mohammed, et non pas Dieu, pourrait être l’auteur du Coran. Pour les adeptes d’autres religions, et les non-croyants, tout cela n’a sans doute pas beaucoup de sens. Mais pour les musulmans, c’est une insulte intolérable, parce qu’à leurs yeux, le Coran, syllabe pour syllabe, mot pour mot, est la parole de Dieu.

Ce sont les pages 363-364 du livre de Rushdie qui sont les cibles principales des critiques : l’auteur y décrit les révélations du prophète comme “un déploiement de règles à propos de tout et de rien, depuis la profondeur du sommeil du croyant, jusqu’aux positions sexuelles qui ont reçu l’aval de la divinité, c’est ainsi qu’on apprend que la sodomie et la position du missionnaire sont approuvées, alors que les postures interdites comprennent toutes celles dans lesquelles la femme est au-dessus.”

Dans une autre partie, les prostituées d’un bordel ont reçu le nom des neuf femmes du prophète. Il y a en tout une liste de 12 points extraits du roman, auxquels les mollahs opposent des objections.

Réactions en Inde et au Pakistan

Mais il ne fait aucun doute que la campagne contre le livre est, dans une certaine mesure, d’inspiration politique. En Inde, les élections doivent avoir lieu dans moins d’un an, et Rajiv Gandhi connaît l’importance du vote des 100 millions de musulmans. Au Pakistan, les manifestations qui ont fait plusieurs morts et des centaines de blessés, étaient conduites par des opposants au nouveau régime de Benazir Bhutto. “Est-ce une véritable protestation ?” a-t-elle demandé, “ou n’est-ce pas plutôt une protestation de la part de ceux qui ont perdu les élections, ou de ceux (qui ont profité de la loi martiale), pour essayer de déstabiliser le processus de démocratisation ? Un ordre qui se meurt essaye toujours de porter quelques coups avant de disparaître.”

Un autre mobile politique réside dans l’attitude iranienne, due non seulement à la volonté de Khomeiny de prendre la direction mondiale d’un milliard de musulmans, mais aussi au besoin qu’a son régime de trouver un nouvel ennemi extérieur sur lequel focaliser le mécontentement interne, au lendemain de la guerre désastreuse avec l’Irak.

Mais, cependant, les musulmans se sont, sans aucun doute, vraiment sentis frappés dans leurs sentiments. L’Islam n’a connu aucune forme de réforme ni de “siècle des lumières”. Il est formellement interdit de douter des origines ou des enseignements du Coran. Le prophète Mo­hammed, même dépeint sous des noms fictifs (comme dans les Versets sataniques), sa famille, et ses premiers compagnons sont considérés comme étant au-dessus de tout reproche.

Le problème ne concerne pas seulement le livre de Rushdie. Les ouvrages de l’un des plus grands romanciers égyptiens, récent prix Nobel de littérature, Neguib Mahfouz, sont interdits dans son propre pays, alors que l’Egypte est pourtant relativement libérale. L’écrivain jor­danien Fadia Faqir, également interdit en Egypte, se plaignait récemment, dans le Supplément littéraire du Times, de “la vague montante de censure et d’intimidation dans presque l’entièreté du monde islamique”. D’un autre côté, un groupe saoudien a déclaré la guerre sainte (jihad) contre le “modernisme” lui-même.

L’islam de Zia ul-Haq

Quelques musulmans “modérés”, qui n’ont guère de temps à consacrer aux mollahs et aux intégristes, pensent cependant que le livre de Rushdie a produit un effet qui est à l’opposé de celui que recherchait l’auteur, et qu’il a plutôt servi à renforcer le camp intégriste parmi les musulmans ordinaires. Toute cette affaire a lancé un débat plus large : qui définit ce qui est islamique et ce qui ne l’est pas ?

Les termes du débat peuvent changer rapidement. Il n’y a pas si longtemps, le dictateur pakistanais Zia ul-Haq avait instauré des punitions barbares contre des centaines de ses compatriotes, hommes ou femmes, pour avoir simplement énoncé des opinions politiques, ou protesté contre son nouveau code islamique. Les mollahs avaient alors applaudi ou s’étaient tus. Où étaient les protestations de Hashem El Essawy et de ses pareils, contre la barbarie de Zia, ou contre le fouet et la torture pratiqués par les butors intégristes du Jamaat-e-Islami contre leurs opposants ?

Ce n’est qu’après que quelques artistes et écrivains aient eu le courage de faire un film révélant la façon dont la république islamique de Zia traitait les femmes, que quelques cris ont été poussés par des “musulmans, sophistiqués, éclairés”, du pays, proclamant que Zia (qui. aujourd’hui décédé, n’est plus une menace) “n’avait fait qu’exploiter le nom de l’Islam”. Depuis lors, le climat a changé et toute association avec le terrifiant régime de Zia est devenu lourd de responsabilité. L’Islam d’hier est devenu “non-islamique” en une seule nuit !

Sous le code islamique de Zia il a été déclaré que le témoignage de deux femmes, même dans un cas de viol, n’équivaudrait qu’à celui d’un seul homme. Les dirigeants religieux qui ont formulé ce code, étaient totalement indifférents aux insultes et à la misère qu’ils ont ainsi causé à des millions de femmes musulmanes de par le monde.

Les dirigeants musulmans, y compris la Société islamique pour la “tolérance religieuse”, qui versent aujourd’hui des larmes à cause du mal fait par le livre de Rushdie, feraient aussi bien de se pencher sur les sentiments des Bahais d’Iran et des Ahmadis du Pakistan, qui sont la cible constante d’abus et de diffamations de la part des mollahs. Les Ahmadis adorent le même Dieu que les autres musulmans, disent les mêmes prières, considèrent le Coran comme leur livre sacré, mais ils avaient été déclarés non-musulmans par le régime de Zulfiqar Ali-Bhutto, sous la pression de la hiérarchie religieuse.

“Je suis contre la censure, mais…”

Les avocats de la “tolérance religieuse” seraient davantage pris au sérieux, s’ils faisaient campagne pour de meilleurs traitements de ces victimes des mollahs, et pour l’égalité des droits pour les femmes, et s’ils montraient quelque souci pour le sort des non-musulmans (comme les Sindhis du Pakistan, qui ont été forcés, par la peur et l’intimidation, de quitter leur pays, et voudraient revenir chez eux).

Malheureusement, les musulmans anti-Rushdie ont maintenant été rejoints par la brigade des “je suis contre la censure, mais…”, et par le lobby pour l’extension des lois contre le blasphème (qui s’appliquent seulement aux blasphèmes contre la religion chrétienne). Ce groupe de personnes, dangereux et mal-intentionné, devient tout bêtement un jouet entre les mains des éléments réactionnaires, dont beaucoup seraient heureux de voir se renforcer une telle censure, mais également d’expulser les musulmans de Grande-Bretagne, ainsi que tous les Noirs et autres représentants d’une “culture étrangère”.

Une autre réponse aussi dangereuse est venue d’un député du Parti travailliste Max Madden (voir encadré page 26), qui s’est joint à Hashem El Essawy et d’autres, pour demander qu’une courte déclaration de critiques musulmans soit “insérée dans le livre ou exposée dans les librairies ou les bibliothèques”, pour expliquer à ceux qui choisiraient d’acheter ou d’emprunter le livre de Rushdie, pourquoi certains musulmans le trouvent offensant. Cela est appelé un “modeste droit de réponse”.

Pourquoi s’arrêtent-ils aux Versets sataniques ? Qu’en est-il de l’Origine des espèces de Darwin (toujours interdit dans les écoles de certaines régions des Etats-Unis) ? Et le Manifeste du Parti communiste ? Ou encore les livres sacrés des principales religions, qui contiennent tous des passages que les adeptes des autres religions trouvent offensants ? Si cette suggestion grotesque était menée jusqu’au bout de sa logique, presque tous les livres incluraient au moins une “courte déclaration” et les librairies devraient ériger de nouveaux murs sur lesquels épingler les objections contre les livres mis en vente !

“Que Dieu me préserve de mes amis”

Les socialistes doivent défendre Salman Rushdie ; mais tous ses défenseurs sont loin d’être socialistes ou progressistes. Le magnat de la presse, Ro­bert Maxwell, par exemple, dans un éditorial qu’il a signé dans le Sunday Mirror, le 19 février, a pressé, entre autres, le gouvernement britannique, de faire savoir que “tous les Iraniens, sauf les ennemis avérés de l’Ayatollah Khomeiny seraient renvoyés chez eux.” Avec des “amis” comme Robert Maxwell, Salman n’a pas besoin d’ennemis.

Socialist Outlook
13 mars 1989


Le verbe des censeurs

L’UNE DES IMAGES les plus frappantes suscitées par la campagne contre le livre de Rushdie, est celle de dirigeants musulmans de Bradford brûlant un exemplaire du livre devant l’hôtel de ville. Deux responsables du Conseil des mosquées de Bradford ont, apparemment, soutenu l’appel à l’assassinat de Rushdie. Par la suite ils ont déclaré avoir été cités à tort. Le Conseil s’est excusé en disant “nous ne sommes pas des politiciens”. Les officiels concernés n’auraient parlé qu’en termes religieux ; expliquant qu’ils ne soutiennent que des actions légales, pacifiques. Certaines figures dirigeantes du Parti travailliste se sont jointes à la campagne des musulmans, même si ce n’est pas dans tous ses détails. Barry Seal, député européen, élu dans la circonscription, dirigeant du groupe travailliste au Parlement de Strasbourg, a pris la parole lors du meeting où le livre a été brûlé. Le député Max Madden a signé une motion au Parlement, demandant l’extension des lois sur le blasphème et, plus récemment, il a plaidé pour qu’un “droit de réponse” des musulmans soit inséré dans le livre. Madden proclame que les médias ne lui rendent pas justice, lui et Seal ont déclaré être opposés à l’interdiction du livre. Mais, ils n’ont pas publiquement fait état de cette position de principe, probablement pour des raisons électoralistes. Le groupe travailliste au Conseil municipal, dont certains membres asiatiques ont appelé à l’Interdiction, a décidé de ne prendre aucune position ! Une telle prudence a laissé le champ ouvert aux autres. Les membres du Club du lundi (organisation conservatrice d’extrême droite), se sont répandus alentours, en se faisant passer pour des défenseurs “de la liberté de parole”. Il va sans dire, que ce n’est pas parce qu’ils soutiennent le vigoureux anti-racisme qui court tout au long du livre de Rushdie. Leur proclamation selon laquelle ils veulent essayer de “relâcher les tensions raciales”, est démentie par leurs tracts et leurs lettres à la presse, qui incluent des ingrédients tels que la fin de l’immigration “en provenance de l’arrière-pays du sous-continent Indien”. Ce qu’il faut à Bradford, comme ailleurs, c’est une réponse du mouvement ouvrier qui ne fasse aucune concession à la réaction cléricale et aux censeurs, mais qui replace la campagne des musulmans dans le contexte plus large d’une société raciste.

Paul HUBERT
Socialist Outlook


La parole à Rushdie :

DES ROMANS ont déjà traité de la culture islamique par des voies non orthodoxes, du point de vue théologique. Beaucoup d’entre eux ont représenté un problème pour les gardiens de l’orthodoxie. Mais cela ne s’était sûrement jamais produit avec des romans en anglais, voilà ce qui a donné un impact international.

Je savais que les mollahs n’aimeraient pas mon roman, mais je ne suis pas particulièrement attaché à ce qu’ils font dans le monde islamique. Ma famille à vécu au Pakistan à l’époque de Zia : ce qui s’est fait dans ce pays, au nom de l’islamisation, est absolument effrayant. (…)

Les groupes que Zia appuyait au sein des Moujahidin étaient les plus fanatiques de tous. A mon avis, les mollahs, les généraux et les politiques qui les appuient constituent une terrible force négative dans tout le monde islamique. (…)

Je ne suis pas fier d’être soutenu par le Sun (Il s’agit d’un journal à sensations de Grande-Bretagne) qui traite les Asiatiques de “rats”. Dans cette affaire, je ne suis pas du côté du Sun, mais plutôt de celui des rats. Ceux qui ont organisé ces protestations ont légitimé la rhétorique raciste qui existe, lui ouvrant la “une” des journaux. Ce n’est pas mon livre qui a provoqué tout ça, mais la riposte à mon livre. Et c’est très triste. (…)

Une partie des arguments des parlementaires travaillistes qui se sont associés aux protestations contre le livre est sans doute basée sur l’idée que si l’on attaque la culture des opprimés, on se trouve du côté des oppresseurs. Mais c’est presque un argument raciste qui prend l’aspect le plus rétrograde d’une culture affirmant que c’est là toute la culture. De ce point de vue, tout thème progressiste peut être considéré comme occidentalisé et refusé. Mais dans tous les pays islamiques, des gens ont lutté contre l’obligation du tchador pour les femmes ou contre les formes de mariage, etc. Pourquoi devrions-nous accepter ces pratiques à Londres ? Dans la culture musulmane, comme dans les cultures noires ou asiatiques, il y a des forces progressistes et des forces conservatrices. Parmi les antiracistes, une certaine rhétorique dit qu’un peuple noir ne peut pas être raciste. Mais pour celui qui est originaire de l’Inde ou du Pakistan, c’est une position absurde. Il y a là-bas des haines communautaires, des préjugés de couleur et politiques qui ne peuvent être caractérisés que de racistes.

Londres, 18 février 1989 ; extraits de l’interview publiée dans Socialist Worker (organe du Socialist Workers Party).


Nous sommes tous des Salman Rushdie !

PARCE QU’UN ÉCRIVAIN né dans une famille musulmane de Bombay s’est permis, dans un fantasme littéraire, de faire des allusions irrévérencieuses au Prophète de l’Islam et à son entourage, nous assistons depuis plus de deux mois à ce que l’histoire retiendra, sans doute, comme le plus grand scandale littéraire du XXe siècle.

Salah Jaber

DES AUTODAFÉS du livre de Rushdie, aux manifestations sanglantes du sous-continent indien, en passant par la sentence de mort prononcée par Khomeiny, le Grand inquisiteur, c’est une campagne internationale de fanatisme sans précédent, la première de l’âge de la communication par satellite.

Pour quelle raison ce déferlement de haine? Quelques pages d’un roman à clés, qui ne prétend pas être autre chose qu’une œuvre de fiction, seraient-elles une offense plus intolérable pour l’Islam que les milliers d’écrits et de discours, ouvertement racistes ou plus hypocrites, qui foisonnent dans le monde occidental, depuis quelques années, sur le thème de la religion musulmane ? Pourquoi la haine des fanatiques islamiques ne s’est-elle pas déchaînée contre les nouveaux croisés de l’Occident chrétien ? Pourquoi ne se sont-ils jamais autant mobilisés lorsqu’il arrive qu’un sioniste fanatique “profane” le deuxième lieu saint de l’Islam, à Jérusalem ?

Fanatisme

Salman Rushdie serait-il un danger plus grand pour l’Islam que ses détracteurs racistes ou fanatiques d’autres religions ? Pour l’Islam, certes non ; mais pour le fanatisme islamique, certes oui ! En fait, si Rushdie avait appartenu à l’une des catégories de ceux qui abhorrent l’Islam parce qu’ils abhorrent les populations musulmanes, il n’aurait pas été inquiété.

Pour les fanatiques de l’intégrisme islamique, tout aurait été alors, dans l’ordre des choses tel qu’ils le conçoivent. Le fanatisme, en effet, se nourrit toujours du fanatisme opposé : l’intégrisme islamique du racisme anti-musulman, comme le sionisme de l’antisémitisme. Ou encore, comme le fanatisme “chrétien occidental” se nourrit du fanatisme islamique anti-chrétien ou anti-occi­dental.

Comme ils se complètent, d’ailleurs ! Ceux pour qui Rush­die n’est qu’un prétexte pour ameuter des foules de misérables, qui se défoulent à bon marché contre un bouc émissaire, que leur ignorance charge symboliquement de toutes les oppressions qu’ils endurent. Et ceux qui fustigent ces derniers, protégeant de leur hypocrisie condescendante un homme qui, à leurs yeux, appartient à une religion incompatible avec leurs “valeurs” et dont les intégristes seraient la seule expression authentique. Deux prémisses entièrement partagées par les deux camps, aussi bien par les musulmans fanatiques que par les anti­-musulmans.

Pourquoi Rushdie ?

Si Rushdie est devenu aux yeux des intégristes islamiques l’incarnation du mal, c’est précisément et seulement parce qu’il est d’ascendance musulmane. Il ne peut être accusé de racisme anti-musulman, de manière à conforter la conception fanatique du monde. Son combat est, sans équivoque, celui de la libre pensée, de la laïcité, de l’opposition au fanatisme religieux, comme il l’avait déjà montré dans ses ouvrages sur l’Inde et le Pakistan. En ce sens, il symbolise effectivement la seule source réelle de danger pour le fanatisme islamique : le défi de l’intérieur, qu’il n’est pas possible d’assimiler à l’hostilité étrangère, toujours bienvenue puisqu’elle est source d’auto-justification.

Ainsi, ce que les obscurantistes reprochent à Rushdie, ce n’est pas tant d’être un “blasphémateur”, comme il y en a tant à l’égard de l’Islam comme à l’égard de toute religion. Ce qui lui est reproché, c’est d’être un “apostat”, comme le soulignait récemment le communiqué de compromis irano-saoudien à la Confé­rence islamique de Ryad, en Arabie Saoudite.

Le message à l’Occident est clair : nous n’avons pas l’intention de marcher sur vos plates-bandes ; nous en voulons à Rush­die parce qu’il est issu du monde musulman. Nous respectons vos “valeurs”, mais elles ne sauraient s’appliquer à nos populations. Message déjà bien reçu par certains bien-pen­sants de l’Occident chrétien impérialiste : après tout, l’affaire Rushdie n’est que “querelle de musulmans”…

Les obscurantistes des autres religions n’ont pas manqué, quant à eux, de faire front unique, à cette occasion, pour signifier qu’ils ne sauraient admettre de Rushdie dans leurs propres communautés : chrétiens, juifs ou autres, ils ont manifesté leur crainte que l’affaire Rush­die ne devienne une incitation à la libre pensée, en exprimant leur compréhension pour l’émoi de leurs semblables musulmans face au “blasphème intolérable” de l’écrivain.

Obscurantistes

Face à ces obscurantistes de tous poils, “contre le fanatisme et l’intolérance”, comme le disait une pétition d’intellectuels de pays musulmans publiée à Paris, “nous sommes tous des Salman Rushdie”. L’affaire des Versets sataniques doit être l’occasion non seulement d’une campagne pour la défense de la liberté d’expression en Occident, mais aussi et surtout une campagne pour les libertés démocratiques dans les pays qui n’en jouissent pas, au point que leurs gouvernements veulent même les limiter à l’étranger. Les Rushdie habitant ces pays doivent aussi pouvoir s’exprimer librement, car tant qu’une partie de l’humanité restera enchaînée, aucune liberté ne sera irréversiblement acquise. La défense de Salman Rushdie n’est pas celle des “valeurs occidentales” contre la “culture orientale” ; elle est celle du droit de tous, y compris les Orientaux, à la libre expression.

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