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Affaire Rushdie

Dossier paru dans Courant alternatif, n° 85, avril 1989, p. 13-17

Manifestation d’intégristes musulmans contre le livre de Salman Rushdie ‘Les versets sataniques’ à Paris le 26 février 1989, France. (Photo by Mohammed LOUNES/Gamma-Rapho via Getty Images)

L’OCCIDENT DANS TOUS SES ETATS

L’apparent tollé qu’a soulevé en Occident la condamnation à mort de Rushdie par Khomeiny n’est pas la simple conséquence d’une adhésion sans réserve aux libertés, à la démocratie ou à la tolérance. Les mécanismes de l’indignation, la manière dont ils ont fonctionné avec embarras et même avec d’énormes contradictions (nous y reviendrons plus loin), indiquent précisément que l’inconscient collectif occidental a été sérieusement mis à mal par cet épisode.

DEUX POIDS DEUX MESURES

C’est qu’en effet, il a fait remonter du plus profond de cet inconscient les croisades, l’inquisition, les bannissements et les bûchers, les autodafés, jusqu’à l’antisémitisme et l’holocauste, c’est-à-dire près de 1500 ans de culture et d’histoire chrétienne, et dont les derniers avatars sont la colonisation puis l’importation de travailleurs étrangers.

Des épisodes que la mémoire collective occidentale voudrait
reléguer dans des espaces situés hors de sa vue. Mais la contradiction principale est que cet occident, pour justifier son système basé sur “l’idéal démocratique”, a besoin d’utiliser une culture et une histoire millénaires chargées de dégueulis qui remontent périodiquement dans la bouche et qu’il s’agit de réavaler bien vite ; on voudrait se débarrasser de ces verrues qui font mauvais genre.

C’est un peu le même mécanisme que l’on retrouve dans la façon dont est fêté le bicentenaire avec le travail de l’historien Furet ; en même temps feindre de garder l’acquis “égalitaire” et “démocratique” et rejeter la terreur ; faire oeuvre de réconciliation et conforter le consensus ; montrer que le sale boulot a déjà été fait (la révolution) et qu’il convient maintenant d’utiliser et de préserver les conséquences jugées présentables ou utiles.

Dans un récent livre paru à la gloire de Jules Ferry, on explique néanmoins qu’il fut, en plus du grand scolarisateur laïc que tout le monde connaît, l’un des fers de lance du colonialisme français. Les commentateurs de gauche nous expliquent que ce qui peut paraître maintenant comme une contradiction n’en était pas une à l’époque ; que dans leurs têtes, les républicains pensaient faire oeuvre éducative par la politique coloniale ; qu’à la politique de scolarisation massive à l’intérieur correspondait une nécessité d’humaniser les peuplades extérieures (considérées par Ferry lui-même comme des êtres inférieurs, voire des animaux, mais que l’éducation pourrait petit à petit amener au niveau de l’homme c’est-à-dire du blanc européen).

Autrement dit l’impérialisme et le colonialisme sont partis de bonnes intentions et leurs conséquences néfastes ou choquante pour la bonne conscience démocratique actuelle, ne sont le fruit que d’outrances commises dans l’application de ces principes, bons en eux-mêmes (1).

Il y aurait donc dans ce cas là, sur le plan de la morale, des jugements différents à porter sur le même acte suivant qu’il ait été accompli à une époque plutôt qu’à une autre, ici ou là, avec telle intention ou avec telle autre. Par contre, lorsqu’il s’agit des événements actuels ou en prise directe sur la survie de nos sociétés (par exemple l’affaire Rushdie), les mêmes gens n’utilisent plus les mêmes codes de décryptage : ils nous expliquent que la liberté est indivisible et que la tolérance se doit d’être une vertu active et universelle. Dans un cas la valeur morale est relative au temps et à l’espace ; dans l’autre elle est universelle et principielle. Il y a là un tour de passe passe, une mauvaise foi évidente, un aveuglement intellectuel qui ne peuvent que paraître monstrueux aux yeux de ceux que le système lacère, et que l’on cherche à rassurer par tous les moyens.

Ces contradictions, qui indiquent les lézardes indiscutables qui se forment dans le bloc occidental, apparaissent noir sur blanc dans les déclarations de l’église et de Decourtray sur l’affaire Rushdie. Condamner sans retenue Khomeiny cela aurait signifié par contrecoup l’acceptation passive de tout ce qui est blasphématoire et par conséquent désavouer les prises de positions à l’encontre du film de Scorsese. Approuver Khomeiny aurait signifié une rupture avec le principe consensuel de libertés formelles et démocratiques, c’est-à-dire avec ce que l’on tente de nous faire passer pour un acquis du monde occidental et de la chrétienté. On suggère simplement que le livre devrait être interdit par la loi pour ne pas que le problème de l’exécution de son auteur se pose.

Du point de vue des rapports de la religion avec l’organisation sociale et politique, la seule différence fondamentale entre la société islamique et la société occidentale est que dans la première la valeur universelle est d’essence divine, révélée, alors que dans la deuxième elle a été laïcisée pour devenir une création humaine élaborée par la loi ou par des “codes de bonne conduite” acceptés par tous. Mais il s’agit toujours du principe d’universalité. L’église catholique, elle, se trouve au cœur de cet antagonisme : devoir s’imposer comme référence morale dominante sans être elle-même le législateur ; il s’agit de faire faire aux hommes, librement, ce que Dieu imposait jadis par la force. Tout en faisant quand même une pression sur la loi humaine pour aller dans le bon sens ; en Angleterre, le blasphème est puni par la loi, mais seulement lorsqu’il vise la religion anglicane ; les autres peuvent être “salies” sans problèmes juridiques ; encore une faille qui met en évidence l’hypocrisie de la morale chrétienne, blanche, et universelle. Et Khomeiny, en fin stratège, n’a aucune peine à agrandir la faille.

La société occidentale est profondément ébranlée par le fait qu’ayant toujours considéré ses valeurs comme universelles – celles religieuses comme celles laïques – elle se trouve idéologiquement désarçonnée par tout ce qui peut fonctionner en dehors de cette logique. Et bien entendu plus le consensus idéologique imposé se lézarde et plus les rapports se situent sur le terrain de la force, avec, en l’occurrence, les risques, à terme, de guerre.

LE COMBAT DES IMBÉCILES ET DES SALAUDS

Le discours, libéral, démocratique, de gauche, a montré dans toute cette affaire, ses limites et son impuissance à pouvoir traiter correctement un épisode de cette envergure ; il veut lutter contre le totalitarisme mais en conservant les causes de ce totalitarisme, ou du moins sans les combattre. Quel sens cela a-t-il de condamner et de dénoncer la sentence de Khomeiny si, dans le même temps, on ne condamne pas 15 siècles de barbarie chrétienne, la politique classique de l’impérialisme, et celle plus moderne de la domination des multinationales et des lobbies militaro-industriels ? Comment ne pas voir que Khomeiny est le pur produit d’une créature occidentale, le Shah. Khomeiny existe aussi parce que les pays occidentaux ont laissé massacrer ceux qui en Iran prétendaient lutter contre la Barbarie et l’obscurantisme, comme les Moudjahidin du peuple. Mais les risques étaient manifestement trop grands de voir l’Iran basculer dans le camp soviétique, ou simplement mener une politique “neutraliste”. Les contrats juteux que le camp occidental passe avec l’Iran indiquent l’évidence qu’ils sont plus importants que la vie de Rushdie ou que la liberté de penser ou d’écrire. Pour les démocraties occidentales, un régime comme celui des Ayatollah n’est finalement pas si mauvais en ce qu’il empêche ou dévie les révoltes populaires.

Là comme ailleurs la social-démocratie a toujours préféré, choisi la barbarie contre les mouvements populaires, contre la révolution.

Cette incapacité de la pensée et de la pratique social-démocrate à comprendre puis à lutter contre le totalitarisme est légendaire. C’est le même mécanisme qui a conduit les sociaux démocrates à combattre le mouvement des conseils en Allemagne pour asseoir l’éphémère république de Weimar ; à préférer un front populaire d’alliance de classes en Espagne en 36 plutôt que de jouer la carte révolutionnaire ; à refuser l’armement du peuple au Chili ; à signer l’accord de Munich. Le résultat : Hitler, Franco, Pinochet, et la guerre. Une politique qui consiste toujours à vouloir jeter le bébé et conserver l’eau sale du bain.

La politique de groupes tels SOS-racisme est, à une échelle moindre, du même tonneau. En ne situant le problème du racisme qu’au niveau culturel, ou à celui des valeurs – universelles bien sûr – en refusant de s’attaquer aux causes du développement du fanatisme religieux et de l’intolérance, à l’impérialisme sous toutes ses formes et au bout du compte au capitalisme, il ne peut peser d’aucun poids dans les tentatives de faire reculer le racisme. Il peut même à la limite le conforter dans la mesure où il ne propose de solutions que dans le cadre de l’acceptation d’une culture théoriquement universelle, mais pratiquement l’émanation d’une situation sociale et économique bien peu universelle, elle.

L’INTÉGRISME : UN PUR PRODUIT DE L’IMPÉRIALISME

Comment ne pas voir que le retour à l’Islam (et pas obligatoirement au fondamentalisme) est l’une des portes de sortie pour une communauté niée et maltraitée ? Les messages religieux les plus sommaires ou les plus brutaux servent incontestablement à remplir tous les vides qu’engendrent les frustrations et les atteintes à la dignité de toutes natures. Et ces atteintes à à dignité, les communautés musulmanes les vivent doublement : à l’intérieur des pays occidentaux par tout ce qu’elles ont subi de marginalisations économiques, sociales et culturelles. Et surtout chez elles, par deux millénaires ou presque de constante domination chrétienne, blanche, occidentale dont nous avons brièvement indiqué quelques exemples plus haut.

Et d’ailleurs le développement de la chrétienté ne fut-t-il pas
lui aussi le résultat de l’impérialisme romain sur les peuples de l’Europe et du Proche-Orient ? Plus l’oppression et la répression se développait, plus le christianisme produisait de fanatisme, jusqu’à renverser le rapport de force en profitant de l’incapacité idéologique du monde romain à digérer ses contradictions.

Après sa victoire , le christianisme connut quelques siècles de relatif humanisme, de calme, jusqu’au moment où, pour des raisons que nous ne traiterons pas ici, il redécouvrit l’impérialisme avec l’intolérance institutionnelle, les bûchers, les massacres, etc.

Lorsque Le Pen dit qu’il y a un réel danger à voir bientôt dans nos sociétés, “chez nous”, se produire des menaces comme celles que profère l’Imam, il a raison. Nous en sommes d’autant plus persuadés que le phénomène s’est déjà produit avec le nazisme (1) par exemple. Notre seule différence avec Le Pen, c’est que lui refuse un fascisme arabe pour lui préférer son homologue occidental, alors que nous combattons les deux.

Il est tout à fait curieux de voir Rocard intervenir pour fustiger et menacer d’interdire toute manifestation comme celle des Musulmans de Paris, qui ferait des appels au meurtre où à la violence, alors que sont parfaitement tolérées celles qui réclament le retour à la peine de mort. Il y aurait ainsi une barbarie d’autant plus sale qu’elle vient de loin, et une autre plus acceptable parce que se construisant à nos portes et portée par des électeurs français. Mais là bien sûr des problèmes de basse politique entrent en jeu et il faut bien caresser dans le sens du poil tout ce que la France compte d’esprits frileux, peureux, de beaufs assumés ou en puissance pour gagner des voix et faire avancer l’ouverture et le consensus. Et cela n’est bien sûr pas de nature à faire reculer l’idée que la société française ne prend nullement le problème” du racisme à bras le corps ; du moins dans l’esprit de ceux qui le subissent.


(1) N’oublions tout de même pas que le triomphe du nazisme en Allemagne a été dû conjointement à l’écrasement du mouvement révolutionnaire allemand (voir article dans ce CA sur la république de Weimar), et à la politique revancharde menée sur les plans économiques et territoriaux, par la France.

(2) Il faut signaler à ce propos que si Jules Ferry considère les populations autochtones comme des sauvages, presque des animaux, comme des enfants à éduquer, c’est dire le grand cas qu’il faisait de l’enfance !


RETOUR DES VALEURS MORALES : NOTRE RÉPONSE : L’UTOPIE !

Khomeiny lance ses menaces de mort contre Rushdie, Decour­tray comprend que les Musulmans se sentent offensés par les Versets Sataniques bien qu’il en désapprouve les méthodes.

Au vu de la déclaration de ce ténor ecclésiastique, on ne peut s’empêcher de penser que l’Eglise souhaite construire, renforcer, une assise pour le moins idéologique : le retour aux valeurs morales.

Mais revenons en arrière pour mesurer la capacité énorme que représente ce que l’on peut appeler le lobby catholique. Il y a quelques mois l’Eglise avait réussi à faire en sorte qu’un groupe industriel pharmaceutique arrête la production et donc la commercialisation de la pilule abortive. Il a fallu l’intervention du ministre concerné pour obliger ce groupe industriel à remettre cette pilule sur le marché. A titre de comparaison, est-il imaginable qu’actuellement, nous puissions faire arrêter telle usine, parce que trop polluante, ou une centrale nucléaire par des pressions telles que des pétitions ou des manifestations. On mesure combien le rapport de forces est en notre défaveur on n’a pas le choix, Il va falloir renverser cette tendance !

A propos de la loi “libéralisant” l’IVG : en Allemagne, les milieux catholiques traditionalistes se sont lancés dans une campagne pour faire en sorte qu’il soit pratiquement impossible d’avorter ; ils trouvent d’ailleurs des relais très actifs au sein des formations chrétiennes-démocrates. Le 19 février le ministre président de Bavière Max Streibl (CSU, successeur de Strauss) annonce que son gouvernement va introduire une procédure attaquant le paragraphe 218 (l’équivalent de la loi Veil en Allemagne) devant le tribunal constitutionnel de Karlsruhe. Selon Le Monde du 26/27 février, ce brusque durcissement de la CSU bavaroise serait dû au succès de l’extrême droite à Berlin-Ouest. Il faut pour la CSU bavaroise reconquérir l’électorat le plus réactionnaire. En tout cas la situation est jugée suffisamment grave, toujours selon le Monde, pour que des mobilisations soient de nouveaux entreprises pour maintenir ce fameux paragraphe 218 : campagnes nous forme de pétition et de coups médiatiques.

En outre, courant novembre, s’est tenue à Berlin une rencontre des différents groupes européens luttant contre le fascisme, le racisme et le sexisme. A ce titre le week-end du 22/23 avril seront organisées des mobilisations en Allemagne, Grande-Bretagne, Suède et en France. Le sexisme aurait pu paraître dérisoire pour certains : il est vrai qu’on n’entend plus beaucoup parler du mouvement des femmes. Mais il s’avère que les groupes extrémistes de droite, l’Eglise, œuvrent pour un retour aux valeurs morales et donc un repli sur la famille. Le premier objectif est de remettre en cause tout ce que les femmes ont pu obtenir à travers les luttes. Le but est de remettre la femme dans son rôle familial on. ne peut plus classique : la femme au foyer, la femme-mère, etc.

La déclaration de Decourtray s’inscrit dans cette mobilisation réactionnaire. Face à cela il faut bien l’avouer, nous sommes pour l’instant très faibles. On n’a pas le choix, il faut dépasser la réalité immédiate pour laisser libre cours à nos désirs, à nos envies : l’utopie ne doit plus être réservée aux doux dingues et aux poètes. Pour ce faire, on doit donc réfléchir, imaginer, désirer ce que peut être la vie, ce que doit être notre place dans la société et donc “utopier” notre cadre de vie, notre société !


(1) Voir Reflex spécial Europe. A Paris, il y aura une manifestation dont le rendez-vous est à 15 heures place de l’Europe. Voir appel dans ce numé­ro de Courant Alternatif.


LE MOYEN DE RÉGLER DES PROBLÈMES INTERNES

“Gardons à l’esprit qu’il se trouvera toujours quelqu’un pour se croire investi de la mission divine d’exécuter Rushdie”

SALMAN RUSHDIE : L’OCCASION RÊVÉE

Quand le vieillard de Qom se réveille, il découvre par ouïe dire Salman Rushdie et ses Versets sataniques. L’occasion est trop bonne. Il fait monter la pression et lance ses anathèmes. Il faut noter que Khomeiny doit faire oublier pas mal d’échecs. Le premier et le plus cuisant : celui de la guerre contre l’Irak qu’il n’a pas pu vaincre. Après avoir mené une guerre sainte au nom d’Allah durant plusieurs années il n’a pu offrir qu’un modeste cessez-le-feu. De quoi faire prendre conscience à plus d’un iranien de l’inutilité des sacrifices demandés durant toutes ces années. De fait, tant que la guerre durait, celle-ci était cause de tous les maux. Une fois celle-ci arrêtée, les dirigeants de Téhéran se devaient de trouver au plus vite un nouvel exutoire afin de masquer les causes réelles des problèmes économiques et politiques que traverse ce pays. Les accusations de mort lancées par l’ayatollah sont un outil qui permet aux “durs” du régime de contrer les modérés “réalistes” qui tentaient de renouer doucement avec l’occident. Ces derniers avaient pris un avantage en amenant Khomeiny à accepter la paix. Aujourd’hui l’imam prend sa revanche : « je ne tolérerai pas que des libéraux prennent le pouvoir et que les hypocrites anéantissent l’islam de nos déshérités ». Aujourd’hui, dans la guerre de succession « ouverte », ceux qui en échange d’une aide internationale tentaient de réintroduire l’Iran dans la place qu’il occupait « pour » le bloc de l’ouest dans l’encerclement de l’URSS (comme au temps du Shah), semblent avoir été neutralisés. Les « durs » marqueraient l’avantage si l’on se réfère aussi au rapprochement Iran/URSS (le grand satan de l’est: l’URSS aidait militairement l’Irak). Contrats de gaz iranien en échange d’armes et de coopération militaire. Est/Ouest, les ayatollahs s’en foutent : leur réalité : manipuler les masses iraniennes et islamistes hors d’Iran. Idéologiquement, l’affaire Rushdie tombe à pic. L’autre préoccupation des Mollahs : avoir des prêts et de l’armement.

L’OCCIDENT DÉCHIRÉ

Fermeté en Grande-Bretagne

Pour l’Occident le jeu est ouvert. Les réactions ne sont pas anodines et obéissent à bien d’autres lois qu’au « Droit », à la liberté de penser une et indivisible. A qui voudrait-on faire croire que l’intérêt de l’Etat (britannique, français ou autre) serait sacrifié pour la défense d’un individu ? Thatcher, ne nous y trompons pas, y va de son jeu personnel. Dans un pays qui rencontre quelques problèmes : aggravation de l’inflation de 6,8 %, détérioration des comptes extérieurs, lutte contre l’IRA non circonscrite, etc., la dame de fer trouve en Rushdie une cause pour redorer son emblème. A travers « l’affaire », elle atténue les critiques de ses adversaires et fait taire celles de ses amis politiques. D’ailleurs même si sa fermeté politique est maintenue, ses propos ont eux, été modulés… « Comprenant pourquoi les Musulman s’étant sentis profondément offensés ». La Grande-Bretagne a un atout que n’ont pas les autres européens : le pétrole et la mer du Nord. Mais elle se trouve en concurrence directe face aux autres partenaires européens, concurrencés eux aussi par les Japonais et aujourd’hui les Russes, sur un marché évalué à 300 milliards de francs. D’ailleurs, les Iraniens ont vite compris en prenant eux même l’initiative de rompre leurs relations avec la GB et en condamnant l’Allemagne de l’Ouest. En Europe, l’Iran miserait entre autres sur « l’attitude française ».

Réalisme en France

De ce côté de la Manche, l’attitude était au « gros dos ». Il aura fallu l’écho médiatique de la manif parisienne d’un millier d’islamistes pour que notre premier ministre sorte de son chapeau : « on ne peut tolérer d’appel au meurtre » et d’y aller du petit couplet sur la liberté d’expression en cette veille de bicentenaire de la révolution et surtout à la veille de consultation électorale. En France comme ailleurs, la bourgeoisie n’en a rien à foutre de la liberté d’expression d’un individu comparée à la raison d’Etat. Souvenons-nous Greenpeace (un mort dans l’attentat). Ce qui a le plus dérangé Rocard et le président est que « l’appel au meurtre ait été lancé du territoire français… de Paris même ». Que reprochent-ils à Khomeiny ? de vouloir tuer un homme !!! Alors pourquoi Rocard et les autres se sont-ils tus quand l’Irak (que la France armait) en a gazé par milliers au Kurdistan (femmes et enfants) ; et aujourd’hui pourquoi se taisent-ils sur les nombreuses exécutions et tortures qui se déroulent quotidiennement en Iran. Pas surprenante cette hiérarchie/hypocrisie dans les « droits de l’homme ». La mort d’UN (écrivain que l’on doit bien sûr protéger) fait aboyer les bourgeoisies, mais les assassinats de MILLIERS d’autres ne parvient même pas à leur faire bouger les lèvres. Là est la raison d’Etat. Souvenons-nous, hier, un opposant “démocrate” algérien était abattu en plein Paris par les sbires du FLN : silence partout. Peu après le gouvernement algérien massacre dans la rue et torture : peu de commentaires de la part de Rocard et autres. Aujourd’hui Mitterrand joue Chadli et visite le président algérien. Encore la raison d’Etat (des Etats devrais-je dire). L’affaire des versets sataniques n’est qu’un écran de fumée destiné à faire oublier les réalités sociales (grèves et agitations) et politiques (différentes affaires : Bourse, fausses factures, etc.). En mobilisant contre l’intolérance, le premier ministre entretien l’aspect consensuel de sa politique. Au-delà des incantations, le réalisme économique prime. Déjà, durant la guerre Iran-Irak les entreprises françaises livraient des armes légalement à l’Irak et illégalement à l’Iran. Aujourd’hui, c’est la reconstruction, la remise en état de toute l’infrastructure pétrolière iranienne. Les anathèmes de l’Imam et les vocalisés de Rocard n’ont pas empêché Paribas d’ouvrir à Téhéran et d’accorder des crédits et des prêts ; 750 millions de dollars contre la reprise d’achat de pétrole iranien pour les raffineurs français.

Non, les « pouets-pouets » de Rocard ont servi en cette veille d’élection à faire oublier leur « non » attitude d’hier face à d’autres fous de dieu qui se dressaient contre la liberté d’expression et de création qu’incarnait alors le film de Scorsese.

Dans un autre domaine, les mêmes personnages ne deviennent-ils pas de vaillants défenseurs écolos de la planète ? En cette année 89 voilà Rocky s’inquiétant de la pollution, alors que c’est sous ses ordres que les essais nucléaires continuent dans le Pacifique au mépris des populations locales et avoisinantes. Dans la lutte contre la pollution atmosphérique (pluies acides) la France a traîné les pieds tant qu’elle a pu sous la pression du lobby automobile (dont J. Calvet, PDG de Citroën), retardant l’adoption par la France du pot catalytique et de l’essence sans plomb. Ne s’inquiètent-ils pas du problème de la déforestation, sachant que ce sont les firmes capitalistes ouest-allemande, japonaises, qui mettent à sac les forêts amazoniennes ou autres. Ne s’inquiètent-ils pas de la baisse de la couche d’ozone… Et Rocard, comme Thatcher de courir les colloques, d’animer des congrès internationaux. L’affaire Rushdie c’est aussi l’oubli d’assassinats quotidien de jeunes palestiniens par l’armée israélienne avec la complicité des pays occidentaux.

LA MAINTENANCE DE L’IMPÉRIALISME

Les « attitudes déterminées » des bourgeoisies occidentales relèvent de l’artifice médiatique, orchestrées par une presse au service, qui permet à chacune d’entre elles d’atténuer, de masquer les réalités sociales auxquelles elles sont confrontées. D’autre part, suite à l’écroulement de l’anticommunisme primaire (image de Gorbatchev en occident, initiative sur le désarmement, retrait d’Afghanistan, etc.), l’affaire Rushdie permet de raviver l’idéologie nationaliste guerrière (occident libre et chrétien menacé par les hordes barbares venues de l’Orient : les ARABES, amalgame médiatique de terroristes, islamistes, fanatiques, etc.) Ce qui permettra aux gouvernements occidentaux d’intervenir militairement n’importe où sur la planète pour défendre les intérêts capitalistes des pays démocratiques.

Caen le 12.03.89.

2 réponses sur « Affaire Rushdie »

Que de circonlocutions pour ne pas soutenir Salman Rushdie! Quelle condescendance raciste vis à vis des “orientaux”! Ce retour historique éclaire bien l’actualité. Ces articles sont de vrais collectors!

Merci Lionel ! En effet, on retrouvera dans tel ou tel article des arguments similaires à ceux déployés de nos jours. C’est une vieille question… Je vais exhumer d’autres textes sur cette affaire dans les prochains jours.

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