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Les femmes, les militants de gauche, les travailleurs en danger ! L’armée algérienne en quête d’un accord avec les islamistes

Article paru dans Le Bolchévik, n° 130, septembre-octobre 1994, p. 16 et 13-15

08/05/1994. ALGER: MANIF “DIALOGUE + RECONCILIATION”. (Photo by Nacerdine ZEBAR/Gamma-Rapho via Getty Images)

25 septembre – Après deux ans et demi de guerre civile de plus en plus ouverte, le régime militaire algérien a engagé des négociations avec la direction du Front islamique du salut (FIS), l’objectif étant de former un gouvernement de coalition. Les intégristes islamiques se rapprochent rapidement de leur but : instaurer un Etat théocratique dans lequel les femmes devront porter le voile, dans lequel les militants de gauche seront dénoncés comme apostats et abattus sans merci et dans lequel un obscurantisme moyenâgeux régnera sans partage. Le Haut Comité d’Etat (HCE), soutenu par l’armée, avait cherché à éliminer les intégristes en annulant le second tour des élections législatives de janvier 1992 (où le FIS était sur le point de remporter une victoire écrasante) et en instaurant l’état d’urgence. Les dirigeants du FIS et plusieurs milliers de leurs partisans avaient alors été jetés en, prison et dans des camps de concentration installés en plein désert. Mais la terreur gouvernementale n’a fait que pousser des secteurs toujours plus larges de la population dans les bras des réactionnaires islamistes.

Le 13 septembre, le gouvernement du, général en retraite Liamine Zéroual a libéré trois dirigeants intégristes et a placé en résidence surveillée, dans une villa du gouvernement, Abassi Madani et Ali Belhadj, les chefs historiques du FIS jusque-là emprisonnés à Blida. Bien que les chefs intégristes n’aient pas participé au dernier round des tentatives du régime de « dialogue » avec l’opposition, il est clair que des négociations sont en cours dans les coulisses. Un groupe armé islamiste proche du FIS a évoqué la possibilité d’une trêve de trois mois. Mais les tueries continuent : les intégristes abattent des militants de gauche, des syndicalistes et des dirigeants politiques laïques, tandis que l’armée lance des raids nocturnes dans les quartiers déshérités qui sont les bastions des « combattants de dieu ».

Alors que le pays s’enfonce dans la « nuit islamique », pour reprendre la formule de l’historien Mohammed Harbi, l’Algérie, comme un oiseau devant un serpent, assiste au spectacle de sa propre ruine. Le nombre des victimes se monte maintenant à 200 ou 300 par semaine ; le nombre total des morts est officiellement estimé à 10 000. L’Algérie semble se consacrer entièrement à la tâche macabre de compter et recompter les victimes.

Il y a eu des assassinats de femmes qui ne portent pas le voile, des attaques contre des villages de la région berbère de Kabylie, des hold-up par dizaines et de nombreux étrangers assassinés par les groupes intégristes. Plus de 40 enseignants ont été tués, et quelque 500 écoles ont été plastiquées et incendiées depuis le mois de juin par les « barbus », qui ont aussi détruit une multitude d’usines, de fermes et de bâtiments officiels ; des aéroports, des trains et des cars ont été attaqués et détruits. Nombre de médecins, d’écrivains, de professeurs, de syndicalistes, de journalistes, de travailleurs étrangers et de femmes non voilées sont tombés sous les balles et les poignards des intégristes.

De leur côté, la police, l’armée et les escadrons de la mort paramilitaires liés au régime se livrent quotidiennement à des représailles : arrestations en masse de suspects, torture des prisonniers, exécutions sommaires de partisans supposés des intégristes ou de leurs familles. Des « ninjas » en uniforme et cagoulés sèment la terreur dans les rues des villes. Les villages et les quartiers pauvres des villes sont bouclés et ratissés, voire bombardés au napalm. Les habitants trouvent souvent à leur réveil les corps mutilés des victimes de la nuit exposés dans les rues. Il n’y a plus une famille qui ne tremble pas, chaque jour, pour la vie des siens. Au cours des derniers mois, des dizaines de milliers d’Algériens ont quitté leur pays pour la France, l’Espagne, le Maroc, la Tunisie ou d’autres pays.

Égorgeurs islamistes et tortionnaires de l’armée

Comme dans toute l’Afrique du Nord, le régime bonapartiste précaire en Algérie, incapable de remédier à la profonde crise économique qui écrase l’immense majorité de la population, est totalement impuissant à endiguer la montée de l’intégrisme au moyen de la répression gouvernementale. Comment peut-on combattre l’intégrisme au niveau militaire quand il se nourrit au plan économique et social d’une désespérance croissante ?

Malgré une répression féroce, l’insurrection intégriste a pris le dessus dans une partie de plus en plus considérable du pays. A Blida, les intégristes ont imposé le port du voile, saccagé des bars et des salons de coiffure, interdit la vente des cigarettes et des journaux, et imposé la séparation entre hommes et femmes dans les écoles et dans les transports publics. Dans de nombreux villages et quartiers pauvres, la police et l’armée se barricadent dans leurs casernes après la tombée du soleil, laissant les intégristes devenir le « daoulat allil » (pouvoir de la nuit).

La menace d’un Etat islamique moyenâgeux qui plane sur l’Algérie est un danger mortel pour les travailleurs, les femmes et les minorités opprimées. Malgré une situation qui est si dangereuse que normalement beaucoup de gens ont peur de sortir de chez eux, des dizaines – parfois des centaines – de milliers de personnes sont descendues à de nombreuses reprises dans la rue, à Alger et surtout en Kabylie, pour manifester contre la menace islamiste. Mais les groupes féministes, les syndicats et les partis politiques qui ont été à l’initiative de ces mobilisations se sont invariablement tournés vers l’armée comme vers un « sauveur » ; ils ont cherché à faire pression sur une aile du corps des officiers pour continuer la lutte contre les intégristes.

Le 22 mars, des manifestations de masse « contre le terrorisme et les négociations » ont été appelées par des organisations de femmes, avec le soutien du Rassemblement pour la culture et la démocratie (RCD), un parti bourgeois surtout implanté en Kabylie, et par Ettahaddi (Défi), un des héritiers de l’ancien PC – le PAGS. Environ 50 000 personnes, dont beaucoup de jeunes femmes qui refusent de porter le voile, ont défilé dans la capitale – et des milliers d’autres ont manifesté dans d’autres villes – derrière des banderoles qui proclamaient : « Négocier avec le FIS, c’est négocier la reddition de l’armée ! » Alger a été totalement paralysé par une grève générale de 24 heures appelée par la fédération syndicale UGTA. Les organisateurs affirmaient leur intention d’organiser des groupes d’autodéfense et demandaient à l’armée de leur donner des armes.

La bureaucratie syndicale de l’UGTA comme les staliniens pitoyables et divisés du PAGS, aujourd’hui dissous, et la quasi- totalité de la gauche avaient carrément applaudi l’armée quand, en 1992, elle avait annulé les élections et réprimé le FIS. Et ils continuent à le faire aujourd’hui. C’est cette même armée qui, en octobre 1988, a massacré des centaines de jeunes à Alger et dans d’autres villes qui s’étaient révoltés contre un régime exécré. Depuis que l’héroïque peuple algérien, sous la direction du Front de libération nationale (FLN), a remporté la victoire sur le pouvoir colonial français et conquis l’indépendance vis-à-vis de la France, l’Etat bourgeois algérien s’est efforcé d’enrégimenter la population sous son pouvoir bonapartiste. Nous avons insisté à maintes reprises que la politique qui consiste à se tourner vers l’armée pour combattre les intégristes est suicidaire pour la classe ouvrière et pour tous les opprimés d’Algérie.

Il serait naïf de faire semblant d’ignorer la possibilité d’un accord entre l’armée algérienne et les islamistes. Comme nous l’écrivions en 1991, après la première épreuve de force entre le FIS et le régime, « l’armée, ou un secteur de celle-ci, pourrait bien appliquer tout ou partie du programme réactionnaire du FIS. Les forces de répression pourraient ne pas se limiter à emprisonner les dirigeants et agitateurs du FIS et se retourner contre, en particulier, le mouvement ouvrier » (le Bolchévik n° 112, juillet-août 1991).

Au printemps dernier, Zéroual a remplacé, au sein du régime, de nombreux « éradicateurs » par des « conciliateurs » partisans d’une « solution politique» avec le FIS, limogeant en particulier le premier ministre Redha Malek et le ministre de l’Intérieur Selim Saâdi, ainsi que les commandants de la police nationale, de l’armée de l’air et de cinq régions militaires. Le régime veut que le FIS proclame un cessez-le-feu, mais Madani exigerait la formation d’une commission pour gouverner le pays et préparer de nouvelles élections, avec un référendum immédiat pour un Etat islamique, Mais il n’est pas certain que les dirigeants du FIS, même s’ils arrivent à un accord avec le régime, puissent contrôler les groupes armés. Toute une frange des nombreux groupes armés islamistes – MIA, AIS et GIA – ne déposera jamais les armes avant d’avoir « exterminé les infidèles ».

Le GIA (Groupe islamique armé) compte dans ses rangs de nombreux anciens combattants du djihad (guerre sainte) mené contre l’armée soviétique en Afghanistan, avec le soutien des impérialistes ; les intégristes y torturaient à mort les instituteurs pour le « crime » d’apprendre à lire aux petites filles. Ces « Afghans », entraînés et armés par la CIA dans le cadre de la guerre froide antisoviétique, sont aujourd’hui les plus sanguinaires des guerriers qui combattent pour imposer un obscurantisme moyenâgeux. Les bandes armées intégristes s’attaquent tout particulièrement aux journalistes, les kidnappent et les assassinent. Depuis mai, au moins 15 journalistes ont été massacrés. En août, le GIA a menacé de tuer tous les étudiants ou enseignants qui ne cesseraient pas immédiatement de se rendre en cours et a déclaré que toutes les écoles qui ne fermeraient pas immédiatement leurs portes seraient « incendiées ou dynamitées ».

L’Algérie dans le « nouveau désordre mondial »

La situation dramatique que connaît l’Algérie est le fruit d’un siècle d’oppression et de pillage coloniaux directs, suivi de trois décennies d’exploitation néocoloniale. Le régime appuyé par l’armée est le laquais des vampires du FMI et des banques internationales. En avril, le FMI et les principales puissances impérialistes ont imposé à l’Algérie un plan d’austérité encore plus drastique, comprenant notamment une réduction du budget de l’Etat, une baisse brutale des salaires et la suppression des subventions pour les produits alimentaires et d’autres produits de première nécessité. Or, c’est précisément le désespoir de larges secteurs de la population, broyée par l’étau de l’exploitation impérialiste, qui les pousse dans les bras du FIS, dont la démagogie semble offrir une solution radicale à la crise.

Avec la restauration du capitalisme en Europe de l’Est et dans l’ex-Union soviétique, l’impérialisme veut imposer des diktats draconiens à tous les pays néocoloniaux, dont beaucoup, comme l’Algérie, avaient pu se ménager une marge de manœuvre (limitée) en se servant de l’URSS comme d’un contrepoids aux impérialistes. Washington, en proclamant un « nouvel ordre mondial », menace de s’en prendre à qui bon lui semble, comme il l’a démontré avec le « massacre du désert » de dizaines de milliers d’Irakiens lors de la guerre du Golfe. Mais les Etats-Unis s’inquiètent de ce que la force montante de l’intégrisme islamique en Algérie puisse conduire à un régime hostile à leurs intérêts. Alors que la France a adopté une ligne dure contre le FIS, l’administration Clinton a donc rencontré des représentants du FIS et pousse à la formation d’un gouvernement de coalition. Un rapport de la CIA daté du 17 janvier faisait état d’assurances données par le FIS comme quoi il respecterait les contrats pétroliers et gaziers avec les Etats-Unis (Le Nouvel Afrique Asie, juin).

En fait, il y a une concurrence à peine voilée entre l’impérialisme américain et l’impérialisme français à propos de l’Algérie. A la réunion des puissances impérialistes du G-7 à Naples, début juillet, les Etats-Unis (passant outre aux objections françaises) ont fait insérer dans le communiqué final un appel au dialogue avec les intégristes algériens. Le 7 juin, dans une interview télévisée accordée en commun avec Mitterrand, Clinton a appelé le régime d’Alger «à élargir sa base» et à « tendre la main aux groupes dissidents qui ne sont pas impliqués dans le terrorisme ». Mais Washington n’a pas des liens seulement avec les « modérés ». Djaafar El Afghani, le dirigeant des « durs » du GIA tué à Alger en février dernier, avait combattu plusieurs années durant en Afghanistan avec le dirigeant moudjahidin favori de la CIA, le « commandant » Massoud. Échaudés par leur expérience en Iran, la Maison Blanche et le Département d’Etat pensent stupidement que, cette fois, ils peuvent éviter d’être le « Grand Satan » s’ils adoptent une attitude conciliante à l’égard du FIS.

Pendant ce temps, en France, le gouvernement Mitterrand-Balladur-Pasqua attise les flammes de l’hystérie raciste. Immédiatement après son arrivée au pouvoir, en 1993, le nouveau cabinet a proclamé une politique d’« immigration zéro » qui visait tout particulièrement l’Afrique du Nord. Pasqua a organisé, à Paris et dans d’autres villes, une vaste campagne de contrôles d’identité au cours de laquelle flics et CRS arrêtent et humilient des milliers de passants maghrébins et noirs dans le métro, dans les gares et dans les rues. Arrestations, détentions et expulsions de « clandestins » se sont multipliées. Au printemps dernier, quand la jeunesse s’est révoltée contre le CIP, un sous-salaire de misère, le gouvernement a répondu en expulsant deux lycéens algériens, avant de battre en retraite devant la mobilisation ethniquement intégrée de la jeunesse.

Une importante composante du prolétariat français, stratégiquement placée dans des secteurs clés comme l’automobile, est originaire du Maghreb et d’Afrique noire. Il faudra la lutte de classe internationaliste des travailleurs des deux côtés de la Méditerranée pour briser l’influence des intégristes sur les masses plébéiennes déshéritées, dont le désespoir est le produit d’une oppression impérialiste éhontée. Mais pour ce faire, la classe ouvrière doit briser les liens de la collaboration de classes avec lesquels ses directions réformistes traîtres l’enchaînent aux maîtres. du capital. Pour mener à bien ce combat, il est nécessaire de forger, en France et en Algérie, des partis trotskystes en tant que sections d’un parti mondial de la révolution socialiste.

Les femmes algériennes se mobilisent contre la réaction intégriste

La révolution algérienne a apporté au pays l’indépendance, mais elle n’a pas libéré les masses ouvrières et paysannes de l’exploitation et de l’oppression sociale. La faible bourgeoisie algérienne ne peut pas réaliser les tâches démocratiques élémentaires des révolutions bourgeoises du passé. Cela est montré de la manière la plus frappante par la condition des femmes, qui sont courbées sous le joug islamique. Les femmes représentent une force significative quand elles descendent dans la rue pour les mobilisations contre les islamistes, malgré le danger mortel qu’elles encourent d’être reconnues et désignées comme cibles par des fanatiques islamistes. Au cours de la Journée internationale des femmes (8 mars), plus d’un millier de femmes ont défilé courageusement dans les rues d’Alger contre le « dialogue politique» avec les intégristes, aux cris de « Pas de dialogue avec les assassins ! »

Les assassinats les plus atroces ont été ceux perpétrés contre des jeunes femmes, qui sont devenues une cible de choix dans la guerre réactionnaire entre les intégristes et les forces de sécurité gouvernementales. Au début de l’année, des menaces de mort contre les femmes ne portant pas le voile (hidjeb) ont été placardées dans les mosquées, et des lettres de menace envoyées aux directeurs d’école et aux enseignants, qui les lisent en classe. Ces menaces ont rapidement été suivies d’effet. En à peine un peu plus d’un mois, trois femmes, dont une lycéenne de 17 ans, ont été abattues pour ne pas porter le voile. Mais depuis la démobilisation des combattantes après l’indépendance jusqu’à ce jour, le régime FLN-armée a foulé aux pieds les droits des femmes.

Déjà sous les présidences FLN de Houari Boumedienne (1965-78) et de Chadli Bendjedid (1979-92), certains walis (préfets) avaient interdit l’alcool, les minijupes et les cheveux longs pour les hommes. La campagne menée par le gouvernement dans les années 1970 et 1980 pour imposer le Code de la famille (entré en vigueur en 1984), qui s’inspire de la loi coranique et qui relègue les femmes dans le statut d’éternelles mineures, de même que sa campagne d’« arabisation » pour éliminer l’emploi du français dans l’éducation ont donné un énorme « coup de pouce » aux intégristes.

En Algérie, la question de l’oppression des femmes est stratégique et explosive. Le régime militaire et l’opposition intégriste partagent au fond les mêmes conceptions islamiques. La libération des femmes ne peut avoir lieu sans une transformation sociale en profondeur qui passe par une révolution ouvrière. Nous, trotskystes, luttons pour l’abolition du Code de la famille et pour une séparation complète de la Mosquée et de l’Etat. Comme des opposants de gauche dans le PST (Parti socialiste des travailleurs), qui en furent exclus par la suite, l’écrivaient dans leur document-programme de mars 1992 « le combat pour la libération des femmes, libération qui se réalisera par la révolution, aura comme base la lutte contre toutes les discriminations sexuelles ! Contre le voile ! A travail égal, salaire égal ! Avortement libre et gratuit pour les femmes, y compris les mineures ! Pour des crèches ouvertes 24/24 ».

Cette perspective marxiste fut tournée en dérision par Damien Elliott, dirigeant français, prétentieux et superficiel, des Jeunesses communistes révolutionnaires (JCR), pour qui avait dans son programme l’avortement libre et gratuit et des crèches ouvertes 24 heures sur 24 était une « imbécillité ultra-gauchiste » (sa polémique et une réponse sont reproduites dans la brochure Haine du trotskysme, haine du spartacisme n° 1, octobre 1992). En fait, Elliott exprime le mépris des impérialistes pour les femmes des pays du tiers monde. Non seulement il s’agit là de revendications élémentaires pour les droits des femmes que comprennent parfaitement un grand nombre de femmes émancipées, mais même la presse bourgeoise (en particulier Horizons et le Matin) a fait campagne en Algérie pour l’avortement. Et en Tunisie, un pays musulman sous un régime capitaliste dominé par l’impérialisme, l’avortement est légal et gratuit !

Une libération véritable des femmes, dans tous les domaines, nécessite un programme pour des soins médicaux de qualité pour tous, pour des services sociaux qui jettent la base du remplacement de la famille et de la participation pleine et entière des femmes au travail social. Pour la libération des femmes par la révolution socialiste !

Défense des droits des berbérophones

Une autre composante clé des mobilisations contre les intégristes est la population berbère, largement concentrée en Kabylie et traditionnellement opposée à l’islamisme. Les Berbères ont été une des principales cibles du programme réactionnaire d’« arabisation forcée » du régime, qui visait à imposer l’arabe dans l’éducation et l’administration – une attaque chauvine contre les non-arabophones et un point de ralliement pour les intégristes. Ils risquent aussi d’être une cible prioritaire si les intégristes arrivent au pouvoir.

Ce n’est donc pas par hasard que les plus importantes manifestations anti-intégristes ont eu lieu en Kabylie. Le 17 janvier, des centaines de milliers de personnes ont participé à Tizi-Ouzou à une manifestation, appelée par le RCD, contre la terreur islamiste et pour la reconnaissance officielle de la langue berbère (le tamazight), et la ville a été paralysée par une grève générale d’un jour. Les manifestants défilaient aux cris de : « A bas l’intégrisme – A bas le régime qui l’a produit ! » Une semaine plus tard, il s’ensuivit une autre journée de grèves et de manifestations qui coïncidait avec l’ouverture de la « conférence nationale » avortée du régime.

Le 20 avril, des milliers de Berbères manifestaient dans le centre d’Alger, et des dizaines de milliers d’autres dans toute la Kabylie, pour l’anniversaire de l’énorme soulèvement populaire de 1980 en Kabylie, le « Printemps berbère ». Ces manifestations étaient appelées par le RCD et le Front des forces socialistes (FFS), un parti bourgeois à base kabyle né d’une scission du FLN au début des années 1960. Ces partis ont utilisé le drapeau des droits des Berbères pour mobiliser en soutien à l’armée ; censée constituer un rempart contre la montée de l’intégrisme. Le RCD sert de cheval de Troie pour les « éradicateurs » de l’armée. Mais aujourd’hui, le dirigeant du FFS, Aït Ahmed, appelle désespérément au « dialogue » avec le FIS au nom de la « cohésion nationale ». En juin dernier, il s’est même rendu à Washington pour rencontrer des responsables de l’administration Clinton et obtenir leur approbation.

Nous, trotskystes, nous sommes opposés avec intransigeance à la campagne d’« arabisation forcée » du régime. Nous avançons la revendication de l’égalité complète pour toutes les langues employées en Algérie : l’arabe, le berbère et le français. Les partis bourgeois à base berbère, comme le RCD et le FFS, ainsi que ceux qui, à gauche, se mettent à leur remorque, comme les mandéliens du Parti socialiste des travailleurs (PST), limitent leurs revendications à l’exigence que le berbère ait le statut de langue officielle. En tant que marxistes, nous défendons sans compromis les droits démocratiques des Berbères, y compris leur droit à l’autonomie régionale s’ils la réclament. Les différentes régions d’Algérie qui parlent des dialectes berbères n’ont pas consolidé une nation, mais si un régime intégriste chauvin arabe prend le pouvoir, une nation berbère pourrait bien se cristalliser sous la terrible pression d’une répression sauvage.

Quand des groupes de guérilla islamistes ont attaqué des villages kabyles, des unités locales d’autodéfense ont fait leur apparition à certains endroits. Cependant, même là où ces unités n’ont pas été mises en place par l’armée, cette dernière et les autorités locales les ont tolérées (certaines wilayas [préfectures] sont dirigées par des responsables du RCD). Il faudra une révolution ouvrière dirigée par un parti authentiquement léniniste pour libérer les nationalités opprimées et mettre fin aux attaques sans cesse renouvelées contre la population berbère (1963, 1980 et aujourd’hui).

Impérialisme et réaction intégriste

L’instauration d’un Etat islamique en Algérie aurait des répercussions dans toute l’Afrique du Nord, où des régimes néocoloniaux discrédités sont confrontés à un large mécontentement. Elle aurait assurément un profond impact en Tunisie, où le puissant mouvement syndical a été entravé par le soutien que ses dirigeants traîtres, staliniens compris, apportaient à l’homme fort du régime, Bourguiba. Cela a permis aux démagogues islamistes de se constituer une puissante base de masse après la répression sanglante des émeutes de la faim en janvier. Le président actuel, Ben Ali, a brutalement réprimé le principal groupe intégriste, Ennahda, dont plusieurs centaines de militants ont été emprisonnés et dont le principal dirigeant a été exilé. Son régime à poigne s’en est aussi pris aux militants de gauche. C’est encore davantage le cas dans le Maroc d’Hassan II, où syndicalistes combatifs et socialistes ont à maintes reprises été jetés dans les geôles royales, où la torture est pratique courante. En février, le roi a coupé court à une grève générale en faisant arrêter 15 dirigeants de la fédération syndicale CDT.

Une victoire intégriste en Algérie serait en Egypte un puissant encouragement pour le Djamaâ Islamiya (Groupe islamique), qui depuis deux ans mène une campagne d’assassinats contre le brutal régime Moubarak. Elle renforcerait aussi les réactionnaires islamistes au pouvoir au Soudan, qui mènent contre les populations non musulmanes du sud du pays une guerre ; on estime qu’en plusieurs décennies elle a fait un million de morts et contraint à l’exil 400 000 réfugiés. La France a accordé un soutien considérable à la junte islamique soudanaise contre les mouvements de guérilla du sud, de la même manière qu’elle a soutenu le régime génocide du Rwanda contre les rebelles à direction tutsie ou, encore, le gouvernement du Tchad contre des insurgés soutenus par le Soudan et la Libye. De leur côté, les Etats-Unis couvrent leurs interventions impérialistes d’une rhétorique « humanitaire », sous l’égide des Nations Unies. Nous disons : A bas les gendarmes français du néocolonialisme ! USA-ONU, hors d’Afrique !

La montée de l’intégrisme islamique en Algérie est exploitée par le gouvernement Mitterrand-Balladur-Pasqua pour attiser la réaction anti-immigrée en France, où les travailleurs d’origine nord-africaine constituent une composante clé de la classe ouvrière. Comme tous les pays d’Europe, la France de Mitterrand que ce soit sous les cabinets « socialistes » ou sous un gouvernement de droite, comme maintenant – a renforcé les barrières racistes à l’immigration, faisant des travailleurs maghrébins les boucs émissaires du chômage capitaliste. La politique violemment raciste du gouvernement français pourrait conduire certains enfants d’immigrés à chercher dans l’intégrisme islamique un moyen illusoire de préserver leur dignité. C’est pourquoi le combat contre l’influence de l’intégrisme islamique est intimement lié à la lutte contre la terreur et la ségrégation racistes en Europe. Nous disons : Halte aux contrôles d’identités racistes ! Halte aux expulsions ! Pleins droits de citoyenneté pour les immigrés !

La puissance de classe considérable du prolétariat algérien a été réaffirmée par les multiples grèves qui ont été menées, malgré l’état d’urgence et l’intensification de la guerre civile, depuis l’été 1993, quand les dockers d’Alger avaient totalement paralysé le port de la capitale pendant plus d’une semaine (lire le Bolchévik n° 125, septembre-octobre 1993). Après une grève nationale des employés de bureau, les enseignants algériens ont mené une grève d’une semaine en novembre. Mais au lieu de mobiliser pour une large offensive contre le régime et sa politique d’austérité imposée par le FMI, la direction de l’UGTA, historiquement intégrée à l’appareil corrompu et anti-ouvrier du FLN, a cherché à faire en sorte que les grèves restent centrées sur des questions purement économiques.

En décembre 1993, une grève générale des 28 000 ouvriers de la zone industrielle géante de Rouiba, près d’Alger, contre la mise à pied de délégués syndicaux et d’autres travailleurs dans plusieurs usines a été annulée à la dernière minute par la direction nationale de l’UGTA. Elle a argumenté qu’une grève serait utilisée par des « opportunistes, pour des visées politiques » (Liberté, 5 décembre 1993). Autrement dit, elle aurait pu affaiblir le gouvernement au moment où il négociait avec les dirigeants du FIS ! 500 000 travailleurs du secteur public (dont ceux du bâtiment et de l’hydraulique) menacent maintenant de se mettre en grève le 27 septembre pour protester contre le fait qu’ils n’ont pas été payés depuis cinq mois. Pour gagner une telle bataille, qui remet directement en cause la politique d’austérité du FMI, une direction lutte de classe doit être construite dans le combat à la fois contre le gouvernement et contre les réactionnaires islamiques, qui sont des ennemis jurés des travailleurs.

Les misérables apparatchiks staliniens qui dirigent Ettahaddi et le PADS (Parti algérien pour la démocratie et le socialisme) escamotent cyniquement leur responsabilité dans le soutien actif que leurs prédécesseurs du PAGS (Parti de l’avant-garde socialiste) ont accordé au régime du FLN pendant plusieurs décennies. Durant la guerre d’Algérie, les staliniens furent le principal obstacle à la lutte ouvrière révolutionnaire des travailleurs algériens et français contre le colonialisme français. Le PAGS et ses successeurs ont toujours cherché à faire une distinction entre les ailes « compradore », réactionnaire et « progressiste » de la bourgeoisie, cette dernière aile étant identifiée à l’armée. Aujourd’hui, les débris de la décomposition du stalinisme algérien se tournent tous du côté des « durs » de l’armée, mais le PADS veut faire concurrence au FIS sur le terrain de l’islam.

Le journal du PADS, le Lien (septembre), argumente que les intégristes qui incendient des écoles sont « des criminels agissant au nom de l’islam pour qui le savoir est sacré et dont le prophète a appris la révélation divine par “Iqra” (Lis) » le premier mot du Coran ! Dans un appel aux « jeunes trompés par le FIS et le terrorisme », le PADS écrit que lors de la révolte de 1988 le PAGS « n’est pas apparu porteur d’une alternative » au brutal régime de Chadli, parce qu’il ne voulait pas « gêner les quelques progressistes qui étaient au pouvoir ». Mais l’appel du PADS « Quelle alternative » (le Lien, mars) appelle à un « mouvement populaire progressiste autonome » qui « assurera sa jonction avec les autres forces patriotiques et démocratiques au sein et en dehors du pouvoir ».

La signification de tout ça a été expliquée dans une déclaration publiée par le PADS en avril, et dans laquelle « la constitution de comités de vigilance ou d’autodéfense » est décrite comme « le moyen le meilleur pour épauler l’action des forces patriotiques de l’Année engagées dans l’anéantissement des bandes terroristes et pour préserver le processus démocratique » (le Lien n° 3, juillet). Comme si la dictature militaire à peine déguisée avait quoi que ce soit à voir avec la démocratie !

Les groupes algériens qui se réclament frauduleusement de Lénine et de Trotsky ne constituent en aucune manière une alternative révolutionnaire aux misérables staliniens. Les prédécesseurs du PST, la section sympathisante du Secrétariat « unifié » (SU) d’Ernest Mandel et d’Alain Krivine, s’étaient politiquement subordonnés aux nationalistes petits-bourgeois du FLN pendant et après la guerre d’indépendance. Le SU avait apposé son sceau d’approbation sur le gouvernement d’Ahmed Ben Bella (1962-65), qualifiant ce régime bonapartiste bourgeois de « gouvernement ouvrier et paysan». Il déclara même que « le tandem Ben Bella/Boumedienne avec les forces que chacun représente, était et reste l’incarnation la plus avancée de toute la direction algérienne, de la ligne orientée vers le socialisme » (Quatrième Internationale, mars 1963). Mais quelques années après, Ben Bella était renversé par les forces représentées par Boumedienne – l’armée algérienne.

Aujourd’hui, le PST centre son programme sur l’illusion suicidaire qu’on peut faire pression sur le régime appuyé par l’armée pour qu’il instaure la « démocratie ». En janvier dernier, alors que le régime honni cherchait à organiser sa « conférence nationale » pour mettre sur pied un gouvernement de coalition avec les intégristes, le PST publia une déclaration signée par son dirigeant-fondateur Salhi Chawki (El-Khatwa, janvier-février). « Pour discuter avec l’armée, il faut être une force », avertit le PST. « Nous nous battrons […] pour construire une politique capable d’imposer le changement. »

Les dirigeants du PST rêvent qu’un jour ils magouilleront dans les couloirs du parlement avec ceux qui tiennent les leviers du pouvoir. Quand ils parlent « de lutter pour préparer les conditions politiques qui permettraient la démocratie », cela n’a pas le moindre rapport avec la lutte pour la révolution ouvrière. Leur campagne électorale de 1991 et les locaux de leur siège national ont été payés par des subsides gouvernementaux. Ils ont vu d’un bon œil l’« audace » et le « populisme », qui furent de courte durée, de l’ex-premier ministre Bélaïd qui avait refusé de signer un accord avec le FMI. Ils appellent maintenant à « structurer le mouvement social contre les “Eltsine” locaux » qui bradent le pays à l’impérialisme. Voilà qui est particulièrement cynique venant d’un groupe qui s’est ouvertement rangé du côté d’Eltsine lors de sa prise du pouvoir contre-révolutionnaire qui a conduit à la restauration du capitalisme en Union soviétique.

Le crétinisme parlementaire (sans parlement !) du PST est une recette pour maintenir une « unité » de collaboration de classes avec des forces bourgeoises comme le FFS. C’est une illusion criminelle que d’imaginer qu’une démocratie parlementaire stable pourrait être établie dans un pays comme l’Algérie, où une fine couche de riches capitalistes et de bureaucrates corrompus, soutenus par l’armée, exercent leur domination sur des masses paupérisées pour le compte de l’impérialisme. Le prolétariat doit combattre, par la lutte de classe indépendante, pour les droits démocratiques les plus larges. Mais cela doit être partie intégrante de la lutte pour le pouvoir prolétarien, et non une tentative illusoire de réaliser la « démocratie » sans renverser l’Etat capitaliste.

En Algérie, les expressions les plus effroyables de l’arriération sociale coexistent avec un prolétariat relativement important dans des industries modernes, financées par l’argent du pétrole. Mais le nationalisme bourgeois au pouvoir a été manifestement incapable de briser l’étau de l’impérialisme, de mener à bien un véritable développement économique ou de mettre en place des acquis démocratiques pour les femmes et les autres opprimés. C’est une confirmation – par la négative – de la théorie et du programme de la révolution permanente de Trotsky, qui intègre les leçons de la Révolution russe d’Octobre 1917 : dans les pays coloniaux et néocoloniaux, seule la classe ouvrière dirigée par un parti bolchévique peut, malgré sa relative faiblesse numérique, se mettre à la tête de tous les opprimés et conquérir les acquis démocratiques, en instaurant la dictature du prolétariat, qui passera nécessairement aussi aux tâches socialistes.

Le combat pour forger un parti trotskyste algérien nécessite le regroupement de cadres révolutionnaires, par une lutte intransigeante pour l’internationalisme bolchévique. Une révolution socialiste en Algérie devra nécessairement s’étendre à toute l’Afrique du Nord et devra être intimement liée à la lutte des travailleurs dans l’ancienne puissance coloniale, la France. La perspective de l’unité révolutionnaire entre les travailleurs français et algériens est clé pour l’avenir des deux pays. La Ligue trotskyste, section française de la Ligue communiste internationale, se bat pour construire un parti d’avant-garde de la classe ouvrière multiethnique, qui sera le lien entre la lutte pour la révolution socialiste en Europe et la lutte de l’autre côté de la Méditerranée.

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