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La grève des dockers en juillet secoue Alger : L’Algérie en ébullition

Article paru dans Le Bolchévik, n° 125, novembre 1993, p. 12 et 10-11

A young Algerian boy sits on a railing in front of a graffiti-covered wall during the Algerian Civil War. The graffiti reads “FIS” for the Front Islamique du Salut, or Islamic Salvation Front. (Photo by Antoine GYORI/Sygma via Getty Images)

13 octobre – Peu à peu, l’Algérie a basculé dans une guerre civile larvée entre les intégristes musulmans réactionnaires et le régime discrédité. Chaque jour, se produisent des attentats et des embuscades. Récemment, les intégristes se sont mis à mettre le feu aux usines, entre autres une entreprise d’équipement électronique, une fabrique de chaussures et une minoterie. Ils ont aussi pris pour cible particulière les militants de gauche, annonçant fin septembre qu’ils allaient assassiner un communiste tous les mardis. Quant à l’armée, elle impose son état d’urgence depuis qu’elle a pris ouvertement le contrôle en janvier 1992, chassant le régime discrédité du FLN qui était au pouvoir depuis l’indépendance, en 1962. Redha Malek, le dernier en date des premiers ministres de l’armée, est un ancien directeur de la Banque mondiale ; il a été mis en place en août dernier avec pour consigne d’accélérer la privatisation de l’industrie et de repayer la dette aux créanciers impérialistes.

Le régime a petit à petit perdu toute apparence de contrôle depuis l’assassinat du président Mohamed Boudiaf en juin 1992. Le couvre-feu est imposé dans dix wilayas et, en avril dernier, 15 000 soldats ont été envoyés renforcer les brigades d’intervention de la gendarmerie et de la police dans et autour de la capitale. Face à la montée des intégristes musulmans, le Haut Comité d’Etat (HCE) est aux abois. Dans ses illusions de pouvoir exorciser le danger intégriste, il ne peut répondre que par des peines de prison, allant de cinq ans à la perpétuité, et des condamnations à mort par dizaines. Quatre séries d’exécutions ont eu lieu cette année, dont la dernière le 11 octobre lors de laquelle treize intégristes ont été passés par les armes.

Selon des sources non officielles, le nombre des morts de cette guerre réactionnaire des deux côtés se monterait à plus de 2 500. A ce bilan, il faut ajouter une dizaine d’intellectuels éminents assassinés par les intégristes en l’espace de sept mois. Parmi eux, l’écrivain Tahar Djaout et le sociologue M’Hamed Boukhobza. Mettant en pratique leurs menaces de tuer un communiste par semaine, les intégristes ont assassiné, le 28 septembre, Abderahmane Chergou dans son immeuble et, le 5 octobre, ils ont abattu Rabah Guenzet devant son domicile. Tous deux étaient des dirigeants de longue date du Parti d’avant-garde socialiste (PAGS) stalinien.

Désespérant de l’incapacité manifeste du HCE à stopper le danger intégriste, une grande partie de la petite-bourgeoisie « moderniste » et même beaucoup d’ouvriers se tournent vers l’armée comme vers un « sauveur ». En mars dernier, ont eu lieu des manifestations de masse appelées par l’Union générale des travailleurs algériens (UGTA), la fédération syndicale, manifestations dans lesquelles des centaines de milliers de personnes, choquées par l’explosion d’assassinats d’intellectuels éminents, ont défilé derrière des banderoles comme « Le peuple et l’année contre le terrorisme ». Mais en Algérie comme dans toute l’Afrique du Nord, le régime bonapartiste branlant, incapable de faire face à l’approfondissement de la crise économique, n’a pu empêcher la montée des intégristes par la terreur gouvernementale.

Bien qu’aujourd’hui les informations venant d’Algérie soient dominées par des reportages faisant état d’échanges de coups de feu entre les intégristes en « guerre sainte» et la police et l’armée, il serait dangereux d’ignorer la toujours possible entente entre l’armée algérienne, ou un de ses secteurs, et les intégristes ou, encore, que l’armée reprenne leur programme réactionnaire. L’armée est le réel pouvoir derrière tous les gouvernements depuis l’indépendance et, depuis le début, le régime du FLN a poursuivi une politique de renforcement de la réaction islamique.

Au début de l’année, le FLN, ainsi que le MDA de l’ancien président Ben Bella, les intégristes « modérés » de Hamas, Ennahda et le PRA pan-arabe ont appelé à des négociations avec le Front islamique du salut (FIS) pour arriver à un consensus national. Ils ont même pensé organiser une marche pour la « réconciliation nationale » avec les intégristes islamiques et contre les « laïco-communistes » (le Matin, 7 avril), et ce juste après et en réaction à des manifestations organisées par l’UGTA. Mais le pouvoir l’a interdite. Ces tentatives avaient pour but d’attirer des éléments du FIS dans le gouvernement. La situation peut basculer à tout moment et les forces de répression pourraient se retourner, en particulier, contre le mouvement ouvrier.

Le pouvoir considérable de la classe ouvrière algérienne a été démontré cet été par la grève des dockers d’Alger qui a totalement paralysé le port de la capitale pendant plus d’une semaine, empêchant des denrées (y compris alimentaires) d’entrer par le principal port du pays. Par cette action, les dockers ont démontré leur puissance sociale contre le brutal programme d’austérité gouvernemental imposé par le FMI, affameur des peuples. C’est une politique meurtrière du même genre qui a provoqué l’explosion d’octobre 1988 qui a secoué le pays (lire « Le soulèvement populaire d’octobre 1988 », page 10). Mais la direction syndicale de l’UGTA du port, historiquement intégrée à l’appareil du FLN corrompu et anti-ouvrier, a maintenu les revendications dans le cadre strictement limité de la défense d’intérêts économiques étroits des dockers.

Il y avait clairement la possibilité pour les dockers en grève de s’établir en tant que pôle de ralliement pour tous les opprimés en opposition à l’austérité du gouvernement et aux intégristes. Mais cela posait la brûlante nécessité d’une direction ouvrière révolutionnaire, opposée à la perspective nationaliste du FLN, sur un programme internationaliste de lutte prolétarienne contre le régime capitaliste.

Après l’effondrement des Etats ouvriers dégénéré et déformés dirigés par les staliniens en Europe de l’Est et en URSS, l’impérialisme se sent plus libre d’imposer ses diktats aux pays néo-coloniaux. Sous la houlette du « nouvel ordre mondial », les impérialistes ont dévasté l’Irak, la Yougoslavie a été détruite et la Somalie est maintenant soumise à l’occupation coloniale sous l’égide de l’ONU et au nom de l’aide humanitaire. Et, dans le cadre de cette soi-disant Pax americana, les nationalistes petits-bourgeois de l’ANC en Afrique du Sud et de l’OLP palestinienne acceptent de jouer, au bénéfice des assassins de l’apartheid et des bouchers sionistes, le rôle de flics vis-à-vis des masses opprimées.

En Algérie, les réactionnaires intégristes du FIS se sont nourris de la profonde crise économique qui ravage le pays, le nationalisme bourgeois du FLN, qui a démagogiquement joué la carte islamique, révélant sa faillite complète. La montée de l’intégrisme musulman en Algérie renforce à son tour la réaction anti-immigrés en France, où les ouvriers d’origine nord-africaine sont une composante clé de la classe ouvrière. Le Front national de Le Pen dépeint les Maghrébins comme des fanatiques religieux arriérés et mobilise ses troupes pour des attaques racistes meurtrières. Et le régime du « socialiste » Mitterrand cohabitant avec le gouvernement conservateur de Balladur resserre ses frontières pour étouffer l’immigration en provenance du Maghreb et d’ailleurs.

L’instauration d’un Etat islamique en Algérie créerait une onde de choc sur toute la rive sud de la Méditerranée. En Egypte, cela signifierait un renforcement de la « Jamaa Islamiya » (Groupe islamique, une organisation englobant pratiquement toutes les tendances islamiques) qui mène une guerre réactionnaire contre les touristes occidentaux et les intellectuels laïques comme l’écrivain Farag Foda. Une victoire du FIS enhardirait ses homologues en Tunisie où les réactionnaires du Mouvement de la tendance islamique (MTI) sont aujourd’hui la principale opposition au régime. Les intégristes ont profité du désarroi de la classe ouvrière tunisienne, le mouvement syndical, historiquement fort, étant trahi par ses dirigeants, y compris les staliniens, qui pendant des décennies ont soutenu le régime présidentiel de Bourguiba et n’ont pu offrir aucune perspective après l’écrasement brutal des émeutes de la faim en janvier 1984.

Les nervis réactionnaires islamiques qui sont aujourd’hui lâchés en Algérie et en Egypte ont reçu un entraînement aux tactiques terroristes pendant la jihad (guerre sainte) anticommuniste financée par le « grand Satan », l’impérialisme US, qui a renversé le régime réformateur soutenu par les Soviétiques en Afghanistan. Cette victoire des forces de la contre-révolution qui a conduit à l’instauration d’un régime théocratique des mollahs dans Kaboul dévasté et qui a réimposé aux femmes afghanes le voile suffocant – a donné une formidable poussée à l’effondrement de l’Union soviétique. Les égorgeurs intégristes mis en chômage ont vite retrouvé à jouer les chiens de guerre sur d’autres champs de bataille. Si l’armée soviétique, qui s’est retirée d’Afghanistan sur ordres de Gorbatchev en 1988-89, avait été lancée dans la bataille pour régler leur compte aux mollahs, ces nervis d’« Afghanis » ne seraient pas en train de semer la terreur réactionnaire en Afrique du Nord aujourd’hui.

Les dockers d’Alger montrent leur force

Les 4 200 dockers du port d’Alger, qui se sont mis en grève le 20 juillet pour plus d’une semaine, réclamaient le partage des bénéfices (estimés à 130 millions de dinars, ou 32,5 millions de francs), la revalorisation de plusieurs primes, la mensualisation des contractuels et l’élaboration d’un plan de carrière. Les conseils syndicaux des autres ports de l’Algérie ont proclamé leur solidarité avec le port d’Alger qui a, lui aussi, menacé de faire appel à des actions de solidarité de ces ports. Mais la direction syndicale n’a jamais proposé d’envoyer des délégations auprès des dockers d’Oran, Béjaïa, Arzew, Ghazaouet, etc. pour les faire partir en grève, ou même auprès des ouvriers des zones industrielles de Rouiba-Réghaia et El-Harrach, respectivement à 10 et 5 km du port d’Alger !

Depuis le début du mouvement, les grévistes affichaient : « Pas de reprise du travail avant la satisfaction totale des revendications », mais la direction de la section syndicale de l’UGTA du port a multiplié les appels au « dialogue ». Le gouvernement, comme tous les renards bourgeois, a tenté depuis le début de diviser les travailleurs et d’isoler le port d’Alger des autres ports, en accordant des parts de bénéfices qui vont de 7 000 à 23 000 dinars aux travailleurs des ports de Béjaïa, Arzew et Ghazaouet, ainsi que des avances dans les autres ports.

Mais devant la détermination des grévistes du port d’Alger et le soutien affiché des autres ports, les dockers ont arraché leurs principales revendications minimums : paiement d’une prime de 500 dinars, qui avait été promise mais non payée, augmentation de l’indemnité d’expérience professionnelle (prime d’ancienneté) de 1 % à 1,5% du salaire de base. De plus, ils ont obtenu l’indemnité de départ en retraite pour une trentaine de dockers partis en janvier, une petite prime de panier et trois mois de salaire en capital-décès si un travailleur meurt. Dans les conditions actuelles de l’Algérie, une grève qui n’est pas totalement écrasée est un exploit en soi. Mais ne nous y trompons pas, les patrons ont lâché ces maigres acquis sous le feu de la lutte, comme de la poudre aux yeux, afin de donner un coup d’arrêt à cette grève qui risquait, en plein milieu de la guerre civile larvée qui oppose l’armée et les intégristes, d’exploser en une véritable confrontation de classes.

C’était une lutte politique, et non purement économique. Pour remporter une véritable victoire, il fallait l’étendre et mobiliser toute la population laborieuse, ainsi que les vastes secteurs appauvris qui subissent de plein fouet l’austérité imposée par le HCE aux ordres du cartel des banques du FMI. Les dockers ont montré la voie de la lutte de classe contre les ravages du système capitaliste. Ils avaient démontré leur pouvoir auparavant, en 1978, lorsqu’une succession de grèves sur les docks d’Alger, Annaba et Oran furent les centres vitaux de la plus grande vague de grèves depuis l’indépendance. Ces grèves se firent par-dessus la tête de la direction de l’UGTA qui posa un ultimatum condamnant « toutes ces grèves, ainsi que leurs instigateurs qui, consciemment ou non, font le jeu de l’ennemi de la révolution socialiste » (Africa confidential, 6 janvier 1978). Et pas plus tard que l’année passée, à Béjaïa, les dockers se sont engagés dans une grève qui a duré deux semaines, et ce malgré les menaces du pouvoir et de ses larbins de l’UGTA.

Alors que les dockers paralysaient totalement le port d’Alger, beaucoup de boulangeries durent fermer par manque de farine. et les queues pour le pain s’allongèrent devant les quelques boulangeries restées ouvertes. Le régime honni a essayé de se servir des pénuries de nourriture pour monter l’opinion contre les grévistes. Le porte-parole du FLN El Moudjahid (27 juillet) cria au « chantage » et à la « trahison » et accusa les grévistes de « saboter l’économie nationale ». Cela a sans doute eu pour effet de diminuer le soutien à la grève. Alger républicain (26 juillet), voix des anciens staliniens du PAGS (aujourd’hui auto-dissous), parla en grand titre du « mystère pain », essayant de faire comme si les pénuries n’avaient rien à voir avec la grève.

Mais cette interruption de l’approvisionnement a démontré la puissance sociale considérable des dockers, qui aurait pu être utilisée pour galvaniser le soutien en faveur de leur lutte contre la politique d’austérité anti-ouvrière brutale du régime. Le syndicat aurait pu organiser la distribution de denrées alimentaires aux masses affamées de la capitale, montrant ainsi dans la pratique comment la classe ouvrière peut accomplir les tâches d’organisation de la société, ce que le régime capitaliste en faillite s’est montré incapable de faire. Cela aurait pu aussi mobiliser puissamment les femmes algériennes qui ont montré leur énergie combative lors de la guerre d’indépendance (1954-62). Lors de cette dernière grève, des comités de soutien féminins auraient pu organiser la distribution de nourriture dans la ville, ce qui aurait changé le sens de la vapeur en faveur de la grève des dockers.

Une telle mobilisation de classe se serait aussi affronté – avec la capacité de les vaincre – aux intégristes musulmans qui aspirent à devenir les maîtres de l’Algérie et à imposer l’obscurantisme religieux et l’arriération. Dans les nombreux quartiers où règne la misère, comme Bab-El-Oued, le FIS a gagné le contrôle des municipalités lors d’élections il y a deux ans et continue à exercer son pouvoir dans l’ombre. Ils ont une telle peur de la classe ouvrière que lorsque les éboueurs firent grève en Juin 1990, les municipalités contrôlées par le FIS organisèrent des ramassages d’ordures (le gouvernement, lui, utilisa les prisonniers pour nettoyer les rues d’Alger). Il ne fait aucun doute qu’il verrait les distributions de nourriture par les syndicats comme une concurrence dans ses « fiefs ». Il serait donc nécessaire de créer des milices ouvrières d’autodéfense pour donner aux réactionnaires du FIS un goût de ce qu’est la puissance ouvrière. Mais pour mobiliser ainsi, il faut se débarrasser des dirigeants ouvriers traîtres qui maintiennent le prolétariat sous la coupe de la bourgeoisie.

L’UGTA est liée par sa direction au mouvement nationaliste depuis sa formation en 1956, lorsqu’elle scissionna de la CGT française parce que les staliniens refusaient honteusement de soutenir l’indépendance algérienne. La Guerre d’Algérie provoqua une forte explosion de luttes de classe, en Algérie, en particulier chez les dockers, comme en France. En décembre 1954, les dockers d’Oran (y compris une forte minorité d’ouvriers d’origine européenne) refusèrent de décharger de l’armement. Lorsque le préfet décréta le lock-out de tout le port, la grève s’étendit à la capitale. Au printemps de 1956, des grèves de dockers successives furent l’épine dorsale d’une puissante vague de grèves et, au début de 1957, les ouvriers algériens partirent courageusement en grève pendant une semaine à l’appel de l’UGTA et du FLN. La répression féroce de l’armée française, qui donna son coup d’envoi à la “Bataille d’Alger”, brisa l’UGTA en tant qu’organisation en Algérie pour toute la durée de la guerre.

A son arrivée au pouvoir en 1962, le FLN mit l’UGTA au pas, épurant sa direction, interdisant les grèves dans le secteur public et subordonnant le « syndicat unique » au parti unique nationaliste bourgeois. Beaucoup des dirigeants de l’UGTA étaient des staliniens qui avaient rejoint le FLN ; le PC algérien fut interdit en 1962 et son successeur, le PAGS, resta dans la semi-clandestinité pendant pas mal d’années, même quand ses cadres jouaient le rôle de rouages dans la machine du FLN. Les bureaucrates de l’UGTA se font depuis des années les chantres du « Travaillons plus qu’avant pour faire sortir le pays de la crise ». Dans le cadre du capitalisme, cela ne peut que se traduire par l’augmentation du taux d’exploitation des ouvriers en Algérie. Aujourd’hui, les dirigeants du syndicat continuent d’apporter leur soutien « critique » au gouvernement-HCE, tout comme ils ont soutenu ses prédécesseurs du FLN. Ils ne connaissent qu’une voie : la collaboration de classes.

Ce qu’il faut, c’est une direction communiste qui aille plus loin que les simples revendications économiques et avance un programme politique révolutionnaire contre le régime despotique et pour écraser les Khomeiny en puissance qui veulent imposer leur tyrannie théocratique. Les détritus de trois décennies de régime nationaliste du FLN corrompu et au service du néo-colonialisme doivent être balayés par une révolution prolétarienne internationaliste.

L’Algérie dans les griffes de l’oppression impérialiste

Malgré l’échec de « l’industrie industrialisante » des années 70, c’est-à-dire du développement par l’industrie lourde, l’Algérie a créé une classe ouvrière qui a un pouvoir social qui dépasse largement sa faiblesse numérique. Elle est concentrée à Arzew (port pétrolier et gazier près d’Oran), dans les centres industriels de Rouiba, Réghaia et EI-Harrach (près d’Alger) et dans le pôle industriel autour d’Annaba, comprenant Skikda (pétrole et gaz) et EI-Hadjar (sidérurgie et cimenterie), sans oublier les centres d’extraction du pétrole et du gaz naturel à Hassi-Messaoud et Hassi-R’Mel. Ces régions furent paralysées et mobilisées activement durant la grève générale de deux jours contre le FMI en avril 1991, mais elles ont largement ignoré la « grève générale » appelée par le FIS en juin 1991.

Aujourd’hui, ces secteurs clés de la classe ouvrière sont directement menacés par la « restructuration » imposée par le FMI, représenté en Algérie par ses chiens de garde du gouvernement-HCE, visant à privatiser une grande partie du secteur public. Ces « réformes » se traduisent d’ores et déjà par de nouvelles vagues de licenciements et une augmentation sauvage du coût de la vie. Le désespoir de larges couches de la population écrasées dans l’étau de l’exploitation impérialiste en pousse une partie dans les bras du FIS, dont la démagogie populiste semble offrir une solution « radicale » à la crise.

Les vampires impérialistes sucent le sang de l’économie algérienne grâce à la dette qui s’élève à 26 milliards de dollars. Le service de cette dette a atteint cette année 9,4 milliards de dollars. Or, les hydrocarbures, qui représentent 97 % des exportations du pays, ne rapportent que 11 à 12 milliards de dollars par an, et les cours du pétrole sont actuellement à la baisse. Les deux ou trois milliards de dollars qui restent sont consacrés aux importations de produits alimentaires pour nourrir les 30 millions d’habitants. Les usines algériennes fonctionnent à 50 % de leurs capacités de production par manque de matières premières et de pièces détachées. Le résultat est un taux d’inflation de 43 % et un taux de chômage qui touche près de 30 % de la population active. Chaque année, 300 000 jeunes arrivent sur le marché du travail sans presque aucune chance de trouver un emploi. Ce sont ces jeunes désespérés, les hittistes (ceux qui tiennent les murs), que manipule le FIS afin d’en faire des troupes de choc pour l’intégrisme musulman.

Cependant, la guerre de guérilla que mènent aujourd’hui les intégristes pour imposer leur Etat islamique a servi de prétexte pour alimenter la campagne raciste anti-immigrés dans l’ancienne métropole coloniale, la France. Le retrait de l’armée coloniale humiliée par sa défaite en Algérie, a produit en France toute une génération de fascistes, de l’OAS (Organisation armée secrète) au Front national. Les fascistes français agitent aujourd’hui l’épouvantail d’une nouvelle vague d’immigration fuyant une révolution islamiste en Algérie et déferlant sur la France. En fermant les portes devant l’immigration des ouvriers maghrébins, qui était une échappatoire pour les chômeurs, l’impérialisme français n’est qu’en train d’accentuer la crise et de pousser l’Algérie vers l’explosion.

Les travailleurs immigrés occupent une place stratégique dans l’industrie en France et constituent un véritable pont vers la classe ouvrière de l’autre rive de la Méditerranée. En balayant le régime de cohabitation « socialiste »-conservatrice de Mitterrand-Balladur et son ministre de l’Intérieur Pasqua, un parti révolutionnaire doit fermement prendre fait et cause pour les « immigrés » (comme sont appelés même ceux d’origine maghrébine qui sont nés en France. Ils n’obtiennent d’ailleurs pas automatiquement la nationalité française). Pour cela il faudra aussi combattre durement les intégristes musulmans qui travaillent. main dans la main avec la bourgeoisie française. Après son arrivée au pouvoir en 1981, Mitterrand a lancé une campagne contre les grévistes de l’usine automobile de Flins, les accusant d’être manipulés par les intégristes islamiques. En même temps, les patrons de Renault laissaient installer des salles de prières dans les usines pour mieux « discipliner » les ouvriers! Et aujourd’hui, Pasqua, le même qui veut remplir des trains spéciaux pour déporter des Maghrébins, inaugure officiellement un « Institut de formation d’imams » à Paris !

La Ligue trotskyste de France (LTF), section de la Ligue communiste internationale (LCI), se bat en France pour construire un parti ouvrier d’avant-garde, multiethnique, qui écrasera les fascistes, expropriera la bourgeoisie et étendra la révolution à toute l’Europe et, au-delà de la Méditerranée, aux ouvriers d’Algérie et du Maghreb.

Pour un parti trotskyste en Algérie !

Seule la classe ouvrière a la puissance de chasser le régime corrompu du HCE et d’écraser les réactionnaires islamiques du FIS. Pour ce faire, la classe ouvrière ne doit pas seulement entraîner derrière elle la masse énorme des jeunes chômeurs et des paysans pauvres et sans terres ; elle doit aussi se faire le champion de la cause de tous les opprimés, défendre les droits des berbérophones et lutter pour la libération des femmes, asservies dans le cadre de la famille patriarcale et principales cibles de la terreur islamiste.

L’intégrisme musulman a été encouragé par le FLN et le Code de la famille qu’il a proposé dans les années 70. Les débats qui ont suivi ont servi de tremplin aux intégristes qui ont attaqué leurs adversaires de gauche et les militantes femmes. De plus, dans le cadre de sa campagne d’« arabisation », le régime a fait venir du Proche-Orient des enseignants, membres des Frères musulmans, qui ont contribué à intensifier l’hystérie intégriste dans les universités. En juin 1984, le FLN réussit à imposer ce code, largement inspiré de la charia (loi coranique), qui autorise la polygamie et le divorce par « répudiation », privant ainsi les femmes de tous leurs droits, et qui les relègue au statut d’éternelles mineures, obligées par la loi d’obéir à père et mari. Les révolutionnaires doivent gagner la classe ouvrière à se battre pour l’abolition de ce réactionnaire Code de la famille et pour la séparation de la religion et de l’Etat.

L’insupportable situation dans laquelle vivent le prolétariat et les femmes en Algérie est une condamnation sans appel des organisations ouvrières traîtres telles que le PAGS – qui s’est dissous en janvier dernier et dont il reste un moignon qui a pris pour nom Ettahaddi [Défi] – toujours à la traîne de tous les gouvernements FLN et qui aujourd’hui soutient le HCE. Tant ce régime assassin que les intégristes réactionnaires représentent un danger mortel pour le mouvement ouvrier. Au début de cette année, le ministre des Affaires religieuses a pratiquement demandé au FIS de tourner ses canons contre la gauche : « Pourquoi tuent-ils des policiers ? Ils ne sont pas tous communistes. » Quant au premier ministre d’alors, Belaïd Abdesslam, il a durement attaqué à la télévision les « laïco-assimilationnistes ». A cette même époque, Hachemi Cherif, dirigeant d’Ettahaddi, était blessé au cours d’un attentat contre sa voiture. En juillet, un autre porte-parole d’Ettahaddi échappait de justesse à une tentative d’étranglement par des nervis intégristes à l’entrée de son immeuble, tandis que le mois suivant un sympathisant du parti et sa femme étaient abattus alors qu’ils fuyaient une attaque contre leur domicile.

Les infâmes sociaux-démocrates du Parti des travailleurs (PT), lambertiste, ont soutenu honteusement la « grève » du FIS en juin 1991 et cherchent à faire un bloc avec les intégristes islamiques contre le HCE. Le Parti socialiste des travailleurs (PST), en solidarité politique avec le Secrétariat unifié (SU) d’Ernest Mandel, a abandonné toute prétention à construire un parti révolutionnaire. Ces centristes, légalisés après l’« ouverture » politique qui a suivi les émeutes de 1988, ont reçu des fonds du régime du FLN avec lesquels ils se sont offert un local sur le front de mer, juste à côté du parlement algérien. Le programme de ces opportunistes se base essentiellement sur la nécessité de « défendre la démocratie » qui n’est qu’une couverture pour une politique d’alliance avec une aile soi-disant « progressiste» de la bourgeoisie du genre du Front des forces socialistes (FFS) du dirigeant berbère Aït Ahmed.

Pendant des années, les pseudo-trotskystes du SU ont chanté la gloire d’une soi-disant « Révolution arabe » qui n’était rien d’autre qu’une couverture pour se mettre à la traîne des despotes nationalistes du Moyen-Orient qui parlaient d’anti-impérialisme tout en assassinant leurs propres ouvriers et leurs minorités nationales et religieuses. En Algérie, cela voulait dire soutien politique direct au régime bourgeois. Michel Pablo, mentor de Mandel, qui avait rompu avec le trotskysme sur un programme liquidationniste et causé la destruction de la Quatrième Internationale en 1951-53, est d’ailleurs devenu proche lieutenant de Ben Bella et membre du gouvernement algérien quand le FLN arriva au pouvoir.

Ces dernières années, poursuivant ses appétits opportunistes, le PST s’est doté d’un programme minimum réformiste, le Front ouvrier et populaire (« FOP »), qui ouvre toutes les portes à des blocs avec des forces bourgeoises. Une soi-disant « opposition de gauche » du PST, qui publie depuis peu le journal El Monadhil (le Militant), propose que le PST conçoive le FOP comme un front unique anti-impérialiste (« FUA »). Ce n’est qu’un autre sigle pour un bloc de collaboration de classes. Elle appelle d’ailleurs les anciens membres du PAGS à former un « parti commun » de « tous les communistes et socialistes algériens », c’est-à-dire la conception social-démocrate du « parti de toute la classe ». Son programme réformiste est essentiellement une tentative bizarre de reproduire le travaillisme britannique en Algérie !

Ce n’est pas un hasard : El Monadhil est sponsorisé par Damien Elliott, ex-pseudo-oppositionnel de gauche dans le SU aujourd’hui en train de fusionner avec la tendance du Militant dont la principale organisation est en Grande-Bretagne et vient d’émerger de près de quarante ans d’entrisme profond dans le Parti travailliste. El Monadhil déclare dans son premier numéro : « Les dirigeants syndicaux doivent convoquer une conférence de délégués élus démocratiquement afin de constituer un Parti ouvrier » ayant « un programme d’action, “si modeste soit-il”. » Son « modeste» programme (réformiste) « re-nationalisation » des entreprises que le gouvernement a privatisées, « indépendance réelle » de l’Algérie, « blocage des prix » et « non-paiement de la dette extérieure » – pourrait être avancé par n’importe quel militant nationaliste moyennement combatif du FLN, genre Ben Bella. Et c’est l’intention qui est derrière, car c’est justement le profil politique des bureaucrates de l’ex-PAGS et de l’UGTA. Quant au « gouvernement ouvrier et paysan » auquel il appelle, c’est le nom que le SU de Pablo/Mandel avait donné au gouvernement de Ben Bella pour justifier le soutien politique qu’il lui accordait.

Jouer le rôle d’opposition de sa majesté vis-à-vis du gouvernement HCE discrédité (comme le fait le dirigeant du PST Chawki Salhi, tout en construisant un front mollement populaire avec le FFS) ou jouer les groupes de pression auprès des bureaucrates de l’UGTA (comme veut le faire Damien Elliott), n’apporte aucune réponse aux masses désespérées dont le sort ne peut guère être amélioré sans révolution. De telles manœuvres cyniques ne servent qu’à convaincre ces masses encore plus que seuls les intégristes peuvent offrir un « changement radical » dans une situation où il est clair qu’il est intolérable, et en tout cas impossible, que les choses continuent comme elles sont.

Il y a eu beaucoup d’occasions gâchées (1954 et 1962-63, ainsi que 1980 et 1988), mais rien n’est définitivement joué. Le fait que le FLN n’ait pas pu accomplir de véritable développement économique et parvenir à une réelle indépendance à l’égard de l’impérialisme, malgré l’héroïque victoire des masses algériennes contre le colonialisme français, est une confirmation éclatante, par la négative, de la théorie et du programme de la révolution permanente de Trotsky. Tirant les leçons de l’expérience de la Révolution russe de 1917, Trotsky soulignait que dans les pays coloniaux et semi-coloniaux sous la botte impérialiste, même les tâches démocratiques les plus élémentaires ne peuvent être accomplies que si la classe ouvrière, à la tête de toutes les couches opprimées, prend le pouvoir sous la direction d’un parti léniniste ; c’est dans le cours de la révolution socialiste qu’elle accomplira alors les tâches démocratiques bourgeoises.

Cela ne fait que souligner la nécessité de regrouper les cadres révolutionnaires pour construire un authentique parti trotskyste algérien, qui puisse saisir les occasions (comme la récente grève des dockers) qui s’ouvriront inévitablement même dans une période de réaction montante. La question femmes est stratégique et explosive. Le régime militaire et l’opposition intégriste partageant les mêmes conceptions islamiques, la libération des femmes, ou ne serait-ce même qu’une amélioration sensible de leur condition, ne peut. se faire qu’à travers une révolution ouvrière. Dans un combat commun pour renverser les bastions de la réaction comme la monarchie marocaine ou les assassins « laïques » de Tunisie, il faut forger une fédération socialiste de tout le Maghreb qui réunira les masses travailleuses d’Afrique du Nord et accordera les droits nationaux les plus étendus aux minorités comme les berbérophones et y compris les Sahraouis.

Et surtout, pour balayer la dictature militaire, écraser le danger intégriste et mettre fin à l’exploitation impérialiste, il faut une révolution socialiste internationale des deux côtés de la Méditerranée, qui atteigne le cœur de la métropole impérialiste et abolisse les distinctions racistes entre « Français » et « immigrés » et fasse de la liberté, de l’égalité et de la fraternité un droit pour tous.


L’insurrection populaire d’octobre 1988

L’insurrection d’Alger en octobre 1988 est généralement présentée comme une révolte de masse sans caractère de classe. Les manifestations des jeunes défavorisés et la mise à sac des magasins de luxe, des immeubles gouvernementaux et autres symboles de l’arrogante domination du FLN, n’étaient que l’expression la plus visible, et la plus sauvagement réprimée, de la crise qui déchire la société algérienne. Ce qui est rarement mentionné, c’est que cette explosion de rage populaire a été préparée par une vague de grèves qui a secoué le pays et démontré la puissance sociale considérable des ouvriers algériens.

17-18 septembre 1988 – Les travailleurs de la compagnie Air Algérie déclenchent une grève. A Rouiba-Reghaia, près d’Alger, les 12 000 ouvriers de la SNVI (construction de véhicules industriels) paralysent la production et sont rejoints par les autres entreprises de la zone industrielle.

27 septembre 1988 – La police anti-émeutes attaque une manifestation ouvrière qui se dirigeait vers les autres entreprises, afin de les mettre en grève, et fait plusieurs blessés.

1-2 octobre 1988 – Les principaux bureaux de poste se mettent en grève. En même temps, d’autres mouvements se développent dans les autres villes, comme à l’entreprise ENIEM (appareils ménagers) de Tizi-Ouzou.

4 octobre 1988 – Des appels à la grève générale circulent dans la capitale.

5 octobre 1988 – La vague de grèves ouvrières a ouvert la voie à la jeunesse désespérée qui se soulève durant plusieurs jours contre l’austérité du FMI et la dictature du FLN et se fait sauvagement massacrer. Le bilan de la sanglante répression du régime : plus de 500 morts. Dans le vide laissé par l’absence de direction ouvrière révolutionnaire, les groupes intégristes ont saisi l’occasion et sont intervenus pour organiser quelques-unes des manifestations des jeunes qui tombaient sous les balles de l’armée, ce qui a permis aux islamistes de faire une percée. Deux ans plus tard…

12 juin 1990 – Victoire électorale des islamistes aux élections municipales.

Avril 1991 – Grève générale massive de deux jours contre la politique d’austérité du gouvernement qui paralyse pratiquement le pays.

5 juin 1991 – Après l’échec d’une grève générale politique appelée par le FIS, grève pendant laquelle les travailleurs ont chassé de leurs usines les agitateurs du SIT (« Syndicat » islamique du travail), l’état de siège est déclaré et les élections sont reportées. L’armée arrête les dirigeants du FIS, Abassi Madani et Ali Benhadj, ainsi que des milliers de leurs partisans.

26 décembre 1991 – Après avoir mobilisé ses partisans dans deux manifestations de masse de plus de cent mille personnes dans la capitale, le FIS remporte la majorité des sièges au premier tour des législatives.

2 janvier 1992 – Quelque 300 000 personnes manifestent contre le FIS à l’appel du FFS bourgeois demandant implicitement à l’armée de « sauver la démocratie ».

11 janvier 1992 – Le président Chadli est « démissionné » par l’armée, les élections sont annulées, l’armée prend ouvertement le pouvoir et crée une structure fantoche, le HCE.

Un parti révolutionnaire armé d’un programme trotskyste de révolution prolétarienne, lors des explosions populaires de 1988 et des luttes qui ont suivi, aurait eu d’énormes possibilités d’étendre son influence parmi les ouvriers, les femmes et la jeunesse. C’est la voie qui conduit à l’instauration d’un gouvernement ouvrier et paysan pour renverser le système capitaliste de misère et de répression.

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