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Guy Martin : “Civilisation” colonialiste

Textes parus dans Le Libertaire, n° 235, 14 juillet 1950, p. 1, 2 et 4

Personnes attendant un train sur le quai d’une gare, à El Affroun, Algérie, circa 1950. (Photo by Keystone-France/Gamma-Rapho via Getty Images)

LE 8 mai 1945, alors qu’à la drôle de guerre allait succéder la drôle de paix, les zélateurs de Pétain, et ceux de De Gaulle, réconciliés sur le dos de « l’Arabe », célébraient en un gigantesque autodafé de 40.000 victimes, la renaissance de l’impérialisme français et de son article d’exportation d’outre-mer : le colonialisme. Le peuple algérien, qui avait copieusement payé l’impôt du sang, commençait à s’agiter et las de jouer alternativement le rôle de sale bicot et de valeureux héros (selon des circonstances indépendantes de sa volonté) manifestait sa volonté au moins partielle, de se refuser au destin de chair à canon ou de chair à travail. Il fallait bien montrer aux frères de ceux tombés à Cassino que la France ne saurait abandonner sa tutelle civilisatrice… 40.000 nord-africains purent juger de l’efficacité libératrice des bombardiers Hunderbolts et des tanks Shermans. Pendant ce temps, le brave “prolo” français applaudissait la Sainte Trinité : De Gaulle-Bidault-Thorez, et toute une vertueuse littérature aragonisante jetait l’anathème sur les nazis qui appliquaient les barbares principes de la responsabilité collective et des expéditions punitives.

Cette apaisante saignée pratiquée, la turbulente colonie fut promue au rang de fraction de l’Union Française. Le socialiste “Naegelen soi-même” sabota en toute loyauté le statut généreusement basé sur les principes de toute liberté coloniale : parlementarisme des colons et proconsultat politicien. Des élections “libres” eurent lieu, et par les moyens conjugués des urnes à double fond, et des arguments frappants, voire mitraillants (Deschmya), une assemblée “introuvable” fut constituée. Alors la trilogie jacobine : liberté, égalité, fraternité, trouva en Algérie sa plus parfaite réalisation :

La liberté de la presse est totale (ou presque), car bien que le M.T.L.D. ne puisse éditer son journal qu’à Paris. bien que la “République algérienne” soit saisie cinq ou six fois l’an, bien que le stalinien “Alger-Républicain”, soit accoutumé à passer tous les trimestres en justice, la Dépêche Algérienne, du trust Robre-Perrier qui avait commis quelques imprudences au temps de Weygand fut généreusement absoute et put renaître de ses cendres sous le titre de Dépêche Quotidienne.

La liberté des colons est assurée par l’arrestation fréquente “des terroristes”, tel cet Hamou Kraba qui eut le front de réclamer le retour à l’Algérie des tirailleurs expédiés en villégiature au Viet-Nam. Quelque bon complot rehausse de temps à autre la monotonie journalière. La découverte de quelques fusils de chasse à Bône, fournit un excellent prétexte à l’arrestation de 500 dangereux réfractaires de dix-huit à vingt-cinq ans.

Quant à l’égalité, sa réalisation est en bonne voie, il n’y a guère plus que 1 million 280.000 paysans totalement dépourvus de tenue sur un chiffre global de 1.800.000. Le fellah père de 2, 3 ou 6 enfants reçoit déjà un salaire de 5.000 francs par mois (200 fr. par Jour). L’extension des « bidonvilles » assure à chaque famille prolétarienne un abri sûr contre les intempéries.

La fraternité la plus vive règne entre exploiteurs et exploités, et la police va jusqu’à des démonstrations vibrantes envers les “polices” comme le montre cet extrait d’un rapport médical lu dans l’enceinte de la 5e chambre correctionnelle :

“Blessures résultant d’une brûlure qui aurait pu être provoquée par l’application d’un courant électrique : marques de brûlures faites au moyen d’un agent physique appliqué un certain temps sur le bras droit et l’avant-bras gauche et promené sur la région lombaire.”

Une certaine presse a voulu s’attacher à montrer la malfaisance des Nord-Africains émigrés à la métropole. Ils sont responsables de tous les crimes et attentats. Laissons perler les chiffres… Voici les statistiques de la Préfecture de police de la Seine (1er janvier 1949- septembre).

Abus de confiance : 18 Nord-Africains sur 1.200. Coups et blessures : 292 Nord-Africains sur 1.130. Vols qualifiés : 169 Nord-Africains sur 13.055. Fraudes : Nord-Africains sur 70. Crimes : néant Nord-Africains sur ?

Quittons le ton de l’ironie. C’est par la teneur que le jésuitisme impérialiste veut régner en la colonie algérienne. La répression atteint tous les opposants au colonialisme : M.T.L.D., bourgeois “progressistes”, staliniens, révolutionnaires. La colonisation veut broyer tout ce qui s’oppose à elle. Par le feu et le sang, par la prison et la répression elle maintient ses privilèges. La farce tragique a assez duré. Le peuple algérien comprendra-t-il qu’il faut y mettre fin, mais que pour cela il ne doit point suivre les charlatans qui aujourd’hui et ici sont des victimes, et qu’en tant que victimes nous défendons (1), mais qui ailleurs sont déjà des bourreaux. Le colonialisme est fils d’impérialisme. Il faut le détruire, mais sans hisser sur son trône perdu, d’autres César, d’autres tribuns. D’Ouest ou d’Est, staliniens ou américains, théocratiques féodaux ou bourgeois, tous les impérialismes sont criminels On ne gouverne point innocemment. Il appartient au peuple uni d’Algérie d’en prendre conscience. Peut-être alors, les massacres de Sétif, les crimes de Deschmya, la répression de Kenedza, de Sidi-Ali Bounab et d’Oran, les persécutions et emprisonnements pour arbitraires si monstrueux qu’ils soient, n’auront point été perpétrés impunément.

MARTIN

Mouvement Libertaire Nord-Africain (M.L.N.A.).


(1) Il ne peut être question d’union sacrée des oppositionnels du colonialisme, mais de simple défense de l’homme. Pour le reste, nos buts sont trop essentiellement différents du totalitarisme stalinien et du parlementarisme bourgeois U.D.M.A. pour que nous soutenions une catégorie d’exploiteurs futurs, contre les exploiteurs capitalistes présents.


ALGER

Mouvement Libertaire Nord-Africain

SECTION ALGERIENNE

Appel pressant est adressé à tous les lecteurs du “Libertaire” en Afrique du Nord, à tous les sympathisants, afin d’opérer une liaison aux fins de documentation et d’information.

Que des tentatives soient faites pour la création de groupes spécifiques en Afrique du Nord qui donneront au « Mouvement » un caractère de plus en plus Nord-Africain, obligeant les politiciens de toute obédience et le colonialisme à le combattre, car il mettra leur existence en jeu.

Que des tentatives soient faites pour la création de groupes de sympathisants, afin de constituer un service de documentation très précieux, nous aidant à établir ce qui est capital pour le développement de notre « Mouvement » tout récent : la définition des principes libertaires face aux problèmes spécifiquement nord-africains, et ensuite la définition des moyens de lutte et de propagande.

Qu’un service d’information “à la source” soit établi qui nous donnera des événements politiques, économiques et sociaux, un aspect qui ne sera pas déformé par les détenteurs du Pouvoir et les aspirants à ce pouvoir.

Appel est adressé aux sympathisants. lecteurs du « Libertaire » à Alger, afin de nous indiquer un local dont nous pourrions disposer pour octobre, le local étant un élément sans lequel le développement du « mouvement » se trouverait considérablement retardé.

Adresser la correspondance à Doukhan, 6, rue du Roussillon, Alger.

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