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Le sport…

Texte paru dans Pouvoir ouvrier, n° 53, juillet-août 1963, p. 11-12

The AS Monaco team celebrates victory against Lyon in the final of the football Coupe de France at the Parc des Princes stadium on May 23, 1963 in Paris, France. (Photo by Keystone-France/Gamma-Rapho via Getty Images)

Extrait d’une brochure à paraître sur l’Education physique et le sport dans la société actuelle.

Club et compétition.

Dans un club la vie est partagée entre deux pôles d’attraction, l’entraînement d’un côté, de l’autre les rencontres amicales (il y en a de moins en moins) ou le championnat. Les rencontres amicales comme l’entraînement servent à préparer l’équipe ou l’athlète à son objectif fondamental : la compétition officielle. Dans les différentes rencontres il existe une hiérarchie : il y a les “grandes” compétitions pour lesquelles le club ne néglige aucun effort et auxquelles ne sont admis à participer que les meilleurs athlètes du groupe. Le club a un certain standing, il doit défendre celui-ci et surtout l’améliorer. Ce sont ces compétitions qui vont permettre au club de se situer dans la hiérarchie sportive, de se faire un nom ; sans le prestige qu’il peut en tirer, il sera incapable de résoudre les difficultés financières et autres qu’il rencontre. Les compétitions d’un niveau inférieur aux premières, dites encore compétitions de masse, ont pour principal but de sélectionner les individus qui participeront ultérieurement aux rencontres de prestige ; elles servent aussi à encourager les autres à persévérer dans la compétition, à entretenir l’espoir de “percer”. Il y a des clubs où un athlète peu doué s’entraînera constamment sans jamais participer à une rencontre ou à un concours. A la longue il abandonnera, ou bien s’il continue à venir régulièrement à l’entraînement, ce sera dans un état d’esprit très différent, sans recherche de la performance, par intérêt pour la “culture” de son corps, par goût.

Ainsi s’introduit la hiérarchisation à l’intérieur du club ; elle est le résultat de la compétition du club avec les autres clubs. Pour défendre son standing, le club doit avoir une équipe première. Pour avoir une équipe première, il lui faut une grande masse de participants de base. L’entraînement est souvent pénible, monotone, il nécessite de longues heures d’effort. Il est donc nécessaire de créer un véritable système d’encadrement, et ce système est tout naturellement fondé sur la hiérarchie. L’athlète gravit les échelons de celle-ci un à un ; à mesure qu’il s’élève, il assimile les modèles de comportement du champion, il s’imprègne de la “culture” du monde sportif,

La promotion du sportif.

Donc une fois inscrit le sportif en herbe commence son entraînement, et pas n’importe lequel, mais un entraînement orienté vers la spécialité à laquelle il se destine. Les débutants sont entraînés collectivement, souvent par le champion local. Ils n’ont pas encore le droit à un entraîneur particulier. Bientôt le débutant s’aperçoit que les conseils sont prodigués aux plus forts, qu’il faut attirer l’attention de l’entraîneur s’il veut bénéficier de ceux-ci, donc être assidu, attentif, bien faire ce qu’on lui demande. S’il n’a de qualités physiques suffisantes, si de surcroît il n’assiste pas régulièrement à l’entraînement, il peut s’attendre à recevoir un jour ou l’autre une remarque, gentille d’abord, puis plus critique, et finalement une engueulade pure et simple. S’il persiste, on ne le mettra pas dehors, mais il sera délaissé, mis en marge de la communauté, “sur la touche”. Les entraîneurs diront entre eux : c’est un farfelu, il ne réussira jamais. Ce n’est pas pour les farfelus que l’institution “sport” fonctionne.

Dans un deuxième temps notre débutant accède à la compétition. Pour lui la première rencontre est un grand jour. Il s’y sent mesuré, soupesé, examiné. C’est son examen de passage à l’échelon supérieur. S’il réussit, les choses deviennent pour lui plus faciles ; il est soutenu, conseillé. L’aide qu’il reçoit peut aller très loin. En effet l’entraînement moderne nécessite beaucoup de “loisir”. Il peut durer 8 à 10 mois à raison de trois heures par jour. Il faut ajouter le temps pris par les soins, le repos, les déplacements depuis le domicile ou le lieu de travail jusqu’au terrain d’entraînement, les dimanches occupés en déplacements lointains lors des compétitions importantes.

Un tel entraînement serait interdit à la majeure partie des gens qui travaillent si le club n’était pas là pour pallier ces multiples inconvénients matériels, sans parler de la véritable épreuve morale que constitue un entraînement interminable, fatigant, fastidieux. L’aide du club va du simple soutien moral aux dons en argent – ils permettent en particulier au sportif d’apaiser sa femme qui le voit filer tous les dimanches, sans aucun bénéfice pour le budget familial -, en passant par les aménagements d’horaire de travail ou même par l’offre d’un emploi plus compatible avec l’entraînement. Il est évident que ces avantages dépendent du fait que les dirigeants sont bien placés par rapport aux notabilités de la région, aux employeurs.

Le professionnalisme n’est pas du tout une “déformation” du sport, il est l’aboutissement logique d’une activité dominée par la performance dans une société où le temps, même celui qui est consacré à l’entraînement, vaut de l’argent. Chaque pays peut bien résoudre à sa manière ce problème en simulant de respecter les règles sacro-saintes de l’amateurisme, cette hypocrisie ne peut plus cacher la réalité. La vérité est que le sportif ne fait plus du sport, c’est le sport qui le domine entièrement.

L’aliénation du corps.

Cela n’est pas vrai seulement dans le rapport du sportif avec l’institution : le club, la compétition, les dirigeants. C’est vrai plus profondément pour son rapport avec son propre corps. L’entraînement qui est d’abord répétition et perfectionnement d’un certain nombre de gestes, sert à développer l’élément moteur, énergétique, du geste; il le purifie, il vise à sa perfection mécanique. Si l’on compare cette activité avec le jeu, on voit ce que le corps devient dans le sport. Le jeu, c’est pour l’individu la découverte des multiples possibilités physiques qu’il a en lui ; mais ce libre déploiement d’activité, cette récréation des forces qui permet une appréhension autre de la réalité n’est pas du tout la culture systématique, mécanique, mesurée, dosée et presque narcissique du corps qu’il y a dans le sport. Ici, l’homme est aliéné à son corps. Ce n’est pas par hasard que le jeu devient sport dans la société capitaliste. Le sport, c’est le rendement appliqué au corps ; le corps devient une machine perfectionnée en vue d’une fin, la performance, dont la signification est seulement de prouver la qualité exceptionnelle de la machine (tandis que le jeu permet dans un deuxième temps d’utiliser le corps à des fins qui ne sont pas dans le jeu lui-même). Le sportif est soumis à son corps de la même manière que le travailleur à la machine. C’est la même science qui est à la base du conditionnement du corps et à la base de la “rationalisation” du travail.

2 réponses sur « Le sport… »

Quand je travaillais encore comme facteur, après une campagne de pub pour La Poste regorgeant de slogans sportifs, j’ai affiché le tract suivant sur le panneau syndical FO (le seul syndicat qui ait accepté de le publier). Je n’ai eu aucun commentaire de facteur.

LE SPORT ? PARLONS-EN… VRAIMENT !
« Pour améliorer la santé publique, l’État doit introduire des moyens pour développer les aptitudes physiques par l’obligation légale du sport et de la gymnastique, et par un puissant soutien à toutes les associations s’occupant de l’éducation physique de la jeunesse. » (Extrait du programme politique du parti nazi [cité dans Serge BERSTEIN et Pierre MILZA, Dictionnaire historique des fascismes et du nazisme, Bruxelles, Complexe, 1992, p. 634-638])
« Le sport […] n’est pas seulement fait pour rendre l’individu fort, habile et audacieux… il doit aussi endurcir et apprendre à supporter des images monstrueuses. » (Adolf HITLER, Mein Kampf [cité dans Peter REICHEL, La Fascination du nazisme, Paris, Odile Jacob, 1993, p. 277])
« Les efforts requis par le sport, la fonctionnalisation du corps dans l’équipe, qui s’effectue précisément dans les sports les plus en vue, permettent aux hommes de s’entraîner, sans le savoir, à des comportements plus ou moins sublimés qu’on attend d’eux dans le travail. L’ancien argument selon lequel on fait du sport pour rester en forme n’est faux que parce qu’on prétend que la forme est la fin en soi ; c’est pourtant la forme pour le travail qui est le but inavoué du sport. » (Theodor W. ADORNO, Modèles critiques. Interventions-répliques, Paris, Payot, 1984, p. 186)
Le sport est une « pseudo-activité : canalisation d’énergies qui autrement risqueraient de devenir dangereuses ; investissement d’une activité dépourvue de sens dotée des caractéristiques fallacieuses du sérieux et de l’importance […]. En même temps, le sport correspond à l’esprit prédateur, agressif et pratique. Il réunit les exigences contradictoires d’une activité rationnelle et du gaspillage du temps. C’est ainsi qu’il devient l’élément de la duperie, du make believe. […] Car le sport n’implique pas seulement le désir de violenter, mais aussi celui de subir soi-même, de souffrir […]. On pourrait dire que le sport moderne cherche à rendre au corps une partie des fonctions dont il a été privé par la machine. Mais il le fait pour dresser pour dresser les hommes d’autant plus impitoyablement à la manœuvre de la machine. Tendanciellement, il assimile le corps lui-même à la machine. C’est pourquoi il appartient au royaume de la non-liberté, quel que soit le lieu où on l’organise. » (Theodor W. ADORNO, Prismes. Critique de la culture et sociétés, Paris, Payot, 1986, p. 65 et 66)

PETITE BIBLIOGRAPHIE ÉLÉMENTAIRE
Jean Marie BROHM, Les Meutes sportives. Critique de la domination, Paris, L’Harmattan, 1993; La Tyrannie sportive. Théorie critique d’un opium du peuple, Paris, Beauchesne, 2006
Sous la direction de Fabien OLLIER, Patrick VASSORT et Henri VAUGRAND, L’Illusion sportive. Sociologie d’une idéologie totalitaire, Montpellier, Cahiers de l’IRSA (Institut de recherches sociologiques et anthropologiques), 1998
Marc PERELMAN, Le Stade barbare. La fureur du spectacle sportif, Paris, Mille et une nuits, 1998
Robert REDEKER, Le Sport contre les peuples, Paris, Berg International, 2002

Armand Vulliet

Merci beaucoup pour ce commentaire et ce tract fort intéressant ! Cela m’incite à publier davantage de textes sur la critique du sport au cours de la prochaine période.

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