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Daniel Guérin : La dissolution de « l’Etoile Nord-Africaine »

Article de Daniel Guérin paru dans La Vague, organe de rassemblement révolutionnaire, Nouvelle série, n° 6, 1er février 1937

UN COUP DE FORCE

A la veille du Congrès de Biarritz, le gouvernement, pour amadouer messieurs les radicaux, avait fait évacuer brutalement par des forces de police, une usine parisienne. A la veille d’une interpellation au Sénat, sur l’Afrique du Nord, le gouvernement, pour amadouer messieurs les sénateurs, vient de décider la dissolution de l’Etoile Nord-Africaine. Mêmes causes, mêmes effets.

Et la bourgeoisie d’applaudir. Une feuille boursière, le Journal des Finances, écrit :

« La dissolution de l’Etoile Nord-Africaine, si elle doit être le point de départ d’une intervention plus énergique pour maintenir le calme en Afrique du Nord, est de nature à favoriser le groupe des entreprises qui y sont installées ».

Rappelons, tout d’abord, que, si le calme est loin de régner, à l’heure actuelle, en Afrique du Nord, ce n’est pas du fait de l’Etoile Nord-Africaine mais du fait des fascistes qui s’organisent, s’arment, se préparent impunément et presque ouvertement à la rébellion contre le gouvernement de Front Populaire. Vis-à-vis d’eux, carence totale de l’autorité ; vis-à-vis de l’Etoile Nord-Africaine, répression brutale.


Et maintenant, pour ceux qui l’ignoreraient, qu’est-ce que l’Etoile Nord-Africaine ? L’Etoile est une organisation fondée en 1926 et qui groupe des indigènes nord-africains, algériens la plupart, autour d’un programme d’émancipation, à la fois sociale et nationale. C’est dire que l’Etoile nord-africaine, elle est à la fois prolétarienne et anti-impérialiste.

A ce double titre, elle mérite toute notre sympathie. Et c’est à ce même titre, qu’elle a attiré sur elle, la haine tenace de la bourgeoisie. Dissoute une première fois en 1929, reconstituée sous le nom de Glorieuse Etoile Nord-Africaine, dissoute à nouveau en 1934-1935, ses chefs condamnés à de lourdes peines de prison, poursuivie encore une fois au début de 1936, l’Etoile n’a cessé d’être persécutée, qu’à l’arrivée au pouvoir du Front populaire.

Mais l’Etoile n’est pas qu’une organisation anticolonialiste. Elle est aussi, elle est surtout une admirable ligue de défense des ouvriers nord-africains, travaillant en France et notamment dans la région parisienne ; intervenant chaque fois que ceux-ci sont brimés par l’administration, radiés du chômage, etc …

L’Etoile, avait naturellement sa place dans le Rassemblement populaire. Elle y a adhéré dès le début. Et, le 14 juillet 1935, comme le 14 juillet 1936, le peuple de Paris a fait un vif succès à ses milliers d’adhérents défilant en rangs serrés, dans les rues de la capitale.


Je rappellerai, ici, deux souvenirs personnels. Au lendemain du 6 février 1934, alors que nous étions quelques-uns à nous préoccuper de la propagande et du recrutement fascistes auprès des Nord-Africains de la région parisienne, Messali, l’animateur de l’Etoile, vint se mettre à notre entière disposition, pour nous aider à disputer les Nord-Africains au fascisme. En septembre 1936, aux Lilas, les ouvriers occupaient une usine : parmi eux, des Nord-Africains que les émissaires du service de police spéciale de la rue Lecomte (1) incitaient à se désolidariser de leurs camarades et à briser la grève. Il me suffit d’envoyer un pneu et un camarade de l’Etoile vint aussitôt haranguer, en arabe, les grévistes nord-africains, les exhortant à rester dans la lutte aux côtés de leurs frères de misere.

Et, aujourd’hui, le gouvernement de Front populaire remercie l’Etoile de son attachement au Front populaire, en décrétant sa dissolution ! Et le texte de loi invoqué pour légaliser cette dissolution, c’est … la loi de dissolution des ligues fascistes ! A l’époque où cette loi a été votée, nous avions été quelques-uns à mettre en garde contre un paragraphe à double tranchant qui pouvait s’appliquer, non seulement aux formations paramilitaires de La Rocque, mais aussi à des organisations du genre de l’Etoile Nord-Africaine.

Le ministre de l’Intérieur du Front populaire s’est chargé de justifier nos appréhensions.

L’Etoile est donc, encore une fois, dissoute. Allez-vous laisser passer ça, sans protester, vous tous qui, en d’autre temps, avez défendu l’Etoile Nord-Africaine contre les coups de la bourgeoisie ? Je pense notamment aux organisations qui, en octobre 1934, participaient, à la Mutualité, à un grand meeting en faveur de l’Etoile Nord-Africaine : partis communiste, socialiste, radical-socialiste, Camille Pelletan, C.G.T., ligue contre l’impérialisme, etc. Je pense au Rassemblement populaire, lui-même, dont l’Etoile FAIT PARTIE. Et je pense, en particulier, a notre ami Me Depreux qui, il y a un an, défendait si vaillamment l’Etoile Nord-Africaine devant les tribunaux ?

Si, par malheur, le Front populaire ne réagissait pas contre ce coup de force, s’il décevait les immenses espérances que les peuples coloniaux ont placées en lui, s’il laissait au fascisme démagogique l’avantage de promettre aux indigènes, les fameuses « libertés démocratiques », que, par une cruelle dérision, la « démocratie » leur refuse, alors le pire serait à craindre.

Qui sait, en effet, si alors les adhérents décus, de l’Etoile Nord-Africaine ne prêteraient pas, en Algérie, une oreille complaisante aux bobards des La Rocque et des Doriot : et si, en France même, ils ne seraient pas faciles à embaucher pour un nouveau Six Février ?

DANIEL GUERIN


(1) Ces services de la rue Lecomte, chargés de la surveillance policière des Nord-Africains, n’ont jamais été dissous, eux, malgré nos démarches pressantes auprès du ministère de l’Intérieur.