Article paru dans El Amel, juillet-août 1933

Dans notre dernier numéro nous avions indiqué que ce qui nous opposait à l’Etoile Nord-Africaine et à « El Ouma » était une question politique et tactique.
L’Etoile a un programme revendicatif, c’est vrai, mais qu’a-t-elle fait depuis plus d’un an pour faire aboutir ces revendications ? Elle est toujours restée passive et puis cette illusion dangereuse qu’elle a créée au sein de ses adhérents et qui consiste à dire que les travailleurs nord-africains ne doivent chercher aucun appui pour la lutte.
Comment en face d’un ennemi aussi puissant qu’est l’impérialisme français avec son armée de métier, sa gendarmerie, ses légionnaires, sa police, ses caïds, ses agents au sein du peuple nord-africain, nous pouvons nous replier sur nous mêmes et ne pas chercher des alliés qui de tout temps nous seront d’une grande aide.
Dimanche, un des chefs de l’Etoile nous avait abordés dans le 18e dans l’espoir sans doute de nous attirer à la sauce qui s’oppose à la lutte de classe, et partant à la seule lutte qui puisse nous libérer du joug de l’impérialisme.
Après lui avoir répondu par des arguments à toutes ses questions nous lui avons posé, à notre tour, quelques questions auxquelles il a, lui aussi, répondu.
– Quels sont les éléments qui peuvent adhérer à l’Etoile, qui peuvent collaborer et soutenir votre journal ? avons-nous demandé.
– Tous les musulmans, répond-il.
– Même les bourgeois ?
– Oui, même les bourgeois, pourvu qu’ils soient musulmans et qu’ils veuillent défendre l’Islam, tous ceux qui veulent peuvent écrire dans notre journal, et l’aider financièrement.
Ainsi donc, l’Etoile n’est pas une organisation homogène, elle peut grouper toutes sortes de gens dont les intérêts sont littéralement opposés.
Depuis ce grand commandeur de la Légion d’honneur (qu’il a gagnée par les services rendus à la France) jusqu’à ce pauvre chômeur à qui le gouvernement Daladier refuse l’allocation de chômage.
« El Ouma » soutenu par tous les musulmans nord-africains ? Ah ! Ah !
On acceptera donc les ressources des gens dont les ambitions politiques vont plus loin que la simple collaboration avec l’impérialisme. Qui sait même si, par intermédiaire, l’ennemi principal des Nord-Africains, le gouvernement français, n’essaiera pas de lâcher une partie des fonds secrets pour alimenter « El Ouma » et faire d’elle une arme puissante entre ses mains. C’est à quoi les travailleurs sincères de l’Etoile doivent veiller avec vigueur.
– Votre attitude à l’égard des ouvriers français ?
Là, notre chef du groupe du 18e ne voit dans le peuple français qu’un tout.
Il prétend que c’est le peuple français qui a volé notre pays et nos terres ; que notre ennemi est par conséquent le peuple français.
Quelle belle perle !
Comment peut-on faire un tout de ce peuple à traditions révolutionnaires ? A-t-on déjà oublié l’histoire de la Commune de Paris et l’héroïque combat livré par le prolétariat parisien à sa propre bourgeoisie ?
A-t-on oublié la résistance de ce même prolétariat à la guerre de carnage du Maroc ? Combien de prolétaires et soldats français ont séjourné et séjourneront encore pendant des années dans les prisons de l’impérialisme français pour avoir manifesté contre la guerre du Maroc ou fraternisé avec nos frères du Riff ?
Et les grèves multiples où côte à côte les travailleurs français et nord-africains ont lutté pour leurs revendications contre l’ennemi commun ?
Et qui donc tire des bénéfices colossaux en nous exploitant durement ? Qui donc a volé nos terres, qui donc possède les usines, les chemins de fer, les ports, les mines, les banques ? Est-ce l’ouvrier français qui trime à côté de nous ? N’est-ce pas ces grosses sociétés financières, ces gros colons, ces gros capitalistes contre lesquels l’ouvrier révolutionnaire français lutte avec acharnement en nous tendant une main fraternelle, car il sait, lui, que ce n’est que par notre alliance pour la lutte commune qu’il arrivera à se débarrasser des chaînes de son exploiteur.
Nous savons, nous aussi, que seule la lutte commune avec le prolétariat de France nous assurera la victoire et nous mènera à la libération de joug impérialiste.
P. S. – Dans le prochain numéro nous donnerons la suite de cette conversation intéressante.

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