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Abdel : L’expulsion des femmes immigrées

Article d’Abdel paru dans Informations et réflexions libertaires, n° 48, décembre 1982 – janvier 1983, p. 6-7

Élèves d’un cours de langue française pour femmes immigrées à Chenôve, en Côte-d’Or, en 1983, France. (Photo by Danielle DAILLOUX/Gamma-Rapho via Getty Images)

Malgré la reconnaissance du droit d’association, les immigrés sont les premières victimes de la crise économique qui pour les besoins de la cause réanime les sentiments racistes. La politique qui fait venir l’immigré (la droite) est la même qui le fait repartir (la gauche). A la non régularisation des « sans-papiers » (dont certains sont en train de faire une grève de la faim depuis octobre), à la reconduction aux frontières, à l’interdiction de séjour à des maghrébins en possession de leurs papiers, à l’imposition des visas aux pays sud-américains, s’ajoute l’expulsion des femmes immigrées, venues dans le cadre du regroupement familial. Le migrant est cet homme robot, cette main-d’œuvre célibataire et tournante sans affectivité, ni attaches. Marginaliser dans la perspective du retour ou assimiler dans le cadre de l’homogénéisation. Voilà ce que nous impose le pouvoir.


1) Sécurité ou humanisme

Parallèlement à une pratique de plus en plus courante d’interdiction de séjour des Maghrébins sur le territoire français, les autorités se lancent dans une chasse aux immigrés qui se traduit actuellement par la décision de refoulement d’une vingtaine de femmes algériennes venue dans le cadre des regroupements familiaux. En effet, les organisations de soutien aux travailleurs immigrés viennent d’être alertées par des femmes menacées de refoulement faute d’avoir un “logement adapté”.

La sécurité est le prétexte le plus couramment utilisé pour mettre en application une politique raciste et autoritaire. Ainsi le gouvernement de gauche fidèle en cela à son prédécesseur et au nom de la lutte contre le terrorisme, interdit le droit de séjour aux Maghrébins. Certaines mairies refusent de délivrer des certificats d’hébergement à des immigrés installés en France depuis longtemps et qui veulent accueillir leur famille. Dans le discours semi-officiel, tout Arabe est un délinquant et par conséquent terroriste en puissance. L’agression israélienne au Liban aidant.

Le début de régularisation amorcé au moment de la prise du pouvoir par la gauche s’inscrit dans un réflexe social-démocrate longuement démontré au moment des mouvements de libération nationale des pays colonisés : donner l’illusion de défendre les opprimés d’une nation en écrasant ceux d’autres nations… Le but de la régularisation était de redéfinir avec plus de précisions en propageant la chimère d’un Etat progressiste – les délimitations entre les « ayant-droit » et les « autres » en assimilant les sans-papiers au danger public. La méthode employée est : faire bénéficier une minorité d’une légalité d’ailleurs toute précaire puisque les cartes de travail délivrées sont non renouvelables automatiquement chaque année – en refoulant la majorité dans l’illégalité. Ce qui justifiera ensuite une politique sur-répressive vis-à-vis des clandestins.

Si la lutte contre la délinquance et le terrorisme sert d’alibi pour refuser le droit de séjour à une population de jeunes immigrés, le pouvoir évoque des raisons humanitaires pour refouler des femmes qui sont venues rejoindre leur famille en France. On croirait bien à sa philanthropie si à côté il n’y avait pas 2 millions de chômeurs inscrits, des jeunes sans perspectives, et des Français sans abris. Par ailleurs, on ne comprend pas cette logique humanitaire qui veut séparer la femme du mari et des enfants en l’expédiant dans l’autre partie de la Méditerranée.

2) Produire migrant et réprimer français

En réalité ce faux paternalisme cache mal les agissements d’un homo economicus doublé d’un homo raciste. Pour les besoins des élections municipales et afin de grignoter quelques places à la droite, la gauche a besoin de montrer qu’elle réprime « français ». Et qui ? Des femmes maghrébines assujetties dans leur pays d’origine. Le fait qu’elles ne disposent pas dans leur majorité d’un travail rémunéré et que leur activité au sein du ménage passe inaperçue suffit pour les refouler. C’est donc la difficulté de leur intégration dans le circuit économique en état de crise qui explique ces mesures répressives.

Il est évident que si la femme a peu de chance de se faire régulariser dans le cadre des regroupements familiaux, elle n’en a aucune si elle se révolte contre son mari et quitte le « foyer conjugal ». D’où le cercle vicieux de la dépendance.

On sait bien, derrière le prétexte d’ordre humanitaire (logement inadapté) l’aspect fascisant de la gauche comme de la droite dans la façon d’impliquer les gens dans une crise qui les dépasse : qui sont les responsables de la crise du logement si crise il y a, et pourquoi le pouvoir ne s’apitoie-t-il pas sur le sort réservé à des milliers de Français et de Françaises ? Il est évident, à partir de ces remarques préliminaires, que l’Etat ne cherche qu’à décourager le flux des immigrés et qu’à améliorer une image de marque parallèlement à d’autres mesures en faveur des patrons (abolition de l’échelle mobile des salaires – déblocage des prix…).

Pour mieux comprendre les pratiques du pouvoir vis-à-vis de l’immigré(e), il est impératif de les analyser en fonction du monde du travail. La raison d’être de l’étranger, que ce soit pour l’Etat, pour une majorité de l’opinion publique, et même pour les travailleurs eux-mêmes, est le travail. Le fait que « l’autre » constitue une main d’œuvre disponible et docile, prête à se salir dans les métiers le plus ingrats, légitime sa présence physique. Le droit à la différence n’est reconnu que lorsqu’il rend esclaves ceux qui sont différents. Le droit à la résidence vient comme une compensation à une présence rentabilisée au profit d’une population qui a le droit de vie et de mort sur son territoire.

Comme le travail au ménage n’est pas considéré comme nécessairement utile à l’économie du pays, la femme immigrée est en état d’infraction permanente à sa condition d’immigrée et à la loi. Cette loi s’efforce alors de la définir à partir du concept de la famille. La réglementation sur les regroupements familiaux en est une illustration. Son application restrictive et les rares cas régularisés favorablement dans ce cadre montrent qu’elle fonctionne plutôt comme occultation des contradictions existant entre ceux qui on le droit de rester parce qu’ils sont utiles et les autres. Il n’est pas dans ces conditions étrange, dans la logique étatique, de refouler un corps considéré comme parasitaire. Mais le fictif respect du libéralisme situe le problème en dehors de la rentabilité économique en prétextant que le refoulement se justifie par l’incapacité de ces femmes de trouver des logements adaptés. Dans un entretien accordé en août 1982 au collectif SOS Refoulement, le ministère de la Solidarité Nationale déclare qu’il “ne peut pas fermer les yeux sur les conditions défectueuses de séjour car (il) veut garantir le droit à l’école, au logement et aux prestations familiales”. Mais lorsque “SOS refoulement” lui précise que les normes exigées pour le logement sont loin d’être celles dont bénéficient les ménages français, il ne cache pas ses intentions de vouloir mettre fin à l’immigration familiale par la régularisation.

Résumé des circulaires 112 et 49 du 27/02/1967 et 31/01/1969 sur le regroupement des familles algériennes :
C’est au mari de faire la demande de regroupement à la mairie, en présentant tous les papiers nécessaires avec une description de son logement.
– La préfecture fait un premier contrôle où au moins 5 cas de refus sont envisagés, dont : le refus de la venue des familles qui font « l’objet de renseignements défavorables», «quand la colonie algérienne est déjà importante », “quand il y a pénurie de logements dans la commune où la famille veut s’installer, même si elle a déjà trouvé un logement”…
– S’il y a acceptation, la Direction Départementale de l’Action Sanitaire et Sociale entreprend un deuxième contrôle qui consiste à vérifier les conditions de logement des immigrés, on refuse la venue de la famille « si le logement est en bidonville ou en chambre meublée, s'(il) est dans un quartier à rénover, s'(il) est petit pour l’attribution de l’allocation logement, s'(il) n’est pas conforme aux règles de l’hygiène publique”.
En même temps, cette direction exige un contrat de location pour une longue durée et procède à une vérification des ressources de l’immigré. Celles qui doivent être attribuées au logement ne doivent pas excéder les 15 %.
– Une dernière vérification est faite par la préfecture, pour savoir si la famille s’est bien installée dans le logement déclaré par le travailleur.

Dans cette affaire, la femme immigrée subit une double falsification :
d’une part, l’Etat la considère responsable de ce refoulement en évoquant l’inadaptation du logement, et d’autre part il la classe parmi les inactifs. Concernant le premier point, alors que les propriétaires refusent de louer des appartements aux immigrés et que les mairies parlent de crise du logement, nous assistons dans le même temps, à une prolifération des résidences secondaires et aux expulsions répétées des squatters. Tout cela dans une ambiance de 700 millions de centimes accordés à des bureaux d’études fantômes, derrière une prestigieuse opération de rénovation de 6.000 logements parisiens. Oui est, après ces faits, responsable des logements inadaptés ? Les mairies, les préfectures et l’Etat, ou le travailleur immigré ?

3) L’immigré robot et la réglementation par le regroupement familial

Dans cette décision de refoulement apparaît la dégradation fascisante
du législateur, et derrière lui, de ceux qui gouvernent : l’immigré pour eux est cet être sans passé, sans sentiments et sans attaches. Il est perçu comme un amas de muscles, dépourvu de passion et d’amour. L’épouse – sans qui le renouvellement de la force de travail et la relative stabilité psychologique du travailleur ne sont pas évidents – est chassée de son monde. Dans un état de crise, on le croit capable de se priver de l’essentiel, c’est toujours à l’ouvrier de payer (!). Les êtres fragiles n’ont qu’à partir rejoindre leur femme dans leur pays d’origine. C’est la logique nazie dans tous ses éclats : travaille ou crève !

Et le dindon de la farce ! La femme. L’Occident a beau verser des larmes de crocodile pour déplorer sa condition d’esclave dans le Tiers-Monde, le jour où elle le rejoint, tout un arsenal de lois et de décisions de refoulement est dressé pour mettre fin à sa présence.

Certaines organisations d’immigrés se lancent dans la recherche de logements pour quelques femmes, afin d’éviter qu’elles soient refoulées. Cette action ne peut bénéficier – si elle se concrétise – qu’à une minorité de femmes. En même temps le ménage qui arrive à décrocher un logement obéissant aux normes imposées par la loi, se trouve financièrement ruiné par les dépenses de l’habitat.

Pour cela, nous estimons que la solution passe par la contestation de la réglementation sur le regroupement familial, l’affirmation du droit de chacun de vivre là où il veut et de circuler librement. Autrement dit, l’abolition du statut d’immigré en tant que main-d’œuvre, et l’égalité de droit et de fait de tous les individus.

Abdel

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