Catégories
presse

Le Black Power et ses “amis” : Violence sans théorie et théorie sans violence

Articles parus dans Le Prolétaire, n° 54, mai 1968

Following looting in the area, pedestrians drag debris from the street in front of a city bus at the intersection of West Madison Avenue and Oakley Boulevard during the West Side Riots, Chicago, Illinois, early April 1968. The riots, which began in the aftermath of the assassination of Martin Luther King Jr, caused widespread property damage (estimated at more than 10 million dollars), left thousands homeless and hundreds injured, and resulted in the deaths of 11 people. (Photo by Robert Abbott Sengstacke/Getty Images)

Dans presque toutes les villes des Etats-Unis ont éclaté des révoltes noires qui témoignent de la faillite de l’ “American way of life”. En effet, la “prospérité” a toujours pour base, sous le régime capitaliste, l’exploitation des travailleurs. Dans l’approche de la crise mondiale, cette exploitation s’appesantit et les couches ouvrières les plus défavorisées ressentent les premières cette aggravation.

Les Noirs dont les salaires sont en moyenne inférieur à ceux des Blancs, sont dans ce cas : ils ne peuvent se constituer de réserves, et le chômage les accule au désespoir. Un seul choix pour un chômeur noir : s’engager dans l’armée ou rester et entamer la lutte. Ainsi tous ceux qui ont estimé plus utile de risquer leur vie aux U.S.A. qu’au Vietnam, incendient les ghettos et abattent les policiers.

L’apport indéniable du mouvement noir est qu’il a su retrouver, sous des formes encore infantiles, les méthodes violentes, méthodes qui seront celles de la révolution prolétarienne.

Il est utile d’affirmer une fois encore que le rejet humaniste de la violence est une arme de la bourgeoisie : l’existence même du mouvement noir est le démenti violent de la croissance harmonieuse du capitalisme. Cependant, un mouvement violent, par la seule vertu de sa violence, ne peut suffire à renverser la bourgeoisie et peut même profondément servir sa domination. Les noirs n’ont pu jusqu’ici poser le problème en termes de classe, car leur mouvement spontané fait passer une solidarité raciale immédiate avant la solidarité prolétarienne, bien plus difficile à réaliser il est vrai. L’incapacité du prolétariat à concevoir de manière globale et à long terme ses intérêts de classe, le pousse souvent, en l’absence de son parti de classe, à choisir des objectifs nationaux à court terme, c’est-à-dire bourgeois – ou servant parfaitement la bourgeoisie. Ainsi le racisme ouvrier qui renaît à chaque récession économique est la manifestation normale d’intérêts corporatistes et locaux de la classe livrée à elle-même (ces mêmes intérêts qui font que les ouvriers anglais après avoir lutté contre le gouvernement Wilson, s’alignent sur les conservateurs pour s’opposer à l’immigration de travailleurs étrangers). En tant que dérivatif à la violence de classe, le racisme entraîne les ouvriers aux antipodes de la lutte pour la prise du pouvoir. Le mouvement noir n’y échappe pas. Son homogénéité raciale est la réaction d’auto-défense, le regroupement d’une minorité ethnique réagissant à la dégradation de ses conditions d’existence ; mais ce ne peut être l’embryon du mouvement prolétarien et encore moins son avant-garde.

Tout ce qui divise le prolétariat est un bénéfice pour la bourgeoisie qu’elles qu’en soient les motivations idéologiques. Aux U.S.A. la hiérarchie des salaires est particulièrement fragmentée en catégories ; le fait que ce soient les noirs les plus exploités ne change rien à sa raison profonde : le but d’une telle politique n’est pas le racisme en soi, mais bien la division du prolétariat au moyen du racisme, Le mouvement noir n’a saisi de l’oppression que sa manifestation supplémentaire : la ségrégation raciale, mais la base même, à sa voir la division de la classe ouvrière, lui échappe complètement. Le plus grave est que la lutte aveugle et désespérée des noirs contre l’oppression la renforce d’autant. Il est en effet ridicule d’opposer à un racisme blanc réactionnaire un racisme noir révolutionnaire ! Leur nature et surtout l’idéologie qui les secrète sont identiques.

Mais alors pourquoi les champions européens du Black power
chantent-ils le caractère révolutionnaire et prolétarien du phénomène. N’est-ce pas leur conception même du mouvement prolétarien qui est en cause ? En fait, le Black power est l’occasion pour divers démocrates de montrer l’inutilité du parti. Mais leur propre laxité d’organisation fausse leurs interprétations. On en arrive à la tautologie suivante : ces gens
qui croient à la spontanéité des masses prêtent une nature révolutionnaire au mouvement noir… et ils se servent ensuite de cette conclusion pour justifier leur point de départ théorique !

Si le caractère motivé de la violence noire et son incontestable apport positif ne font aucun doute, il n’empêche qu’objectivement, ce mouvement sans direction prolétarienne sert la réaction et la conservation sociale. Le propre de l’opportunisme est de feindre la confusion entre les formes spontanées de lutte et leur dépassement en lutte de classe sous la direction du Parti prolétarien.

Le mouvement noir est un boxeur aveugle ; nous faisons nôtre sa force tandis que d’autres vantent sa cécité. Le problème noir nous permet de dégager deux niveaux de lutte : celle contre l’idéologie bourgeoise et celle contre les idéologies ouvrières dégénérées. Contre la première, le mouvement réaffirme le rôle de la violence dans l’histoire, contre les secondes, l’échec certain du mouvement sans avant-garde montre
la nécessité du Parti. Dans les deux cas, c’est une lutte pour la conservation et la transmission de l’expérience historique du prolétariat. Après les années de contre-révolution, tout l’apprentissage ne sera pas à refaire si le Parti, tête du prolétariat en période révolutionnaire, a su aussi être sa mémoire en période de réaction.


Démocratie travailliste et racisme

La pourriture capitaliste a à ce point gangrené toute l’activité sociale que des explosions comme celles auxquelles on assiste en Angleterre en ce moment paraissent étonnantes au grand public comme à la bourgeoisie et ses meilleurs défenseurs.

Que s’est-il passé ? Le gouvernement Wilson, décidé à assurer
un développement démocratique, comme il dit, aux structures économiques capitalistes, a compris que laisser s’accumuler dans son
pays de véritables “ghettos” de travailleurs de couleur constituait une menace latente et une sorte de baril de poudre dangereux pour la paix sociale. Tout naturellement, il a proposé et fait voter avec une confortable majorité une loi “contre la discrimination raciale”. Or, il aurait suffi d’une déclaration violemment raciste d’un chef conservateur, un certain Powell, pour déclencher une vague de manifestations du plus pur esprit nazi ? En réalité, il n’en est rien.

Il est vrai que les travaillistes ont voulu désamorcer une bombe dont ils voient les effets au cœur de la centrale impérialiste du monde, les Etats-Unis, mais ils n’ont pas, tant s’en faut, oublié les impératifs de l’économie capitaliste. Et c’est la Confédération patronale des Industries britanniques qui a dû dévoiler, à l’occasion de cette crise, les raisons de l’immigration calculée de travailleurs de couleur. Elle a ainsi déclaré que des industries-clés comme le bâtiment, la métallurgie et la sidérurgie anglaises, dépendaient dans une grande mesure de la main-d’œuvre de couleur, ajoutant même que l’industrie traditionnelle du coton ne devait son renouveau d’activité qu’à cette même main-d’œuvre. De son côté, le gouvernement devait préciser que les services publics, transports, hôpitaux, P.T.T. employaient jusqu’à 20 % de main-d’œuvre de couleur et qu’il serait donc difficile de s’en passer, comme le suggérait ce Powell dans son discours “irresponsable”.

Avant d’examiner la réaction principale, c’est-à-dire la protestation des dockers, il nous faut signaler le cadre statistique dans lequel se déroule l’agitation présente, ne serait-ce que pour bien montrer qu’il s’agit non d’une question appréciable par des critères économiques, mais bien d’un problème plus général, celui de la véritable aliénation du prolétariat – dans ce cas, l’explosion raciste sur une base petite-bourgeoise. En 1963, une enquête d’un office de statistique révélait qu’en l’an 2000, on devrait estimer atteindre une population de couleur de 3 millions de personnes pour un total de 70 millions, en prenant un rythme “d’importation annuelle” de 35.000 à 45.000 personnes. En 1963, il y a environ 820.000 personnes de couleur, soit un peu moins de 2 résidents de couleur pour 100 habitants. De surcroît, Callaghan ministre d’état vient de déclarer que ceux qui réclament une restriction sévère à l’immigration illimitée semblent oublier qu’en 1967 (à la suite d’une loi justement très dure en matière d’immigration), moins de 5.000 permis de travail avaient été accordés, contre 30.000 en 1963.

En ce qui concerne le mouvement des dockers de Londres, c’est-à-dire la manifestation d’un millier d’entre eux devant le Parlement au moment de la discussion du projet de lot sur la discrimination raciale en matière de loyer, de scolarité et de travail, et la grève de 15.000 d’entre eux en signe de mécontentement, ses causes doivent en être recherchées dans l’inquiétude croissante qu’ils éprouvent devant un avenir incertain du fait de la mécanisation poussée envisagée en matière de manutention maritime. Mais le fait essentiel à relever est que leur mouvement, déclenché à la suite du discours d’un dirigeant conservateur alors qu’ils avaient lutté magnifiquement il y a quelques mois, est l’indice d’une rupture grandissante avec leurs responsables syndicaux traditionnels. Nous devons aussi expliquer pourquoi l’appel lancé au moment du début de leur marche de protestation par un leader en qui ils ont eu confiance au moment de leurs luttes acharnées, n’a pas été suivi. En effet, J. Dash et quelques compagnons ont lancé un manifeste pour préciser que tout mouvement de lutte devait viser les objectifs essentiels : loyers, niveau de vie, salaires et chômage, à l’exclusion de toute diversion d’ordre racial ou autre. C’est là que nous trouvons la meilleure confirmation de notre corps de doctrine et d’action. En effet, on ne peut espérer guérir la gangrène capitaliste qui a envahi l’ensemble des corps sociaux, y compris la classe ouvrière, que grâce à une intervention chirurgicale, celle de la construction du Parti révolutionnaire.

Pourquoi notre conclusion ? Aux novateurs pressés de découvrir la vertu de mouvements de masses prolétariennes dressées contre les appareils syndicaux traditionnels, contre l’Etat et la bourgeoisie, nous montrons la marche des dockers de Londres pour appuyer la plus stupide des demandes : renvoyez les prolétaires de couleur chez eux, alors qu’au contraire il faut œuvrer à la construction du Parti révolutionnaire qui pourra renverser la domination du Capital en soudant entre elles toutes les catégories, toutes les minorités raciales, exploitées physiquement et idéologiquement par la bourgeoisie. Le mouvement spontané du prolétariat est irremplaçable, certes, mais il a ses limites que les révolutionnaires ne doivent pas ignorer ; sans la direction du Parti de classe, avant-garde consciente et organisée, il ne peut que s’enliser dans le marais bourgeois, voire même prendre la direction la plus réactionnaire.

Laisser un commentaire

Votre adresse de messagerie ne sera pas publiée. Les champs obligatoires sont indiqués avec *