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Algérie. Contre la répression : déclaration du Groupe communiste révolutionnaire

Textes parus dans Inprecor, n° 80, 26 juin 1980, p. 23-24

L’INTERVENTION sauvage des forces de l’ordre à l’université et à l’hôpital de Tizi-Ouzou, la répression qui continue, la campagne de calomnie faisant de ceux qui se sont mobilisés des agents de l’impérialisme, le chauvinisme attisé par la presse, tout cela appelle une riposte.

RECONNAISSANCE DU BERBERE COMME LANGUE OFFICIELLE

Longtemps, les fractions dominantes de la bourgeoisie ont fait de la question berbère un sujet tabou. Après l’initiative des étudiants de Tizi, décidés à ne pas se laisser étouffer, la Kabylie tout entière a bruyamment et massivement posé le problème: on ne peut continuer à ignorer une langue qui vit dans le pays. Le berbère doit être reconnu comme une langue officielle et une composante du patrimoine national algérien.

Ce n’est pas pour des raisons historiques que nous défendons le berbère. C’est au nom du présent, au nom de ces Algériens qui sont berbérophones, de ceux-là qui parlent, qui pensent, qui chantent en berbère et qui ne veulent pas se laisser imposer une autre langue.

POUR UNE ARABISATION BASEE SUR LE PARLER POPULAIRE !

Le combat pour l’arabisation et celui pour la reconnaissance du berbère entrent dans le cadre des tâches nationales démocratiques de la nation algérienne encore opprimée et dominée par l’impérialisme. La langue française, langue de l’élite néocoloniale et d’une grande partie des classes dominantes, est une langue étrangère pour les masses laborieuses, pour ceux qui produisent le blé à Sétif, les olives à Tizi et l’acier à El Hadjar. Elle doit donc disparaître comme langue dominante.

Pour que les masses algériennes ne soient plus étrangères dans leur propre pays, il faut donc répandre et développer l’arabe, un arabe qui soit basé sur celui des conversations d’Alger, d’Oran et d’Annaba, et non pas l’arabe élitiste qu’on nous impose. Il faut aussi enseigner le berbère pour ceux de Tizi, Béjaia, Batna et d’ailleurs, pour qui cela représente une part de leur identité nationale.

POUR UN SYNDICAT ETUDIANT AUTONOME ET DEMOCRATIQUE !

Les étudiants de Tizi ont organisé leur lutte par le biais d’un comité étudiant autonome, ceux d’Alger ont élu en assemblée générale un bureau provisoire lui aussi autonome. Sur la base de tous les comités d’instituts élus démocratiquement à Alger, El Harrach et Boumerdes, une coordination s’est mise en place.

Quelle différence avec les cadres fantoches sous l’égide du FLN dont le dernier né est la CNE-UNJA ! Quelle différence avec les structures corporatistes et infantilisantes des comités pédagogiques ! Quelle différence aussi avec les CCU (coordination des comités universitaires) anti-démocratiques que proclamaient les staliniens du PAGS !

Ces comités autonomes, cette coordination sont nés de la lutte des étudiants. Ils sont représentatifs et démocratiques car élus en AG après des débats clairs et libres. Ils sont autonomes et ne dépendent ni du FLN ni de l’Etat bourgeois, ni de personne d’autre. Libre à tous les étudiants de venir y défendre leurs idées quelles qu’elles soient. Ces comités d’instituts, cette coordination sont un acquis précieux. Nés dans la lutte contre la répression, ils représentent malgré leurs faiblesses l’embryon du syndicat autonome et démocratique, anti-impérialiste qui manque aux étudiants depuis la dissolution de l’UNEA en 1971.

TOUS EN LUTTE CONTRE LA REPRESSION !

Avec 480 blessés, des centaines d’arrestations et probablement des morts, la répression a provoqué malgré les calomnies une large protestation qui n’a pas fini de s’exprimer, bien que le chauvinisme ait primé dans beaucoup de régions du pays. Les bureaucrates syndicaux de l’UGTA, les staliniens du PAGS, ont d’abord hurlé avec les loups contre le « complot néo-colonialiste ». Devant l’écho des mobilisations de Tizi, ils ont pris leurs distances à l’égard de la répression qu’ils imputent aux autorités locales. Certes « Révolution et travail » du 2 mai rompt avec la précédente position crapuleuse de la direction UGTA, mais ce n’est pas assez. L’UGTA n’a pas fait son devoir de syndicat des travailleurs. Elle n’a pas défendu les travailleurs de SONELEC, de l’université et de l’hôpital, matraqués et emprisonnés à Tizi. Elle n’a pas appuyé les médecins, les enseignants et les étudiants d’Alger en lutte contre la répression. Nous demandons partout des comptes à la direction syndicale, plus soucieuse d’organiser les campagnes du pouvoir que celles des travailleurs.

Non, les masses populaires de Tizi ne sont pas manipulées par l’impérialisme ! Non, les étudiants d’Alger ne sont pas des inconscients !

Ce pouvoir, qui a 110 milliards de dinars algériens de dette extérieure, qui livre l’économie aux bureaux d’étude étrangers et qui emprisonne la section syndicale IAP pour son combat anti-impérialiste, ce pouvoir est vraiment mal placé pour calomnier la lutte de Tizi et d’Alger. La brutalité de l’intervention policière est peut-être le fait d’autorités locales zélées, mais c’est le régime au pouvoir, avec toutes ses composantes qui l’a décidée et qui continue de mentir et de réprimer, c’est lui qui a organisé et monté le meeting-mascarade de Tizi, semblable à tant d’autres meetings des SAS coloniales.

POUR LES LIBERTES DEMOCRATIQUES !

A Tizi, à Alger, les forces de répression ont montré leur vrai visage. Aussi, outre les justes revendications pour la reconnaissance du berbère, ces mobilisations ont mis en évidence la nécessité du combat pour imposer les libertés démocratiques.

Oui, il nous faut la liberté de s’exprimer pour dire nos revendications et nos problèmes, pour dire la vérité face à l’intox du pouvoir. La liberté de manifester sans intervention policière et sans chiens. Le droit de faire grève sans arrestations et sans répression.

Ces libertés-là sont pour ceux d’Alger et de Tizi devenues des nécessités évidentes. Mais il nous faut aussi la liberté de s’organiser en dehors du FLN, parti de la bourgeoisie au pouvoir, en dehors des structures d’embrigadement des masses. Certes, le pouvoir préfère nous voir désarmés, dispersés, atomisés, mais nous avons besoin de nous organiser pour mener notre combat et nous combattrons pour le droit de chacun à s’organiser. En premier lieu, le droit de construire des organisations politiques indépendantes et d’édifier un parti ouvrier révolutionnaire.

Le pouvoir annonce qu’il détient 24 emprisonnés, ses otages pour
faire taire et pour intimider la mobilisation actuelle. Hier, il parlait de cet Ali Yahia Rachid comme du comploteur suprême. Plus tard, il a agité le spectre du néo-colonialisme. Aujourd’hui, il accuse 24 étudiants et travailleurs démocrates et anti-impérialistes « d’atteinte à la sûreté de l’Etat » et « d’appartenance à des organisations clandestines ». Il veut en faire des boucs émissaires, un exemple pour dissuader de mener de nouvelles luttes. Nous ne les laisserons pas faire.

LIBEREZ TARI, RACHID, BACHA ET LEURS CAMARADES !

LIBERTE D’EXPRESSION, DE MANIFESTATION ET D’ORGANISATION !

Groupe communiste révolutionnaire, section sympathisante de la IVe Internationale.

15 mai 1980


Proposé par le Comité contre la répression en Algérie, le texte de pétition suivante a déjà recueilli les signatures que nous reproduisons ci-après :

Considérant que la revendication de la liberté culturelle et de la liberté d’expression ne peut constituer un délit ;

Considérant la répression brutale et la campagne d’arrestations qui ont suivi les diverses manifestations pour la reconnaissance de la langue berbère ;

Considérant que des étudiants, des enseignants, des médecins, tes travailleurs et des artistes sont détenus aujourd’hui en Algérie, alors que la liberté d’opinion est garantie par la constitution algérienne ;

Considérant que la défense des des droits de l’homme est un combat universel qui concerne tous les démocrates de tous les pays et qu’elle ne peut être considérée comme un acte d’ingérence dans les affaires intérieures de l’Algérie ;

Les signataires demandent aux autorités algériennes de se conformer à la lettre et à l’esprit de la Déclaration Universelle des Droits de l’Homme à laquelle elles ont solennellement souscrit, en libérant toutes les personnes encore détenues et en cessant toutes les poursuites engagées.

PREMIERS SIGNATAIRES :

(Artistes, avocats, écrivains, chercheurs, scientifiques et universitaires)

Alexandre ADLER, Louis ARBESSIE, Maître AURENCHE, Pierre BAQUE, Blandine BARRET-KRIEGEL, Michel BEAUD, Bertrand BELLON, Denis BERGER, Guy BERGER, Etienne BOLO, Jean-Marc BORY, Pierre BOURDIEU, Jean BOUVIER, Hubert BROCHIER, Pasteur Roby BOIS, Christine BUCI, Georges CASALIS, Gérard CHALIAND, François CHATELET, Jean CHESNAUX, Hélène CIXOUS, Geneviève CLANCY, Philippe CLEVENOT, Jacques COHEN, Edmond COUCHOT, Michel CRESPY, Marianne DEBOUZY, Gilles DELEUZE, Gérard DELFAU, Yves DESCHAMPS, Pierre DOMMERGUES, Maître Nicole DREYFUS, Françoise d’EAUBONNE, Simon EINE, Arghiri EMMANUEL, Michel ETCHEVERRY, Nabile FARES, Kené-Louis des FORETS, FROMANGER, Robert FROSSAERT, René GALISSOT, Jean GATTEGNO, Alain GEISMAR, Félix GUATTARI, Guy HOCQUENGHEM, Philippe HUGON, Philippe IVERNEL, André JACQUES, Robert JAULIN, G. KONOPNICKI, Général de la BOLLARDIERE, Yves LACOSTE, Henri LEFEBVRE, Michel LEIRIS, Christian LEGUILLOCHET, Jean-Claude LE SAUL, Daniel LINDENBERG, P. LLAU, Michel LOBROT, Jean-François LYOTARD, Pierre MERLIN, Alain MEYER, Juliette MINCES, Edgar MORIN, Maurice NADEAU, André NICOLAI, Dominique NOGUEZ, André NOUSCHI, Jacques PANIJEL, François POIRIER, Virginie PRADEL, Claude PUJADERENAUD, Jacques RANCIERE, Bernard RANCILLAC, Serge REGGIANI, Pierre-Philippe REY, Maxime RODINSON, David ROUSSET, Marianne SCHAUB, Delphine SEYRIG, Daniel SERCEAU, Gérard SOULIER, Haroun TAZIEFF, Emmanuel TERRAY, Michel TORT, Alain TOURAINE, Pierre VIDAL-NAQUET, Georges VIGARELLO, Jean-Pierre VIGIER, Jean-Marie VINCENT, Serge VINCENT-VIDAL, François WAHL

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