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Maxime Rodinson : Mohammed Harbi, prix de l’Union rationaliste 1997

Discours de Maxime Rodinson prononcé lors de l’attribution du prix de l’Union rationaliste 1997 à Mohammed Harbi et paru dans Les Cahiers Rationalistes, n° 523, mars 1998, p. 7-13


Je dois dire que j’ai été enthousiasmé, qu’une bouffée d’ardeur juvénile m’a pénétré quand une lettre de l’Union rationaliste m’a appris qu’elle décernait, cette année, son prix à Mohammed Harbi. Je fus d’autant plus enthousiaste, je l’avoue, que j’étais assez mécontent de diverses attitudes qui s’exprimaient depuis quelque temps dans les publications de l’Union. J’en étais même irrité et, à certains moments, prêt à envoyer ma démission. Je ne l’ai pas fait parce que je suis un peu rationnel et que je sais que toute association manifeste sur certains points des erreurs d’appréciation qui ne portent pas atteinte à sa ligne directrice, à l’utilité de son combat. Tout en souffrant de voir que, selon ma perception, le critère de rationalité auquel, par son titre même, l’Union s’engageait à être fidèle, me paraissait parfois dominé, dans ces occasions, par une soumission à la doxa, à la vulgate répandue dans le grand public (et très souvent chez les intellectuels), largement adoptée, en partie sous l’influence de réactions des plus légitimes. Mais il ne m’en paraissait pas moins que l’on violait gravement ce critère de rationalité notamment de lorsqu’on aboutissait à sacraliser tout un peuple, à l’affranchir des obligations morales exigées de tout autre peuple au point de rendre tabou toute critique à des membres (individuels ou collectifs) de celui-ci, en assimilant cette critique à une complicité envers ses ennemis, voire ses bourreaux. L’argument invoqué pour ce traitement spécial, les souffrances immenses, indéniablement subies par un peuple, ne sauraient rationnellement parlant, exempter toujours et partout tous ses membres et toutes ses institutions de répondre de torts qu’ils infligent aux autres.

Confiant dans la dominance à longue échéance de l’exigence de rationalité, j’ai pris patience. Que cette exigence fût toujours présente et efficace, la décision d’attribution du prix de l’UR à M. Harbi m’en apparut un signe. D’où en partie mon enthousiasme. Je ne sais pas quelle fut la configuration des opinions au sein des organes responsables de l’UR qui aboutit à cette décision, quelles fusent les raisons de chacun pour y adhérer ou non. Mais peu importe. Elle était mille fois méritée et pas seulement opportune.

J’ai essayé de bien comprendre pourquoi. Essentiellement ce que j’admire chez Mohammed Harbi, c’est une jonction, hélas trop rare. D’une part, il n’a jamais renié son engaement militant. Il aurait pu y renoncer, ne pas même l’avoir adopté, par exemple au bénéfice du confort de la pure étude intellectuelle. Bien des raisons ou des prétextes l’y poussaient. Mais il a jugé, comme bien d’autres, de son devoir de prendre part, activement, ardemment, à la lutte de son peuple contre la domination et l’exploitation étrangères. Et, en même temps, c’est beaucoup plus rare, il n’a jamais sacrifié à cette option fondamentale ses capacités d’analyse critique, sa volonté de lucidité rationnellement explicitée, son désir ardent de compréhension dans le sens historique et sociologique (pour simplifier). Il a toujours su que l’accomplissement de ce désir devait mobiliser une somme importante de connaissances et cela rejoignait un immense appétit de savoir, poursuivi depuis son enfance dans des conditions qui n’étaient pas pourtant les plus favorables, pour employer un euphémisme.

Mais, aussi, il a été fidèle à une volonté farouche de repousser les schémas faciles car il a très précocement compris que la vérité n’est pas souvent aisément accessible. De tels schémas, il s’en présente devant nos yeux, sous nos pas, ils nous tentent à chaque instant, surtout quand on se mêle de réfléchir à des phénomènes sociaux. Il y en a sans doute un peu moins dans les domaines qui préoccupent, par exemple, notre ami Schatzman présent ici et bien d’autres évidemment, les domaines recouverts par les sciences de la nature. Mais, quand il s’agit d’étudier des phénomènes humains, sociaux, ces schémas surabondent et la plupart succombent rapidement aux facilités qu’ils offrent, nonobstant toutes leurs qualités intellectuelles et morales, parfois considérables.

Ainsi, Mohammed Harbi a repoussé entre autres le schéma téléologique qui, dans la ligne du marxisme institutionnel, soumettait toute action politique en Algérie (comme ailleurs) à une sorte de mécanique des classes en compétition ou en lutte, un schéma prétendument valable tel quel pour toute l’histoire humaine, il n’a pas cherché à coucher toutes les sociétés sur le lit de Procuste de cette analyse valable en d’autres lieux et d’autres temps, au moins partiellement.

Mais s’il acceptait plus ou moins l’idéologie nationaliste (devenue une religion politique au Maghreb comme ailleurs) comme guide pour son action, s’il contractait donc un engagement militant dans cette perspective, il avait surtout l’immense mérite de refuser le schéma spontanément sécrété partout par le militantisme porté à l’absolu, un schéma qui n’est pas tellement exprimé noir sur blanc dans des livres ou des articles (excepté sans doute dans le monde communiste à l’époque jdanovienne), mais qui n’est pas moins sous-jacent aux options de masses et d’individus très nombreux, à leur action.

Le militantisme est, comme les langues d’Ésope la meilleure et la pire des choses. Sans lui, où en serions-nous ? Il est louable de s’unir à d’autres pour réaliser tel ou tel but désirable, pour combattre tel ou tel pouvoir néfaste, oppressif ou/et exploiteur. Mais il ne faut jamais oublier que toute tendance positive a son revers, que chaque avance dans le sens d’un progrès rationnellement défini, entraîne, tout autour, des entraves qui l’handicapent, qui tendent à faire retomber dans l’irrationnel, dans le non-sens. Dans les conditions particulières où s’est trouvé Mohammed, le militantisme nationaliste — ou plus largement peut-être comme il le dit quelque part le mouvement national — a des tendances différentes et chacune d’elles est poussée à des degrés d’intensité différente. Dans le cadre de chacune, on tombe plus ou moins profondément dans un piège ou l’autre.

Mohammed Harbi a bien compris les pièges, les chausse-trapes et s’est efforcé de les éviter. Il a cherché à étudier de façon remarquablement rationnelle l’histoire récente de son pays, à comprendre ainsi le déroulement des événements en même temps que les facteurs généraux qui se manifestaient à travers leur succession. Or Harbi a brillamment réussi de ce point de vue avec un apport digne de rivaliser avec celui du meilleur historien professionnel sans pourtant qu’il ait beaucoup suivi, je crois, des cours de méthodologie historique (d’ailleurs est-ce que de tels cours existent encore ? Malheureusement ceux qui pratiquent l’histoire font souvent fi dans leurs productions de certaines des règles fondamentales de l’établissement des faits en se laissant emporter par des vertiges philosophico-littéraires, parfois intéressants, je ne le nie pas).

Mais Mohammed Harbi a eu l’intelligence de ne pas céder à la pression des modes et a retrouvé dès lors les saines méthodes qui doivent toujours rester à la base de toute démarche historique, même si on les dépasse parfois. A la pression des modes, mais de façon encore plus méritoire à celle que sécrète spontanément le militantisme porté à l’absolu – fût-il en lui-même le plus louable. Et cette dernière pression se fait d’autant plus forte qu’on est, comme Harbi l’a été, pourvu de responsabilités importantes au sein de l’organisation où il a milité, dans son cas le Front de libération nationale algérien. C’est à son actif d’ailleurs, encore qu’il ne se soit jamais laissé griser par ce rôle important. Il y a tant de cas où des intellectuels parvenus à ce stade organisationnel se sont crus portés au niveau de pouvoir que ceux qui étaient les vrais dirigeants politiques et qui les admettaient parmi eux seulement au titre d’illustrations prestigieuses. Je pense au cas de Roger Garaudy dans la direction du Parti communiste français qui pensait pouvoir infléchir l’orientation du mouvement. A son grand dam.

Mohammed a dû payer le prix : le prix de son engagement d’abord et aussi le prix de l’autonomie de pensée et d’action qu’il sauvegardait farouchement. Le prix de l’engagement est le plus spectaculaire : cinq ans de prison en Algérie depuis 1965, puis une très longue période de résidence surveillée, d’interdiction de séjour dans les villes où il pouvait aspirer à résider.

Et puis le prix à payer par tout mouvement activiste et, en conséquence, par tous ses membres. Il y a, quand on refuse honnêtement, l’asservissement de sa pensée et de son action, un déficit en mythes idéologiques mobilisateurs. Ainsi Mohammed Harbi a, comme il dit, “tourné le dos à une histoire qui vise seulement à culpabiliser l’autre”. Et pourtant que de facilités apportent ces mythes ! Ils permettent notamment, dans le cas où la poussée révolutionnaire a triomphé, de canoniser les régimes qui lui ont succédé comme de fidèles et pures émanations de cette poussée, avec toute son auréole, son prestige et même ses vertus. Pensez au beau titre du parti au pouvoir au Mexique : Parti révolutionnaire institutionnel. Pensez aux efforts désespérés, souvent à conséquences féroces, dans la ligne d’une simulation de cette perpétuation fictive de l’illusion initiale, en URSS, à Cuba, en Chine et ailleurs.

Mohammed Harbi a bien vu que l’apologétique du pouvoir révolutionnaire installé et institutionnalisé se monnayait en mythes inspirés par un certain « romantisme politique » comme il dit, processus spontané à la base, mais aussi encouragé, manipulé par les dirigeants. Je cite rapidement les plus apparents : les mythes nationaux qui posent en principe l’unité du peuple en question : d’où ici un passé algérien reconstruit, lisse, sans contradictions, sans failles (je ne veux pas nier pour autant des éléments de continuité). On parler aussi, conjointement, de mythes sociaux : la nation est, a toujours victime, en situation de “prolétaire” toujours exploitée, toujours opprimée, dans toutes ses fractions, dans tous ses membres, toujours pure de tout péché, toujours accusée injustement. Vision de type paranoïaque s’il en fut.

Plus largement, l’idéologie militante absolue fonde des mythes que je qualifierai sommairement de métaphysiques : la primauté éternelle, absolue, ontologique de la révolte universelle, la négation et la condamnation de toute exigence d’une certaine stabilité et en même temps la primauté du vécu, de l’action sur le concept, sur l’analyse rationnelle. On peut parler même du mythe d’une théorisation, d’une schématisation orientée vers une action militante de type social, dite “marxiste” (ce qui peut susciter des interrogations). Dès lors, la réflexion apparaît comme dit joliment Mohammed Harbi, la “fleur de rhétorique d’une action partisane” (L’Algérie et son destin, p. 10).

Les leçons n’ont pas manqué à Mohammed, de dures leçons infligées par les péripéties de sa démarche de militant, par sa pratique. Il est beau qu’il les ait acceptées, assimilées, une fois passées au crible de la réflexion. Une réflexion qu’il n’a pas cessé d’enrichir par ses lectures, ne renonçant jamais à son enrichissement auto-didactique.

C’est ainsi qu’il a peu à peu découvert concrètement les médiations qui structurent la réalité socio-historique, l’histoire réelle toujours complexe, multiforme, contradictoire. Tu as eu l’intelligence et le courage de refuser les multiples facilités que présente la non-pensée confortée par le militantisme.

Ce refus se traduisait, dans le détail, par un refus de céder à ces logiques qui tendent à pousser toujours plus la pensée vers le bas : la logique de l’idéologie et la logique de l’organisation, liées à un groupement : classe, groupe ethnique ou “nation”, “sodalité” pour employer encore ce vieux mot à mon avis fort utile. Ces deux logiques pèsent lourdement sur nous tous, d’autant plus « incontournables » qu’elles se fondent sur de réelles nécessités objectives, découlant de la volonté de lancer ou de continuer une action. Il est bien vrai, entre autres, qu’une assertion entraîne à en poser une autre en tant que corollaire ou que support. De même, une organisation ne peut se permettre n’importe quelle attitude, n’importe quel geste, n’importe quelle action.

Ainsi, mon cher Mohammed, tu as réussi à éviter ce que je m’enhardis quelquefois à appeler les crétinismes usuels. Je m’autorise pour cela de l’exemple donné par Marx, qui parlait du crétinisme parlementaire. Remarquez qu’il ne voulait pas dire par là que la participation aux luttes parlementaires était néfaste ou oiseuse, puisque, dans le même temps, il encourageait ses disciples à y prendre part. Mais il entendait, beaucoup plus valablement, qu’il était stupide de réduire l’histoire contemporaine à ce qui se passait à la Chambre des députés, à la Chambre des communes ou au Reichstag. Ces péripéties sont sont certes intéressantes, voire importantes, mais elles recouvrent des réalités plus fondamentales, que recèlent les luttes des forces sociales en présence.

Des crétinismes de ce type, il y en a beaucoup d’autres et il est admirable que tu aies réussi à les éviter dans l’ensemble, alors que tu y étais exposé. Je citerai, à côté de celui que sécrète l’action militante si aisément portée à l’absolu, celui (qui concerne tant notre milieu) du travail universitaire qui réduit tout à l’étude mais surtout, subrepticement, à la carrière, à l’avancement dans le cursus professionnel. A peu près universel est celui de la doxa en cours, de l’opinion dominante du milieu intellectuel, forgée normalement, ici et maintenant, par toute une culture philosophico-littéraire sans la richesse de la réflexion philosophique approfondie ni de littéraire longuement mûrie.

Tu t’es gardé de revendiquer un privilège quelconque qui se chargerait de sacraliser commodément ta pensée, qu’il s’agisse d’un privilège d’origine ethnique (“moi qui suis un colonisé” je ne puis être critiqué, je comprends cela mieux que vous, les privilégiés votre appartenance à une nation colonisatrice), ou d’un privilège d’origine sociale (moi qui parle, je confesse avoir souvent cédé à la tentation de brandir cet argument branlant). Tu n’as pas voulu te couvrir de cette parade trop facile, mais fallacieuse. Car tu n’as pas, je crois, passé ton enfance ou ton adolescence à courir après des troupeaux de moutons ou de chameaux (certains cherchent dans leur cas à le faire croire). Tu as eu une éducation coranique comme tout le monde dans ton pays. Elle apportait du pour et du contre, mais y avait derrière, si j’ai bien compris, un aiguillon, l’idée transmise par ton père de l’importance du savoir (d’où le fait que, malgré les obstacles, il t’ait envoyé à l’école laïque).

Donc, pour conclure, tu as bien mérité de l’inspiration rationaliste, l’inspiration à soumettre la pensée aux exigences d’une analyse usant de procédures rationnelles, sans oublier les exigences éthiques découlant de règles morales universellement valables.

En bref, cela peut se résumer d’un mot : l’honnêteté. Je ne sais plus depuis combien d’années, je te connais, mais il y en a eu beaucoup et, aussi loin que je remonte — d’ailleurs tu as commencé à te comporter ainsi bien avant — tu as marqué de cette honnêteté foncière toutes tes démarches. Quel que soit le prix que tu as payé, la prison, l’exil, l’exclusion, les interdictions de séjour (et je ne connais peut-être pas le plus grave) tu as persisté. C’est très beau et je crois que ça mérite encore bien plus que ce que nous te donnons, ce que nous pouvons te donner, un témoignage éloquent pourtant : le prix de l’Union rationaliste.

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