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Les trotskystes algériens et le coup d’Etat

Article paru dans Le Prolétaire, n° 415, mars-avril 1992, p. 8

L’armée dans les rues d’Alger après la démission du président algérien Chadli Bendjedid le 13 janvier 1992 à Alger, Algérie. (Photo by Jean-Michel TURPIN/Gamma-Rapho via Getty Images)

Le drame de la situation en Algérie est que dans cette période où les conditions sociales et économiques sont très tendues, la classe ouvrière n’a pas eu la possibilité d’apparaître comme une force indépendante avec ses objectifs propres, capable d’apporter sa solution aux masses souffrant sous le joug du capitalisme. Et c’est au contraire la réaction islamique anti-prolétarienne qui a en grande partie réussi à capter le mécontentement social et à apparaître comme le porte-parole et le défenseur des masses énormes de chômeurs, de couches petites-bourgeoises prolétarisées, de petits fonctionnaires et de travailleurs aux salaires rongés par l’inflation.

Les faux communistes du PAGS ont été avec les “démocrates” les plus fermes partisans du coup d’Etat et les plus favorables aux mesures répressives de l’Etat bourgeois (cela n’a pas empêché un groupe de dirigeants du PAGS de scissionner parce qu’ils estimaient que ce soutien au régime était encore insuffisant…).

Les trotskystes du PST (liés à la LCR française) ont, eux, condamné le coup d’Etat et tout soutien, tant à l’ex-parti unique qu’aux islamistes, ce qui est la moindre des choses pour tout parti qui se dit révolutionnaire et marxiste. Le PST semble même rejeter le “Front Unique Ouvrier”, cette funeste tactique qui sert aux trotskystes à justifier le suivisme par rapport aux partis réformistes (voir “Inprecor” n°345, 31/1/92). Venant d’un parti qui est allé aux élections sous un programme de “Front Populaire Ouvrier” très timidement ·réformiste (à côté de la “défense du secteur d’Etat et de l’économie nationale”, de la “relance de l’industrie et de l’agriculture”, etc., ce programme n’osait même pas demander en toutes lettres l’abrogation du réactionnaire Code de la famille !), il ne faut cependant pas s’attendre à un soudain retour à de véritables positions communistes.

Et en effet, le PST estime que : “le seul moyen de résister à l’instauration d’une dictature intégriste, c’est la mobilisation pour la défense des acquis culturels et démocratiques” (“Inprecor”, ibid.).

Pour des centaines de milliers, des millions, de chômeurs, d’opprimés, de prolétaires, le problème vital n’est pas celui des “acquis culturels et démocratiques”, auxquels ils ne peuvent pratiquement pas accéder dans une société de classes ; il est celui de leurs conditions quotidiennes d’existence et de travail : la possibilité de trouver un emploi, ou de conserver le sien, la possibilité d’assurer le nécessaire à sa famille, la possibilité de résister au despotisme d’entreprise, d’en finir avec la répression patronale et étatique, la possibilité d’en finir avec les étouffantes et odieuses discriminations contre les femmes, etc.

Le seul moyen de résister à l’instauration d’une dictature intégriste ou au maintien de la dictature actuelle, c’est le développement de la mobilisation et des luttes de la classe ouvrière sur la base de ses revendications économiques et sociales immédiates, ainsi que pour ses revendications politiques générales, communistes.

Face à l’illusoire alternative réactionnaire de l’islamisme au maintien de l’ancien régime en faillite, les communistes doivent opposer la perspective révolutionnaire prolétarienne : non le “principe” de la démocratie en général, au dessus des classes (1), mais les principes marxistes de la lutte de classe poussée jusqu’au renversement de l’Etat bourgeois et l’instauration de la dictature du prolétariat.

L’orientation du PST est aux antipodes de cette orientation communiste ; elle ne peut mener que dans le marais bourgeois de la réforme, de la démocratisation, de la collaboration entre les classes au nom de “l’économie nationale”, de la “patrie” et de la “démocratie”.

Si le PST oscille dangereusement autour du marais bourgeois, les trotskystes du PT (liés au MPPT/PT français), eux, y sont en plein et s’y vautrent sans retenue. Dans un communiqué publié dans “El Watan” (17/1), le PT rappelle fièrement toutes les occasions où il a renié les principes les plus essentiels du mouvement ouvrier en affirmant “qu’il soutiendrait un gouvernement de crise”, c’est-à-dire un gouvernement d’union nationale (lors de la guerre contre l’Irak, après la grève générale des 12 et 13 mars, le 4 juin, le 1er novembre, le 27 novembre et actuellement), constitué par l’union de “tous les partis, toutes les organisations qui se réclament des seuls intérêts du peuple algérien”. A nouveau le 8 février lors d’une conférence de presse le PT affirme son soutien aux propositions du FFS (parti libéral bourgeois) de “mettre en place un gouvernement provisoire, une administration neutre chargée de gérer les affaires courantes, préparer l’élection d’une Assemblée nationale constituante”; et il annonce avoir “en outre engagé des démarches auprès du FIS et du FFS pour trouver dans la concertation la plus large une action à proposer aux organisations et au peuple, susceptible de sortir le pays de l’impasse”.

A la fin du siècle dernier, l’entrée d’un socialiste dans le gouvernement français d’alors provoqua l’indignation du mouvement socialiste international – à l’exception des “opportunistes”, adeptes de la collaboration avec la bourgeoisie. Depuis cette époque, la participation à un gouvernement alors que l’Etat bourgeois n’est pas renversé (et plus encore la participation à un gouvernement d’union nationale) est devenue la marque irrémédiable de tous les réformistes vendus à la bourgeoisie. Il est douteux que la bourgeoisie prenne un jour la peine d’accorder un strapontin ministériel au PT ; mais cela n’empêche pas le PT de faire sa sale besogne consistant à prôner la collaboration et l’unité entre les classes, donc à s’opposer aux intérêts réels du prolétariat.

Loin de jouer un quelconque rôle positif en faveur de la réorganisation classiste du prolétariat en Algérie, les trotskystes représentent, chacun à leur manière, des obstacles, que la classe ouvrière, comme dans les autres pays, aura à écarter de son chemin.


(1) Une responsable du PST explique dans “Rouge” n° 1485, que dans les organisations de femmes, ce parti défend “le respect des principes démocratiques” ; mais “défendre les principes, défendre le respect de la démocratie, c’était parfois très dur, on apparaissait un peu comme des extra-terrestres” Sans commentaires…

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