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Guy Martin : L’Eglise islamique et l’Etat colonialiste

Article de Guy Martin paru dans Le Libertaire, n° 237, 11 août 1950, p. 1-2

Around 1950 in a school in Algeria, Algerian children doing their schoolwork. In a context where all hope of social advancement had to pass through learning the colonizer’s culture, these children learned and idealized the French language and culture. (Photo by Keystone-France/Gamma-Keystone via Getty Images)

LE statut de l’Algérie (article 56) reconnaît l’autonomie du culte musulman et délègue à l’assemblée algérienne pouvoir d’assurer la séparation de l’Eglise et de l’Etat.

Toutes les religions, jusques et y compris l’Islam (nous devons cette vérité crue à nos camarades musulmans) sont des doctrines de résignation, de paternalisme et de respect du Chef. Il importe aux Etats de s’assurer l’alliance de cette force cauteleuse d’asservissement. (La séparation, en France, de l’Eglise et de l’Etat, n’a pas rompu l’alliance antique et traditionnelle inaugurée par saint Augustin en Africa-Romana.) Cette vérité est valable pour l’Islam et pour les trois subdivisions arbitraires de l’Afrique du Nord (Algérie-Tunisie-Maroc).

Dans les écoles primaires musulmanes du Maroc 9 heures par semaine sont réservées à l’enseignement de l’arabe (fort bien !) mais le tiers de cet horaire est consacré au Coran ! Les écoles franco-arabes tunisiennes adoptent le même horaire, mais ajoutent la théologie à l’étude du Coran.

En Algérie, on tenta essentiellement :

1. De brimer tout essor culturel arabe en ne prévoyant pas l’enseignement de cette langue dans les écoles primaires ou en le rabaissant à un “patois” : l’arabe dialectal.

2. De surveiller étroitement le culte et d’en faire un appareil de police et de propagande. Voici un bref historique des relations Eglise-Etat : La loi du 9 décembre 1905 établit la séparation de l’Eglise et de l’Etat : concerne l’Islam.

Le décret du 27 septembre 1907 réaffirme cette séparation et la liberté intégrale des cultes : non-application à l’Islam. Le personnel du culte demeure soumis aux contrôles et sanctions de l’Administration, cependant que les biens religieux (habous) sont gérés par l’Etat et souvent concédés aux colons. La nomination d’un imam (prêtre) est toujours faite après examen du “dossier administratif confidentiel”. Après la guerre 1914-18, les emplois religieux sont essentiellement réservés aux candidats bénéficiant de priorité au titre anciens combattants.

(La prêtrise assimilée à un bureau de tabac ou à un café maure, la chose est plaisante et pas tellement illogique…)

Le 4 août 1944, le général Catroux annonçait le retour au décret de 1907. Mais, encore une fois, il demeurait lettre morte pour la religion musulmane. (En fait, il s’agissait de propagande vis-à-vis des alliés occupants, la France ayant signé la charte des nations unies proclamant la liberté totale des cultes.) Le 20 septembre 1947, l’article 56 du statut de l’Algérie était promulgué : non-application trois ans après. Lorsqu’on sait l’emprise millénaire de l’Islam sur la population algérienne (ignorance et misère sont les engrais indispensables à la religion), cette question est capitale. En fait, la situation actuelle se résume ainsi : d’une part, la prêtrise élue par la volonté du colonialisme réclame le maintien de ses privilèges et se tourne vers ses protecteurs ; d’autre part, la masse religieuse jusqu’à la superstition (nous devons encore cette dure vérité) se tourne vers les Associations islamiques libres et notamment celle des Oulamas, dont le prestige de « docteur de la loi » est accru par la maladresse impérialiste. La négligence de l’enseignement de l’arabe a pertuis aux confréries de prendre en charge cet enseignement, mêlant de façon inextricable la linguistique et le sacré, l’arabisme et l’islamisme.

Il ne faut pas croire que les relations soient si tendues entre les Oulamas et le colonialisme, les supporters des exploiteurs futurs sont parfois fort compréhensifs envers les exploiteurs présents et traitent d’égal à égal avec eux.

Dans un mémoire à l’Assemblée algérienne que présente le président des Oulamas Mohamed Bachir el Ibrahimi, il est dit que « les rapports des Oulamas avec le peuple musulman… lui confèrent le droit de parler en son nom » (noter le confusionnisme du mot peuple, où il faudrait dire coreligionnaires). Le mémoire ajoute : «…Vous, membres de l’Assemblée algériennes de par votre qualité de représentants du peuple (?), soucieux avant tout de placer ses intérêts au-dessus de toutes considérations (? !) », etc… Quelle outrecuidance et quelle servilité ! Ainsi, alliés ou séparés, ou même opposés, Eglise et Etat prétendent toujours parler au nom du peuple ou légiférer pour son bien.

C’est dans un sens réaliste et concret qu’il faut prendre la métaphore des oulamas, se qualifiant « de guides et de pasteurs » et citant le prophète : « Tout pasteur est responsable de son troupeau. »

Nous savons la raison alimentaire et carnassière de la sollicitude du pâtre pour l’agneau et la brebis : le loup est moins dangereux que le berger…

MARTIN.
(Mouvement Libertaire Nord-Africain.)

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